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Critique de film
Le film

Les Parapluies de Cherbourg

Partenariat

L'histoire

Cherbourg, 1957 : Geneviève Emery a 17 ans et vit seule avec sa mère, jeune et jolie veuve. Celle-ci tient un magasin où elles vendent tant bien que mal leurs parapluies. Geneviève est amoureuse de Guy, 20 ans, qui travaille dans un garage. Ils vont au théâtre en cachette, ils font des projets d'avenir, et surtout ils veulent se marier. Quand elle l'annonce à sa mère, celle-ci le lui interdit. Pendant ce temps, Guy reçoit sa feuille de route : il doit partir pour deux ans en Algérie...

Analyse et critique

"En musique, en couleurs, en chanté" : rarement l'accroche sur une affiche de film aura été aussi évocatrice.

"En musique" : autant être clair, celui qui n'aime pas la musique de Michel Legrand aura du mal à apprécier le film tant elle est omniprésente. L'œuvre a été composée comme une symphonie d'une heure et demie, en trois mouvements, tout comme le découpage du film : "le Départ", "l'Absence", "le Retour". La partition est une des meilleures de Legrand, mélange d'influences classiques et jazz, mais sans le côté daté qu'ont certaines de ses musiques (cf. 3 places pour le 26, du même Jacques Demy...). Le thème du générique et l'air de la bijouterie sont même rentrés dans le répertoire de grands jazzmen comme Frank Sinatra, Ella Fitzgerald ou Louis Armstrong (sous les titres I will wait for you et Watch what happens). De plus, la partition se fond parfaitement dans l'action, ponctuant les actes, les émotions de touches discrètes et pertinentes.


"En couleurs" : le film est une véritable symphonie de nuances : papiers peints, meubles, manteaux, cages d'escalier, tous les éléments du décor semblent composer une peinture aux couleurs chatoyantes, très typées années 60 et en même temps indémodables. Au milieu de ces teintes vivantes, on remarque d'autant mieux les touches sombres disséminées ça et là. Roland Cassard, avec son costume noir, son chapeau noir, sa voiture noire, apporte un sérieux et une mélancolie qui contrastent avec la jeunesse et la joie de vivre de Geneviève. L'ex-amoureux transi de Lola, tourné trois ans plus tôt avec Anouk Aimée dans le rôle-titre, apparaît comme une sorte d'oiseau de mauvais augure...

La vitrine de la boutique est remplie de parapluies de toutes les couleurs, alors que tout le monde sait que ce qui se vend le mieux, ce sont les "pépins" noirs, lugubres révélateurs du malaise qui règne en la demeure. La veuve tente pourtant de se convaincre : « Vois-tu, Geneviève, si le magasin marchait mieux, je serais la plus heureuse des femmes ! » Mais la réalité est toute autre, comme lui assène plus tard sa fille : « Nous n'avons pas d'amis... Quant aux voisins, tu ne leur dis jamais rien ! » Pourtant, lors d'une dispute avec sa fille, un homme entre dans le magasin et demande : « Le marchand de couleurs, s'il vous plaît ? » Et la veuve, excédée : « C'est la porte à côté ! », semblant avouer que tout n'est pas si rose que cela en a l'air... Cela ne l'empêche pas de se préoccuper autant de sa nouvelle coiffure que de ses dettes !


"En chanté" : on dit souvent que Les Parapluies de Cherbourg est une comédie musicale ; cela est vrai mais en partie seulement, car la forme se rapproche plus de celle d'un opéra, avec ses actes et surtout ses airs chantés. Toutes les paroles sont chantées et font partie de la partition ciselée par Michel Legrand. Avec autodérision, Demy devance les mauvaises langues dès l'ouverture du film par la bouche d'un collègue de Guy : « Tous ces gens qui chantent, moi tu comprends ça me fait mal ! J'aime mieux l'ciné... » Car certaines personnes sont rebutées par cet aspect, qui peut paraître comme une contrainte, mais si on y est réceptif, il rend le film d'une fluidité et d'une légèreté étonnantes. Il faut dire que la synchronisation du jeu des acteurs avec les voix des chanteurs est parfaite, et le procédé évite de subir un changement de voix quand on passe du parlé au chanté. Si l'on ajoute la remarquable adéquation de la musique avec ce qui se passe à l'écran, ce qui se dit et ce qui se ressent, on peut palper l'émotion et la tension qui irradient le film et en font un "en-chantement".

La musique, les décors, tout ce qui fait la particularité de ce film ne doit pas occulter le fond. Car Jacques Demy, mine de rien, aborde un grand nombre de sujets importants dans la société française aux alentours de 1960, au premier rang desquels figure bien sûr la guerre d'Algérie. Elle n'apparaît qu'en filigrane, avec le départ de Guy, ses lettres et son retour, mais c'est finalement elle qui tient le premier rôle, déterminant l'avenir des deux héros. Guy a été secoué par ces événements, il revient en vétéran blessé physiquement mais aussi moralement, et il fait même penser à un vétéran du Viêt-Nam comme plus tard John Rambo, incompris, marginalisé. Demy nous décrit aussi une société alourdie par le poids des conventions, entre mariages arrangés, importance de l'argent et peur des qu'en-dira-t-on.

Tous ces thèmes font la richesse de l’œuvre, et pour peu qu'on se laisse emporter par la féerie du spectacle, Les Parapluies de Cherbourg nous offre de grands bonheurs. "Enchanté, Monsieur Demy !"

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La fiche IMDb du film
Par Monsieur Hulot - le 19 janvier 2003