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Critique de film
Le film

Les Nerfs à vif

(Cape Fear)

Partenariat

L'histoire

À Savannah (Georgie, USA) en 1961 : Max Cady (Robert Mitchum) retrouve Sam Bowden (Gregory Peck), un avocat qui témoigna contre lui dans une affaire de viol aggravé pour laquelle il fut condamné et incarcéré pendant quatorze ans. Cady persécute Bowden et menace son épouse Peggy (Polly Bergen) et sa fille Nancy (Lori Martin). Leur chien est empoisonné, Nancy manque d’avoir un grave accident de voiture en se croyant poursuivie par Cady : la famille vit dans la terreur. La protection légale offerte par le commissaire de police Dutton (Martin Balsam) puis celle de Charlie Sievers, un détective privé (Telly Savalas), s’avèrent insuffisantes. Cady a un excellent avocat, Dave Gafton (Jack Kuschen), qui le protège efficacement. Il viole et torture Diane Taylor (Barrie Chase), une inconnue qu’il a rencontrée dans un bar. Mais Diane, terrifiée, refuse de témoigner : aucun recours légal n’est à nouveau possible. Les persécutions augmentent d’intensité, et Bowden commet la grave faute de permettre à Sievers d’embaucher des hommes pour attaquer Cady - sans succès. Ce dernier menace à son tour Bowden de le faire radier du barreau et lui assure qu’il mettra tôt ou tard ses menaces de meurtre et de viol à exécution. Bowden, désespéré, songe un instant au meurtre mais Peggy l’en dissuade in extremis. Il décide d’attirer Cady sur la rivière Cape Fear : sa femme et sa fille serviront d’appât sous la protection des hommes de Dutton afin de le confondre en flagrant délit : elle se révèle à nouveau insuffisante. C’est seul dans la nuit, au cœur sauvage de la rivière Cape Fear, que Bowden va devoir affronter Cady s’il veut sauver sa vie et celle de sa famille.

Analyse et critique

Jack Lee Thompson est né le 1er août 1914 à Bristol en Angleterre et mort le 30 août 2002 en Colombie britannique. Il aura réalisé près de cinquante films entre 1950 et 1990. Cape Fear (Les Nerfs à vif, 1961), tourné juste après le populaire et célèbre The Guns of Navarone (Les Canons de Navarone, 1961), est l’un de ses meilleurs films. Les autres étant, selon nous, The Most Dangerous Man in the World (L’Homme le plus dangereux du monde, 1969) encore avec Gregory Peck, Conquest of the Planet of the Apes (La Conquête de la planète des singes, 1971), White Buffalo (Le Bison blanc, 1976) et The Evil That Men Do (L’Enfer de la violence, 1983). On a souvent remarqué que l’œuvre de Lee Thompson est parcourue régulièrement d’une tendance marquée au sadisme, à la violence débouchant souvent sur le fantastique, la terreur, l’épouvante. C’est lorsqu’il assume, en accord avec ses producteurs, cette tendance qu’il peut alors donner le meilleur de lui-même : de ce point de vue, on peut considérer Cape Fear comme son premier grand film, celui qui rembourse au-delà de toute espérance son ticket d’entrée à Hollywood.

La structure du scénario est si parfaite, l’atmosphère si tendue et oppressante, la mise en scène si précise que Martin Scorsese en reprendra certains plans (celui dans lequel Robert Michum puis Robert De Niro arrachent la clef du tableau de bord de la voiture de l’avocat) tels quels ou inaugurera une réflexion étrange sur l’original en utilisant très intelligemment certains éléments du premier à contre-pied (Mitchum devenant commissaire de police, Martin Balsam devenant juge, Gregory Peck reprenant le rôle de Jack Kuschen !), bien que l’apport de sa version de 1991 soit novateur et approfondi.

Cette mise en scène ample et somptueuse d’une terrible menace, qui est précisée dans quelques scènes fulgurantes, n’a rien perdu de sa force et de son efficacité. Dès 1 min 42, Cady commet son premier délit : il bouscule volontairement dans l’escalier du palais de justice une secrétaire assez âgée qui, sous le choc, laisse tomber la pile de dossiers qu’elle transportait, sans qu’on puisse néanmoins jurer qu’il l’a fait exprès. À 3min 45, il saisit les clefs de voiture de l’avocat AVANT d’engager la conversation avec lui : celle-ci met en jeu l’idée de reconnaissance au double sens du terme. Sam Bowden va-t-il reconnaître Max Cady après des années de prison ? Sam Bowden va-t-il comprendre que Cady veut le persécuter ?

Lee Thompson précise qu’il a appris une chose importante de son étude des films d’Alfred Hitchcock : il faut que le public sache ce que le personnage à l’écran ne sait pas encore pour que le suspense puisse naître. De fait, nous avons vu Cady tel qu’il est - une brute sadique et intelligente - avant que Bowden ne sache même qu’il existe : nous avons un peu d’avance sur lui. Juste assez pour comprendre les attendus hallucinants du film qui se développeront crescendo jusqu’à la fin. Cady est un fou dangereux, appartenant au monde de l’instinct, au ça, décidé à persécuter Bowden qui représente la civilisation, la répression des pulsions, le surmoi. Le conflit moral est absent du premier Cape Fear dans la mesure où Bowden a témoigné contre Cady en qualité de témoin et non d’avocat comme dans le remake de Scorsese. Il n’y a donc dans l’original aucune ambiguïté dans le combat entre le Bien et le Mal. La peur puis la panique générée par le scénario proviennent de l’incapacité des institutions à protéger Bowden et sa famille. C’est cette incapacité de plus en plus flagrante que le film rend graduellement tangible, et qui amène Bowden à - presque - rejoindre Cady dans l’animalité et l’enfer de la violence.

Des situations à l’ironie la plus sadique se succèdent donc : la police ne peut rien pour Bowden, ni le détective privé que le commissaire lui-même lui a conseillé d’embaucher, ni les voyous dangereux embauchés à leur tour par le détective privé. Bowden est progressivement lui-même marginalisé : il risque de perdre son emploi, sa famille, sa vie et il est amené inexorablement à se retrouver seul face à Cady, et sur quel terrain : une rivière marécageuse ! Même l’ultime collaboration de la société et de Bowden en vue de piéger Cady est inopérante : ce dernier vient à bout aisément de la maigre protection policière accordée à Bowden. Cette terrifiante régression - la rivière Cape Fear est un symbole onirique de la terre primitive des origines de l’humanité : elle est une matrice chaude, humide, enveloppante où les instincts primitifs peuvent se donner libre cours - qui marque tout l’itinéraire du film, et qui est sa profonde finalité, provoque une angoisse qui augmente à chaque progression vers son terme.

L’intelligence du scénario est de peindre un psychopathe qui retourne habilement la légalité de son côté et démontre à quel point on peut la pervertir aisément. Ce malaise vivant dans la civilisation qu’est Cady agit comme un cancer : la civilisation devient pour Bowden le civilisé un malaise auquel il doit échapper s’il veut sauver sa vie et pourvoir lutter efficacement. Le génie de la direction d’acteurs comme Balsam, Kuschen, Savalas permet de pressentir dans leurs regards, leurs silences, leur gêne que c’est bien CELA qui est en train de se produire : ils savent d’avance, en professionnels de la lutte contre le crime, que certains crimes sont trop subtils pour êtres efficacement combattus par la société qu’ils défendent. Ils pressentent ce que Peggy et Lori ne découvriront que in extremis : l’instinct mauvais - la pulsion de mort et de destruction - est intact sous le vernis des apparences quotidiennes. Il peut ressurgir et tout détruire avec la plus grande facilité... Bowden est celui à qui le spectateur moyen est, dans la société de 1961, convié à s’identifier. Il est normal que son épouse de bonne famille et sa petite fille (à peine sexuée, contrairement à ce que Lee Thompson voulait et à ce que Scorsese fera) ignorent de quoi il s’agit. Il est normal aussi qu’un avocat "standard" ne puisse totalement imaginer de quoi il s’agit. Seuls les professionnels "inférieurs" dans l’échelle sociale - commissaire, détective - qui fréquentent les bas-fonds les plus abjects quotidiennement le comprennent très vite.


Le personnage le plus hallucinant du film - il faut remercier Peck de l’avoir découverte et imposée - est celui de Diane Taylor, la jeune femme libre, indépendante, mais masochiste, qui succombe à la séduction terrifiante de Mitchum et en ressort broyée. L’actrice Barrie Chase tient en effet ici le rôle de sa vie : on ne la reverra plus guère mais elle reste à jamais dans la mémoire du spectateur comme un des grands attraits du film. D’autant que Jack Lee Thompson a le génie de ne pas montrer ce qu’elle subit mais simplement le résultat : ses yeux noirs terrifiés d’avoir vu ce qu’ils ont vu. La mise en scène de la terreur est alors augmentée d’un degré : la terreur du spectateur est à ce moment la peur de la terreur de Diane. Elle a enduré ce qu’avait enduré la victime de Cady - motif juridique de sa détention - et ce que risquent d’endurer l’épouse et la fille de Bowden. La menace obsédante du viol et des actes de barbarie commis par Cady renforce la puissance du suspense : ils sont attendus comme un retour du refoulé, avec un mélange absolu de terreur et de plaisir. Ambiguïté sensible chez Peggy et que Martin Scorsese alourdira un peu dans son remake.

Techniquement, les morceaux de bravoure abondent : la chambre à coucher misérable au décor surchargé dans laquelle Cady torture Diane évoque celle où se réveille Janet Leigh dans Touch of Evil (La Soif du mal, 1959) d’Orson Welles ; la descente de l’escalier par Peggy est digne de Fritz Lang ou de Jacques Tourneur, et les étudiants de la F.E.M.I.S. peuvent la visionner un carnet de notes à la main pour apprendre comment on déclenche la peur ; les scènes qualifiées traditionnellement de "statiques" - mais qui sont justement très dynamiques - de dialogue sont peut-être les plus géniales de toutes. L’économie de moyens alliée à la profondeur de la direction d’acteurs permet de rendre palpable la prégnance psychique de la peur. Film policier qui bascule régulièrement dans le fantastique le plus admirable, doté d’une photo expressionniste mais équilibrée, Cape Fear est l’hommage éclatant mais réfléchi de Lee Thompson à Hitchcock et au Psycho (Psychose, 1960) qu’il venait de réaliser.

Jack Lee Thompson filmera près de vingt ans plus tard l’impressionnant Ten To Midnight (Le Justicier de minuit, 1982) dans lequel il imaginera (le réalisateur est l’auteur de l’histoire originale) un personnage de tueur psychopathe assez proche de Cady par sa propension à utiliser le droit en sa faveur. Le film est tout différent par son esthétique et ses attendus thématiques - un croisement de la série initiée par Death Wish (Un justicier dans la ville, 1974) de Michael Winner avec le même Bronson, ici inspecteur de police - et il est d’une violence visuelle parfois insoutenable. Son scénario n’a pas la subtilité remarquable de celui de Cape Fear : il est plus primitif quoique non moins efficace. Mais il est un peu, dans la filmographie de Lee Thompson, sa résurgence.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : théâtre du temple

DATE DE SORTIE : 21 octobre 2015

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Par Francis Moury - le 21 février 2004