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Critique de film
Le film

Les Naufragés de l'île de la Tortue

L'histoire

Jean-Arthur Bonaventure (Pierre Richard) et son ami Gros Nono (Maurice Risch) sont employés d’une agence de voyage à Paris. Un jour, Gros Nono a l’idée d’une formule inédite à la Robinson Crusoé : « 3000 francs, rien compris ». L’idée est d’offrir au voyageur de l’aventure véritable, de l’imprévu, un voyage sans encadrement aucun sur une île déserte. Ils réussissent à convaincre le directeur de l’agence (Jean-François Balmer) qui expédie aussitôt Bonaventure et Gros Nono dans les îles pour effectuer les repérages. Gros Nono se défile et envoie à sa place son frère, Petit Nono (Jacques Villeret). A peine arrivés sur place, l’agence leur envoie un premier groupe test de touristes…

Analyse et critique

Le film démarre en ville, à Paris car, comme toujours chez Rozier, il faut un contrepoint aux évasions à venir. La ville donc, le travail, les gens affairés, pressés, et soudain ce nom qui surgit, Jean-Arthur Bonaventure, patronyme décalé qui fait faire au film un petit pas de côté. La réalité glisse, devient incongrue. Bonaventure… ça appelle des souvenirs de lectures d’enfance, des personnages de Stevenson, Dumas ou Defoe, des aventures de pirates, des îles aux trésors, des robinsonnades. Et il y a le titre, Les Naufragés de l’île de la Tortue, qui s’affiche à l’écran dans une calligraphie qui rappelle les couvertures des vieilles éditions des romans d’aventures. Le film peut démarrer, la graine est semée. Jean-Arthur et son ami Gros Nono ont une idée de génie : « Robinson, démerde-toi ». Une formule de voyage inédite qu’ils parviennent à vendre à leur compagnie, formule où rien n’est organisé, rien n’est préparé : « 3000 francs, rien compris ! ». Une blague ? Non bien sûr, Jean-Arthur Bonaventure y croit dur comme fer. Chez Rozier, les blagues sont à prendre bien plus au sérieux que le reste, et ses films semblent d’ailleurs souvent construits sur une idée lancée en l’air, comme ça, en s’amusant. Les Naufragés est à ce titre le film qui ressemble peut-être le plus à la façon dont Rozier imagine ses films. C'est-à-dire que son histoire c’est l’histoire de sa fabrication. On lance une idée (Bonaventure et sa formule de voyage, Rozier et son envie d’aller faire un tour du côté des îles en partant avec trois lignes de scénario), on s’en va et on improvise.

Ce troisième long métrage du cinéaste est le plus poétique, le plus rêveur. D’ailleurs, tout le film, qui s’ouvre sur l’image d’un Pierre Richard somnolant, pourrait n’être qu’un songe de Jean-Arthur Bonaventure, cette aventure dans les îles un rêve lui permettant de décompresser de son quotidien, une fugue mentale qui l’emporte loin de Paris, une blague qu’il se fait, le soir, fatigué du travail et avec l’envie de tout envoyer balader. Lors du générique, des images de différentes origines se succèdent, comme des pensées qui vagabondent. Parmi elle, la peinture d’une femme noire. Le générique est entrecoupé de noirs comme des paupières qui s’ouvrent et se ferment au moment de s’endormir, l’image se fait floue comme si Jean-Arthur finissait par s’endormir. On le retrouve plus tard, au bureau, où il raconte à son ami Gros Nono que pour rendre sa fiancée jalouse, il s’est inventé une maîtresse, Lisette. Or il se trouve que sa fiancée a appelée l’agence, et qu’il y a bien une Lisette parmi ses collègues. Jean-Arthur se renseigne, l’attend à la sortie du travail, découvre qu’elle est noire, comme la femme du tableau, l’invite à prendre à verre. Il lui explique la situation et lui demande de mentir à sa femme en se présentant comme son amante. Or Lisette ne sait pas mentir, par contre elle veut bien coucher avec Jean-Arthur. Les voilà au lit et forcément la fiancée téléphone. Jean-Arthur raconte des sornettes, explique qu’il est avec sa sœur. Offusquée, Lisette arrache le combiné et demande qui ose s’immiscer dans leur couple. Elle tourne la discussion de telle manière que cette aventure complètement inventée devient la réalité et que Jean-Arthur se retrouve obligé de jouer à être son époux, à y croire même. Par deux fois, des histoires, des mensonges deviennent vrai, car avec Rozier les inventions sont plus réelles que la vie. Pas étonnant dès lors que l’idée farfelue de « Robinson, démerde toi !» convainc les dirigeants de l’agence et prenne corps, que toute l’histoire des Naufragés, même si elle n’est qu’un rêve comme le laisse entendre le générique, soit filmée comme une tranche de réalité. D’ailleurs, pour le convaincre de se lancer dans l’aventure, Jean-Arthur ne crie t-il pas à Nono : « Gros Nono, réveille toi ! ». Pour Rozier, rêver, s’évader, c’est en fait se réveiller et vivre.

Plus encore que ses deux précédents longs métrages, Les Naufragés est un film d’escapade, mais c’est aussi un film de flibustier. Rozier, qui semble se laisser aller complètement dans cette aventure ludique et décontractée, laisse poindre son désir de partir à l’abordage. On sent son envie d’en découdre, de mener sa troupe de pirates, Jean-Arthur et Petit Nono en tête, à l’assaut d’un grand navire insubmersible qui pourrait être notre société policée, timide et peureuse, qui pourrait tout aussi bien être le cinéma français.

Rozier, comme à son habitude, ne recherche absolument pas l’efficacité, même comique. Il ne filme pas les scènes clés que le public est habitué de voir et son film contredit constamment la narration classique. Les Naufragés fonctionne juste sur la notion de plaisir, de beauté. La photographie est très soignée et Rozier prend grand soin à rendre admirables les couleurs d’un arc en ciel, le léger mouvement des vagues et, ne craignant pas le cliché, se permet même de filmer des silhouettes qui se découpent sur un couché de soleil sur la mer. « Dans la vie on a que des émotions minables, petites et on pense qu’il faudrait créer des émotions inoubliables, uniques » explique Gros Nono à son chef de service. Le cinéma de Rozier, c’est ça : offrir des émotions, aussi simples soient-elles, aux spectateurs, réenchanter les petites choses du quotidien par le biais du cinéma. Rozier n’a pas besoin de grandes aventures, aussi il n’hésite pas à contrarier l’ambition de Jean-Arthur et par la voix des vacanciers mécontents, il rabaisse la volonté de ce doux dingue de se mesurer à l’aventure de Robinson. Pas besoin de grand dessein pour sortir un peu des ornières du quotidien : un petit grain de folie, une peu d’inattendu, quelques petits dérapages peuvent suffire à insuffler de la vie, à redonner du goût et des sensations. C’est pourquoi il ne prend pas parti pour Jean-Arthur. Il aime son idée un peu folle, mais montre qu’elle n’est qu’une utopie. Cependant, avoir des utopies c’est très bien, mais ce que ne manque pas de relever Rozier c’est que Bonaventure et Gros Nono se lancent dans ce projet aussi par ambition professionnelle et le rêve est donc biaisé à la base. Il est impossible d’organiser l’aventure, de réglementer la liberté, de cadrer l’imprévu. Les Naufragés est ainsi la critique d’un système qui parvient à pervertir même les plus beaux rêves d’évasion, portrait en creux de la société des années 70 placée sous le signe de la marchandisation et de la publicité. Le film est ainsi pris entre deux mouvements contradictoires. Bonaventure invente Lisette, Rozier lui donne corps. Il invente sa délirante formule de voyage, Rozier le précipite malgré lui dans la fiction (Jean-Arthur est envoyé sur place contre son gréé). Rozier rend réel l’imaginaire de son héros, parfois pour le piéger, pour relever ses contradictions, mais il y a une chose qu’il lui refuse : c’est une véritable île déserte. Celle-ci serait pour le vrai rêveur, pas pour quelqu’un qui utilise ses rêves pour faire du commerce. Petit Nono a droit lui à son morceau d’île déserte, ou du moins a la possibilité un moment d’y croire vraiment. Jean-Arthur, qui essaye de le rejoindre à la nage, se fait prendre par le courant et se retrouve en prison. Son rêve lui reste inaccessible et Rozier le punit des mensonges qu’il s’est infligé malgré lui.

Ce qui sauve Jean-Arthur, c’est que derrière l’aspect mercantile de son entreprise, il y a une réelle croyance dans cette histoire de Robinson. Lorsqu’il mène sa troupe, il se transforme certes en dictateur capricieux, mais il est entier, il ne joue pas, il vit. La question du jeu est d’ailleurs primordiale dans le film. Que ce soit jouer pleinement un rôle (Jean-Arthur en petit conquistador des îles), fuir un personnage social auquel on est lié, jouer à se faire peur. Le film, à un moment, est ponctué par la lecture du carnet de voyage d’une des vacancières : elle ne cesse d’annoncer des catastrophes à venir qui jamais ne se réalisent, manière pour Rozier de s’amuser de la notion de suspens et de drame, de jouer avec le spectateur. On joue aussi à se raconter des histoires : un bateau est prétendument à voile, mais Petit Nono découvre qu’il est à moteur ; une île est prétendument déserte, on découvre une route de bitume… il y a une constante friction entre l’imaginaire et le réel, choc qui ne provoque pas la déception mais qui au contraire rend ludique et enchanteur le quotidien.

Derrière son aspect critique, il y a à l’œuvre une réelle fascination pour l’idée d’évasion. Comme toujours chez Rozier, le film est pour le spectateur une escapade. Le film, que ce soit pour les spectateurs mais, et c’est une particularité du cinéma de Rozier, pour les personnages n’est qu’un intermède de deux heures (ou de quelques semaines). Avant et après il y a le quotidien auquel nous (et les personnages) avons échappé un temps et que l’on sait devoir rejoindre. Un film est ceinturé par la réalité, c’est son essence même, celle d’une oeuvre aux contours délimités dans le temps. Chez Rozier, les personnages partagent la position de celui qui est venu assister à leurs aventures. Ils s’évadent un temps, avant il y a le travail, après il y a le retour à ce travail. L’évasion est également délimitée géographiquement : la Corse dans Adieu Philippine, la côte vendéenne dans Du Côté d’Orouët, L’Île d’Yeu dans Maine Océan, ici les îles désertes, ou plutôt l’idée d’île déserte. Rozier sait que recréer des robinsonnades est de plus en plus difficile, impossible même et c’est donc un beau pari que d’encore rêver d’îles désertes et de trésors de pirates. Evasion ne signifie pas farniente. Rozier malmène ses personnages, Jean-Arthur mène sa troupe de touriste comme un dictateur. Eux, qui n’attendent des vacances qu’un repos bien mérité après une dure année de labeur, découvrent que pour Bonaventure les vacances c’est encore du travail ! Le bonheur, le plaisir ne s’achètent pas, ça ne tombe pas tout cuit, il faut les gagner. Robinson passait ses journées à travailler (cultiver, pêcher, couper du bois, élever, réparer…) et Bonaventure compte bien faire trimer ses ouailles. Il les fait marcher plusieurs journées dans la jungle, jette leurs valises dans l’océan, veut les obliger à gagner le rivage à la nage… Et Bonaventure qui mène cette troupe, c’est un peu Rozier qui mène son équipe et ses interprètes.

Rozier fait tourner des acteurs encore débutants comme Jean-François Balmer, Patrick Chesnais et Jacques Villeret (qu’il vient de faire jouer dans Nono Nénesse au côté de Bernard Menez). Il emporte Pierre Richard dans cette aventure, lui offrant un rôle très différent de ceux qui font alors son succès. Il convient de rappeler combien Pierre Richard est un immense acteur, certes trop souvent cantonné dans le même rôle. Cependant, cela lui a ainsi permit de créer un personnage assez unique dans le cinéma français. Un personnage avec son univers, sa gestuelle, son mode de pensée, à la façon de ceux que l’on retrouve habituellement plutôt chez les acteurs réalisateurs (de Max Linder à Pierre Etaix en passant par Chaplin et Tati) mais qui ici traverse les œuvres de plusieurs cinéastes. Rozier est l’un des rares (on pense sinon à Damien Odoul) à lui avoir offert autre chose, à l’avoir fait sortir de son corps de cinéma habituel. On retrouve quelques éléments épars du Pierre Richard auquel on est habitué, mais Rozier en fait autre chose. Ainsi, son grand corps étourdi n’est pas utilisé à des fins de comédie, mais pour interdire le sérieux à son personnage : lorsqu’il se fait petit chef, sa gaucherie l’oblige à revenir à la raison. Rozier a aussi souhaité filmer ses yeux bleus plutôt que son corps. Ces yeux bleus dans lesquels se lisent le rêve, la mer, le ciel.

Pierre Richard a déjà travaillé avec Rozier en 1965. Il est contacté pour tourner, avec Victor Lanoux, « Ni figue, ni raisin », un petit court pour une émission de variété. Quatre jours de tournage sont prévus, il en faudra trois fois plus. Pierre Richard s’en souvient comme d’une expérience qui l’a déstabilisé : il découvre un tournage qui ressemble à des vacances (qui ressemble seulement, comme d’habitude la disponibilité doit être totale) et un cinéaste qui n’a pas du tout la même notion du temps que les autres être humains.

Rozier emporte donc sa petite troupe d’acteurs et quelques techniciens d’île en île, entre la Guadeloupe et la Martinique, comme il nous emporte, nous, spectateurs. Le déplacement est constant, on bouge tout le temps, on va d’un point à un autre, on s’arrête brièvement et on repart. Pour tourner sur une île déserte, Rozier emmène Jacques Villeret et Pierre Richard pour une traversée de cinq heures. Arrivés sur place, il les filme assis sur une plage, de face, regardant le large. Il n’y a pas de contre champ et les acteurs s’en étonnent : pourquoi ne pas avoir tourné sur la plage en bas de l’hôtel ? Parce que, explique Jacques Rozier « ça n’aurait pas été pareil, pas dans vos yeux ».

Le cinéaste ressemble un peu à Bonaventure menant sa troupe. Si le groupe de vacancier découvre que les vacances c’est harassant et que l’aventure est toujours prête à surgir (dix minutes de minibus qui se transforment en trois heures, deux heures de marche en deux jours en pleine jungle etc…), c’est aussi le cas de la troupe Rozier qui doit répondre présente 24 heures sur 24, être toujours dans le film qui se fait. De son côté, Rozier fait évoluer le film au gré des situations. Pierre Richard doit repartir d’urgence en Métropole ? Rozier change la fin, invente l’histoire de la prison qu’il tournera à Paris. Maurice Risch a des engagements et ne peut quitter la France ? Rozier le remplace par Jacques Villeret et créé le personnage de Petit Nono.

Le tournage dure huit semaines. Il y a 50000 mètres de pellicule que Rozier met deux ans à monter. La première version dure deux heures trente et le cinéaste ne cesse d’y revenir, de le démonter, de le remonter. Rozier construit ses films en salle de montage plus encore qu’au moment du tournage. Le film, autoproduit, ne sera jamais distribué en salle, la société de Rozier faisant faillite à peine celui-ci est enfin prêt.

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Par Olivier Bitoun - le 23 novembre 2008