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Critique de film
Le film

Les Nuits facétieuses

(Le Piacevoli notti)

L'histoire

Trois épisodes érotiques inspirés des Nuits facétieuses, écrites par Giovanni Francesco Straparola au cours des années 1550. Dans le premier épisode, un noble devient l'amant d'une femme emprisonnée. Dans le second, un faux pape encourage les rêves érotiques d'une jeune fille... Alors que dans le dernier, lors d'une blague entre amis, Lucrèce Borgia est découverte dans une position ambiguë avec un peintre.

Analyse et critique


Dans les années 1960, des films comme L’Armée Brancelone (1966) ou Belfagor le Magnifique (1966) inaugurent la comédie médiévale italienne. À chaque fois, l’équipe est la même : Mario Cecchi Gori à la production, Vittorio Gassman à l’affiche. Le succès est à chaque fois au rendez-vous, même si Les Nuits facétieuses attire moins les foules. La faute à un scénario décousu, hétérogène et s’appuyant sur un jeu attendu. Faux film à sketches, Les Nuits facétieuses prétend s’orienter vers la comédie érotique. C’est aller un peu vite en besogne : le résultat paraît bien chaste. Tout juste aurons-nous droit à quelques dos nus, à quelques caresses... Le genre commence donc tout juste à dévier, sans tomber dans le grivois. Nous aurons donc droit à un Ugo Tognazzi professionnel, à une Gina Lollobrigida correcte et à un Vittorio Gassman virevoltant.


Comme à son habitude. Il faut dire que les deux réalisateurs n’ont rien d’exceptionnel : petites mains de la comédie italienne, tout à la fois metteurs en scène, scénaristes, critiques et assistants-réalisateurs, travaillant aussi pour la télévision, leurs travaux se perdent dans l’histoire du cinéma des décennies 1960 / 1970. Tout au plus pouvons-nous noter les films Johnny le bâtard (1967) et Plus moche que Frankenstein, tu meurs (1975)... Peu glorieux ! Un mot sur le scénariste : Steno (pseudonyme de Stefano Vanzina). Figure de la comédie italienne, il est à la tête d’une soixantaine de films, devant ou derrière la caméra. Le rythme effréné des dialogues lui est redevable, de même que la façon désinvolte dont il transforme un chef-d’oeuvre de la littérature italienne en un film estimable.


Mais d’abord, qu’est-ce que Les Nuits facétieuses ? On attribue ce recueil d’histoires vénitiennes à Giovanni Francesco Straparola. Publié en 1555, il compile plus de soixante-dix nouvelles, suivant des livres comme Le Décaméron de Bocacce, et influencera Giambattista Basile, Charles Perrault ou les Frères Grimm. Ce genre d’ouvrages a eu beaucoup de succès, cinématographiquement parlant, dans les années 1944 / 1970. Les films à sketches, par ailleurs, permettent d’exploiter plusieurs tonalités scénaristiques, tout en gardant une certaine cohérence. C’est une façon, pour les techniciens d’alors, de mettre en avant leur savoir-faire. Nous pouvons voir, dès le générique, que le film s’inscrit dans un registre très italien : musique traditionnelle toscane, paysannerie, corps dénudés, fêtes de Mai... Le registre employé est faussement érotique, pleinement populaire. Très vite; des thèmes comme le mari jaloux, l’épouse emprisonnée, l’amant ingénieux nous sont proposés. L’atmosphère vénitienne, et plus largement, une certaine sensibilité moyenâgeuse est bien restituée : faux-semblants, fausses morts, voiles, barreaux, cages... Ugo Tognazzi, qui joue le rôle d’Uguccione dei Tornaquinci (ça ne s’invente pas), s’en donne à coeur joie et nous permet de comprendre, par l’absurde, ce qu’est la psyché d’un être jaloux. Savoureux.


La seconde partie du film, centrée sur Gina Lollobrigida, est la plus faible des trois. Déjà au crépuscule de sa carrière, dépassée par Brigitte Bardot, elle incarne une dame frustrée, somnambule et hantée par des fantômes virils, mariée à un astrologue travaillant la nuit. Une figure masculine qu’elle retrouvera chez un soldat, membre d’une garnison installée aux abords de la ville. Durant ce segment, c’est la frontière entre le fantasme et la réalité qui est étudiée, esthétiquement et scénaristiquement. Nous passons des faux-semblants morbides aux faux-semblants vitaux. Comme toujours, c’est le spectateur, complice, qui rit de la réalité : témoin de la duplicité de chacun, complice des postures qui se font jour, il participe à un jeu de masques et de travestissements typique de ce genre de littérature. Le climax intervient lors de la dernière partie, où un peintre farceur se fait piéger par de fourbes Borgia. La conclusion peut paraître absurde, bien que rehaussée par une résurgence des Liaisons dangereuses (un poème écrit sur le dos et les fesses de la belle Maria Grazia Buccella), il n’empêche que nous sommes embarqués dans une exquise farce scabreuse.


Drôle, solide, bien réalisé, légèrement coquin et diablement efficace, Les Nuits facétieuses alterne entre le grotesque et le pathétique (aux sens nobles du terme). Grivois sans être vulgaire, ce film est avant tout porté par des acteurs exceptionnels, capables d’enchanter chaque réalisation. Un vrai plaisir, qui a le mérite de nous faire redécouvrir un classique méconnu de la littérature italienne.

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 18 septembre 2017