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Critique de film
Le film

Les Photos d'Alix

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Analyse et critique

De façon aussi ludique, mais moins grave, Les Photos d’Alix prolonge l’exercice de filmage d’un commentaire entamé avec Le Jardin des délices. Il ne s’agit plus ici de peinture, mais de photographie. Alix Cléo Roubaud, amie du cinéaste, brillante touche à tout (elle est à la fois femme de lettres et d’images), y fait défiler pour le regard de son fils, Boris Eustache, les photos de son portfolio. Il s’agit d’ailleurs là du deuxième court-métrage sur lequel planche une chef-opératrice appelée à la reconnaissance pour son œil exceptionnel : Caroline Champetier.

Alix, sa manière d’être assurée, sa diction particulière, son corps un peu lourd, qui trouble visiblement un adolescent assis à ses côtés qu’on voit rougir au fur et à mesure de l’avancée de l’exposé (comme Le Jardin, Les Photos sont une scène d’émoi érotique). Sous nos yeux et ceux du garçon, elle commente un panel de portraits : homme verre à la main, autre semblant nu, chambre après l’amour, bottes de l’aimé, etc., dessinant pour le jeune homme à la fois curieux et intimidé une biographie intime, impudique, passant de Washington à la Corse, pour retourner vers des souvenirs d’enfance, dont il devient un bénéficiaire privilégié, initié au secret de leur indécence, ou de leur sentimentalité. « Une photographie peut être personnellement pornographique tout en étant publiquement décente. // Mais toutes les photographies sont sentimentales – qu’en penses-tu ? »

C’est alors que tout se dérègle : Alix évoque des personnages devant des natures mortes, indique de la verdure face à un désert… On comprend que le caractère synchrone du commentaire et de l’insert s’est rompu, que le montage se joue de nous, dans un effet tour à tour comique et agaçant. Manipulateur jusqu’au bout, Eustache fait parfois coïncider de nouveau la photo et le texte, sollicitant une attention de tous les instants à ce qui se joue dans le balancier œuvre/conversation. On commence dès lors à s’interroger sur ce que l’on a vu précédemment. Les premiers commentaires, « gobés » sans autre façon, étaient-ils encore dignes de confiance ? Alix nous initie, sans y prendre garde, au plaisir de s’égarer.

Les Photos d’Alix vient rappeler s’il le fallait quel formidable monteur fut Eustache (métier qu’il exerça avant le passage à la mise en scène). Un échange de salon y devient par de simples décalages une véritable pièce surréaliste, couronnant encore une fois le primat cher à l’auteur du son sur l’image (devant leur rapport brouillé, c’est la voix d’Alix qui conserve notre confiance). Après Bosch et ses visions infernales, c’est à un dérèglement des sens plus amène, mais pas moins radical, qu’il nous convie. Paradoxe pour un essai traitant de l’art photographique, la jouissance n’y passe plus par l’œil (on sait le mépris qu’Eustache professait pour les « films putes », quolibet attribué aux mises en scène trop chiadées), mais par l’ouïe. D’Odette Robert à Boris Eustache, en passant par toutes les compagnes et amis qu’il filma, il a bouclé la boucle, fait passer ses proches sous l’œil d’une caméra, c’est sa particularité, soucieuse d’écoute. « Toute photographie lutte contre la mort, le passage du temps, les ruptures, les choses qu’on ne verra plus. » Au sujet d’un portrait, Alix fait remarquer que son titre, Vertigo, n’entend pas ramener au film, qu’elle n’avait alors pas encore vu. Cette créatrice, appelée elle aussi à mourir trop tôt (31 ans en 83), est pourtant notre initiatrice, telle une Kim Novak noiraude à l’aisance d’élocution, dans une histoire double, subtilement hantée par la perte et les fantômes d’êtres aimés.

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Par Jean-Gavril Sluka - le 25 août 2014