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Critique de film
Le film

Les Oubliés

(I dimenticati)

L'histoire

La route qui mène à Alessandria del Carretto, en Calabre, s'arrête brutalement et il faut parcourir quinze kilomètres à pied pour atteindre ce village perdu. C’est là que se déroule la « festa dell'abete » (« la fête du sapin ») : pour célébrer la fin de l’hiver, les villageois abattent un grand sapin sur la colline avoisinante qu’ils transforment en mât de cocagne. Les cinq cent âmes du village se retrouvent sur la place, et les plus hardis essayent d’atteindre son sommet.

Analyse et critique


Après la Sardaigne, Vittorio De Seta se rend en Calabre. Il ouvre son film, le dernier de sa série documentaire, sur une camionnette parcourant les routes sinueuses de montagne. De Seta se serait-il mis à filmer le monde moderne ? Un énorme caillou en travers de la route montre que nous sommes encore dans des zones reculées, et le carton qui apparaît explique qu'il existe encore des villages en Calabre qui ne sont pas desservis par des routes, comme Alessandria del Carretto dans la province de Cosenza. La route s'arrête effectivement soudainement et il faut faire ensuite quinze kilomètres à pied pour gagner le village. Et avec la route s'arrête le monde moderne, ce qui permet à De Seta de faire un nouveau saut dans le temps. Seulement, cinq ans après Le Temps de l’espadon, il doit maintenant s’enfoncer plus loin pour trouver de ces mondes préservés.

Des hommes vident le camion et chargent les mules : des boissons, des cordes de lins, des tuiles, de l'essence... Il se lancent ensuite dans la pénible traversée de cette zone accidentée et rocailleuse et arrivent enfin dans ce village coupé du monde. Les villageois les attendent et De Seta nous offre une succession de magnifiques portraits sur des visages de femmes, d'enfants et de vieillards. Le film se poursuit sur des scènes de travail, le cinéaste reprenant le principe qui guidait sa Journée en Barbagie. Dans les scènes tournées en intérieur, il met en valeur les visages, les mains et les gestes, fuit la saturation du cadre pour tendre vers l'épure. Il utilise à cet effet des fonds unis qui rappellent les cyclos des peintres, des lumières claires, très simples. Il compose ses images comme des tableaux, mettant en avant la couleur de la chair, le drapé des tissus, la texture des objets. La bande sonore fait également l'objet de ce travail d'épure, de réduction. Il n'y a plus maintenant que quelques bruits, parcimonieusement mixés. On est à mille lieux de ses débuts de cinéaste et l'on mesure aussi son génie à la façon dont en cinq ans il a révolutionné son art, le lyrisme cédant la place à la recherche de la pureté, de la simplicité et de l'harmonie.

De Seta filme donc ce monde hors du monde, encore attaché aux temps anciens, se consacrant dans un deuxième temps à la "fête du sapin", une tradition païenne ancestrale où les villageois célèbrent le retour du printemps. Il est évident, lorsque le cinéaste filme la préparation et le transport de l'immense sapin qui va orner la place du village, que tout se déroule en direct. Il n'y a plus du tout ce travail de mise en scène, de reconstitution qu'il pratiquait au début de sa carrière. Il se laisse guider par ce qui advient et, admirable technicien, parvient à tout saisir des étapes du travail des hommes.

Les Oubliés, qui marque l’aboutissement du travail documentaire de Vittorio De Seta, est la matrice de La Quattro Volte réalisé par Michelangelo Frammartino en 2010. Cette œuvre magnifique, l’une des plus belles que le cinéma nous ait offert ces dix dernières années, est un véritable hommage au travail de De Seta. En effet, Frammartino n’utilise ni musique, ni paroles et retourne à Alessandria del Carretto filmer la fête du sapin, cinquante ans après son aîné. Découvrir aujourd'hui ce film nous rappelle à quel point l'œuvre de Vittorio De Seta a marqué le cinéma italien (on pense également aux frères Taviani pour Padre, Padrone ou encore le travail d'Ermano Olmi sur L'Arbre aux sabots) et que sa méconnaissance en France et dans le monde est une profonde injustice, tant son travail a constitué une avancée formidable pour le genre documentaire, mais aussi pour le cinéma dans son ensemble.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Introduction à l'oeuvre de De Seta

Par Olivier Bitoun - le 4 septembre 2010