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Critique de film
Le film

Les Mariés de l'an II

L'histoire

1793. Nicolas Philibert a fait fortune au Nouveau Monde après y avoir été exilé. Pour parfaire sa réussite en épousant une riche américaine, il doit retourner en France et divorcer de sa femme, Charlotte. De l’autre côté de l’Atlantique, la Révolution bat son plein, et Charlotte, courtisée par un prince, s’apprête à épouser un marquis. Après des retrouvailles épiques dans le camp des royalistes, Charlotte et Nicolas replongent dans leurs anciennes querelles.

Analyse et critique

Réalisé en 1971, Les Mariés de l’An II est le second film de Jean-Paul Rappeneau, après La Vie de château (1965). Rappeneau est un perfectionniste qui cache derrière des sujets de prime abord légers le travail très important mis en œuvre sur chacun de ses films. Sa mince filmographie en cinquante ans de carrière est sans doute le meilleur indice du soin qu’il porte à la préparation de ses tournages. Léger, élégant et stylé sont différents adjectifs qui qualifient bien le cinéma de Jean-Paul Rappeneau. Ce grand amateur de comédie américaine est sans doute le réalisateur français qui a su le mieux s’inspirer du cinéma de Capra et de Lubitsch, tout en lui donnant une tournure spécifiquement française. Jean-Paul Rappeneau est un auteur classique. Non pas classique comme on l’entend trop souvent au sens d’académique, mais classique dans la grande tradition française, celle des châteaux, par exemple. Versailles, extraordinaire travail collectif des plus grands artistes de l’époque a été un modèle souvent bien lourdement copié à travers toute l’Europe. Volupté des formes, légèreté des volumes par leur assemblement, élégance des lignes : Versailles, comme de nombreux châteaux de l’époque du Grand Siècle, exalte l’esprit français dans ce qu’il a de meilleur, le sens de l’équilibre et du rythme. Un peu comme les architectes et paysagistes des châteaux et parcs qu’il met à l’honneur dans son cinéma, Jean-Paul Rappeneau élabore patiemment ses films avec des collaborateurs de talent, pour livrer des œuvres qui sont des merveilles d’équilibre, de mouvement et d’élégance. Les Mariés de l’An II forme un tout élaboré dans la douleur, comme nous le verrons plus loin, mais qui respire la joie de vivre.

L’équilibre, c’est un peu grâce à Michel Legrand que Rappeneau en a acquis l’expérience. Quand il avait réalisé La Vie de château, tout le film était prêt avant qu’il ne demande à Michel Legrand d’en faire la musique. Comme Rappeneau le raconte lui-même : « La Vie de château est un vrai ping-pong de répliques, une succession trépidante de poursuites et d’échanges vifs… A un moment donné, je me suis demandé si ce que j’aimais le plus chez Legrand - c’est-à-dire les grands sentiments et le lyrisme - allait trouver sa place dans le film… Souvent Michel soupirait : " Vous ne me laissez pas beaucoup de place pour m’exprimer… " Avant de se reprendre : " Si, là, regardez ! Deneuve lève la main : ça pourrait lancer un mouvement qui se prolongerait sur les quatre plans suivants…" Il est ainsi miraculeusement parvenu à s’immiscer dans le film, avec adresse et élégance. » (1) Pour Les Mariés de l’An II, Jean-Paul Rappeneau avait retenu la leçon : « Grâce à La Vie de château, j’avais compris qu’il fallait lui aménager de vrais espaces ; qu’elle [la musique] pouvait suggérer énormément, voire remplacer des dialogues. Par conséquent, dans Les Mariés de l’An II, la partition a un rôle plus organique, notamment pour les séquences de duels : elle les transforme en véritables ballets… Pour Les Mariés, Michel m’a proposé un thème formidable, avec ce côté entêtant de la basse continue au clavecin. Cependant, je trouvais qu’il lui manquait quelque chose. Après l’avoir beaucoup écouté, j’ai dit à Michel : " Pourriez-vous apporter une dimension martiale, qui traduise l’aspect militaire du film ? " Il a ajouté la partie centrale, avec les cuivres, qui donne au thème une pointe de gravité et l’amène à sa forme aboutie, définitive… Sur le générique du début, cette ouverture musicale me touche toujours autant : deux enfants qui jouent dans des paysages enneigés sur cette musique dans l’esprit du XVIIe siècle et puis, brusquement, cette explosion de cuivres. C’est une façon de raconter leur destin, leur rendez-vous avec l’Histoire, les gloires qui les attendent. » (2)

Le sens du mouvement de Rappeneau, nous en avons un parfait exemple dès ce générique du début qu’il évoque, avec deux enfants courant dans un bois, s’arrêtant pour jouer auprès d’un point d’eau, puis reprenant leur course jusqu’à une mystérieuse bohémienne qui leur lit dans les lignes de la main un avenir qui sera révélé plus tard dans le film. Dès les premières minutes, le rythme du film est établi et, avec l’arrêt des enfants avant qu’ils ne reprennent leur course, Jean-Paul Rappeneau présente un raccourci du film lui-même puisque Les Mariés de l'An II, vers les trois quarts du film, s’accorde un temps de pause avec une fausse fin, avant que, d’un magistral plongeon, Jean-Paul Belmondo ne fasse rebondir le film qui reprend sa course haletante jusqu’à sa véritable fin.

L’élégance, enfin, est présente dans toutes les scènes du film, même les plus cocasses comme la descente de la déesse de la liberté au son d’un chant révolutionnaire devant les yeux ébahis du Représentant du Peuple (Julien Guiomar), ou dans le combat entre le roturier mais leste Philibert armé d’une fourche et le gentilhomme mais lourdaud Saint-Aubin (Patrick Préjean) très vite désarmé. La Révolution Française, époque à laquelle se déroule le film, inspire à Rappeneau un scénario tout en bouleversements. Après le générique qui se situe dans l’enfance du film, nous nous retrouvons aux Etats-Unis où s’est réfugié Nicolas Philibert après avoir rossé un aristocrate qui lorgnait sa volage épouse, Charlotte Philibert, campée par Marlène Jobert, que nous retrouverons plus tard.

Pour l’heure, la délicieuse voix-off de Jean-Pierre Marielle nous conte les aventures américaines de Nicolas Philibert qui fait fortune, souhaite se marier avec la fille d’un riche armateur et se retrouve bien embarrassé après qu’un rival ait fait savoir que notre héros était déjà marié, donnant ainsi le départ d’une vigoureuse bagarre au milieu du Temple protestant où devait se dérouler la cérémonie de mariage. Qu’à cela ne tienne, une Révolution a eu lieu en France, le droit au divorce a été accordé et Nicolas Philibert s’embarque donc pour Nantes avec un chargement de blé destiné à se faire accorder les bonnes grâces des autorités françaises. L’essentiel du film se déroulera ensuite en France. Nous évoluerons d’un côté chez des rebelles chouans auprès desquels vit Charlotte Philibert devenue la maîtresse d’un Prince (Michel Auclair) qui doit l’épouser car, à l’instar des Américains de Nicolas, il ignore lui aussi que Charlotte est déjà mariée. De l’autre côté, Nicolas Philibert, l’Américain qui pense être accueilli en héros après avoir bravé le blocus anglais pour livrer du blé à Nantes, découvre avec stupeur l’idéologie révolutionnaire, les cadavres dans la Loire pendant la Terreur instaurée par le Représentant du Peuple, inspiré du personnage historique Carrier.

Le film se terminera dans une poursuite vers la frontière entre la France et les Etats allemands où se déroulent les combats entre l’armée de la République et les coalisés, pour s’achever véritablement, en apothéose, sous le Premier Empire dans le cadre somptueux de Vaux-le-Vicomte. On n’en dira pas plus concernant l’intrigue, pour en venir plus particulièrement au tournage du film et tenter de dégager quelques thématiques propres au cinéma de Jean-Paul Rappeneau qui apparaissent dans Les Mariés de l’An II.

Comme il a été dit plus haut, le tournage de ce film rayonnant de joie a été une véritable épreuve de force pour Jean-Paul Rappeneau. Le succès de La Vie de château, commercial et critique puisque le film avait remporté le Prix Louis Delluc en 1966, permettait à Rappeneau d’afficher de grandes ambitions pour son deuxième film. Dès 1966, il travaille le scénario d’une fresque puissante qui aurait pour cadre la Révolution Française, époque troublée avec de multiples changements de régimes, qui convient bien à son goût pour le mouvement. Passionné par les guerres idéologiques de cette époque, il cherche une histoire qui permettrait à un héros neutre, étranger par exemple, de se retrouver balloté entre les passions des uns et des autres. Deux ans plus tard, la vision d’une gravure d’époque représentant des couples faisant la queue devant l’administration autorisée depuis peu à prononcer des divorces lui donnera l’idée centrale du film. Nous sommes en 1968, et les mouvements contemporains à la genèse du film inspirent à Jean-Paul Rappeneau l’idée d’une scène durant laquelle la foule affamée s’attaque à l’Hôtel de Ville où l’administration républicaine s’est réfugiée. Il fait aussi travailler Maurice Clavel, intellectuel engagé, sur le scénario afin de lui donner un ton de révolte et il fait faire es dialogues par le brillant Daniel Boulanger.

La distribution du film a été plus aléatoire. S’il était convenu que Jean-Paul Belmondo devait tenir le premier rôle depuis la genèse du film, le rôle féminin de Charlotte Philibert n’a été attribué qu’au dernier moment. Il est fréquent de lire qu’on peut regretter que Catherine Deneuve n’ait pas été disponible pour ce film et Marlène Jobert a ses détracteurs, d’autant qu’il est bien connu que ses relations avec Jean-Paul Belmondo ont été mauvaises sur le film. Personnellement, j’apprécie énormément cette vive et franche actrice rousse qui convient très bien au personnage de Charlotte. Rappeneau craignait que les graves difficultés qu’il a connues durant le tournage ne puissent finir par altérer le ton de gaité du film, et ce n’est heureusement pas le cas. L’inimitié entre Belmondo et Marlène, en revanche, pourrait être une des raisons pour lesquelles le couple Philibert, en constante dispute jusqu’au dernier plan du film, fonctionne aussi bien.

C’est le producteur Alain Poiré qui a proposé à Jean-Paul Rappeneau d’engager Marlène Jobert pour le rôle de Charlotte. Si le film avait bien pris forme dans la tête de son futur réalisateur, la production n’en a été bouclée qu’assez tard, grâce à Alain Poiré, producteur pour la Gaumont et grand spécialiste de la comédie française, même s’il a produit également bien d’autres styles de films. Poiré boucle la production, trouve le rôle féminin, et décide que l’essentiel du tournage se fera en Roumanie, ce qui, en dehors des raisons financières, sera une fort mauvaise idée. Rappeneau, en plus d’une comédie, voulait réaliser un « western à la française » avec un très grand nombre de figurants, des scènes de bataille et de grands espaces. Sur ce point l’idée de Poiré, qui venait d’y faire tourner un film avec succès, était bonne. L’exportation du tournage a aussi permis de boucler le budget du film. La main d’œuvre était bien entendu moins chère dans ce pays qui, idéologiquement, n’était pas problématique, le régime de Ceaucescu étant alors considéré comme un des plus progressistes d’Europe de l’Est. Sur le plan technique, par contre, le tournage roumain fut une épreuve de force. Le grand décorateur Alexandre Trauner devait se charger des très importants décors du film et n’a, en réalité, fait que les splendides dessins préparatoires. Avant même l’arrivée de Rappeneau sur place, il se désiste en raison des difficultés locales et il est remplacé au pied levé par Willy Holt. C’est encore une chance que dernier ait été disponible car Willy Holt était lui aussi un très grand décorateur qui, avant Rappeneau, avait travaillé pour John Frankenheimer, Robert Parrish, Stanley Donen...

Il est temps d’ailleurs de noter comment Jean-Paul Rappeneau, après un premier film très réussi mais relativement intimiste, a non seulement eu l’ambition de s’attaquer à une très grande production, mais n’a pas hésité, outre la distribution des acteurs assez impressionnante pour un film français de l’époque, à s’entourer d’une équipe technique de premier ordre. Dans l’excellent bonus du DVD Un capitaine dans la tempête qui retrace l’histoire du tournage du film, Bernard Stora, qui était alors un jeune assistant-réalisateur au côté de Jean-Paul Rappeneau, raconte bien comment, devant les difficultés dues au choix du lieu de tournage, toutes ces personnes qu’il qualifie de « vedettes à eux tout seuls » n’ont pas hésité à faire subir un bizutage sévère à l’ambitieux Rappeneau. Il cite en particulier, parmi les tourmenteurs, le prestigieux directeur de la photographie choisit par Rappeneau, Claude Renoir (fils de Pierre et donc neveu de Jean Renoir, ayant travaillé sur de nombreux films de son oncle).

Devant un tel climat, Jean-Paul Rappeneau, dès le premier jour de tournage le 3 août 1970, tombe malade et doit s’aliter pour une semaine. Le travail reprend ensuite, ponctué très régulièrement de soucis importants : mésententes entre acteurs sur le plan humain et graves retards dans la livraison des décors, la participation des figurants, les commandes de matériel cinématographique sur le plan technique. Les équipes techniques doivent travailler avec des opérateurs et du matériel roumains qui est loin d’être d’une grande qualité, comme en témoigne le travail non pas de restauration mais d’amélioration par rapport à la bande d’origine, que Jean-Paul Rappeneau effectuera des années plus tard, grâce aux progrès numériques, quand il réalisera le DVD des Mariés de l’An II.

Quand il visite le tournage roumain quelques semaines plus tard, Alain Poiré est catastrophé par les retards accumulés et l’ambiance qui règne dans l’équipe. Il ordonne des coupures dans le scénario original afin d’accélérer la fin du tournage. L’annonce de la coupure d’une importante scène de cavalcade en forêt avec Sami Frey (le marquis de Guérande) et Laura Antonelli (Pauline de Guérande) donne carrément lieu à une grève des acteurs qui exigent leur timing à l’écran prévu à l’origine... Les sentiments entre Laura Antonelli et Jean-Paul Belmondo étaient au très beau fixe et ce dernier ne souhaitait peut-être pas voir diminuer le rôle de celle-ci au profit de Marlène Jobert, qu’il ignorait ostensiblement quand ils ne tournaient pas ensemble devant la caméra.

Rappeneau lui-même tenait par dessus tout au respect de son scénario, et l’idée de devoir y faire des coupures le désolait. Bernard Stora, son assistant réalisateur, avec l’aide de Claude Renoir, va reprendre tout le plan de travail et sauver Jean-Paul Rappeneau de l’échec vers lequel il s’enlisait. Ils demandent à la production d’allonger le tournage de trois semaines, acceptent officiellement les coupures tout en décidant de les tourner sans le signaler à la production. Ayant repris courage grâce à la collaboration de ses deux collègues, Jean-Paul Rappeneau fera le dos rond vis-à-vis d'Alain Poiré tout en travaillant à sa guise. Bernard Stora rapportera plus tard comment Rappenau y gagna le surnom de « bulldozer mou » que lui octroya Poiré. Sans jamais se mettre en colère, avec une obstination de tous les instants, il tourne pas à pas le film qu’il a entièrement en tête, contre vents et marées. Son chef monteur confirme ce trait de caractère : « Il ne dit jamais non mais il continue. » Rappeneau, lui, résume ainsi cette période des années plus tard : « Dans la tempête roumaine, une chose tient, le scénario, c’est-à-dire le découpage. Je tourne tout, plan par plan. » Interrogés lors de la réalisation du DVD, les acteurs se souviennent surtout de la maîtrise du film que cela lui donnait. Ainsi, Marlène Jobert note qu’ « il ne fallait pas changer un mot, il connaissait tous les dialogues par cœur », et Sami Frey indique « tout est écrit à l’avance, il y a une justesse totale. » Les adjectifs que Sami Frey emploie pour qualifier le travail de Jean-Paul Rappeneau, précision et obstination, résument bien la carrière du cinéaste qui a probablement forgé ses meilleures armes sur le tournage roumain des Mariés de l’An II.

Lorsque toutes les scènes qui doivent être tournées en Roumanie sont en boîte, Alain Poiré est au plus bas, le tournage a pris non pas trois mais neuf semaines de retard. Pour le soulager, Jean-Paul Rappeneau lui promet que le film pourra sortir à la date prévue au départ, en avril 1971. Il réalisera ce tour de force en tournant rapidement les scènes françaises, notamment le final impérial dans le cadre du Château de Vaux-le-Vicomte, mais surtout grâce, justement, à l’obstination avec laquelle il a voulu tourner tout le film et seulement le film qu’il avait préparé sur le papier. Ainsi que Rappeneau l’indique, « quand il est impossible de monter le film autrement que prévu, l’avantage, c’est que le montage va très vite. » Le montage du film se déroule donc sans surprises, puisque Jean-Paul Rappeneau est parvenu à faire le travail qu’il souhaitait et son commentaire à sa première sortie de la salle de montage résume tout : « Ce sera très bien. » Il aura pourtant une ultime surprise, mais excellente celle-ci, le placage de la musique qu’il avait commandée à Michel Legrand. Quand il découvre, à l’enregistrement, la musique que Michel Legrand dirige lui-même devant soixante-dix musiciens, le générique de ce film qu’il connaît maintenant par cœur, plan par plan, lui vient immédiatement en tête et « un frisson me prend, les larmes me montent aux yeux », ainsi qu’il le racontera des années plus tard, encore les larmes aux yeux à l’évocation de ce prodige.

Le générique des Mariés de l’An II, décrit plus haut, est un résumé du film, mais aussi de l’imaginaire de Jean-Paul Rappeneau et on comprend bien que la découverte d’une musique qui collait si bien à ce qui le fait vibrer ait été pour lui une divine surprise, même si sa collaboration précédente avec Michel Legrand, devait lui permettre d’avoir toute confiance en son ami musicien pour parfaitement comprendre " l'univers Rappeneau ".

L’enfance qui perdure chez les adultes est une constante de cet univers. Nicolas et Charlotte Philibert sont un couple improbable qui s’est construit dans les rêves de l’enfance. Le générique montre la course d’enfants jouant et se disputant ensemble, avec d’amples mouvements de caméra, avant que le mystère ne surgisse, comme seuls des yeux d’enfants peuvent l’entrevoir. Leur course les mène devant une bohémienne, assise devant sa caravane. Stupéfaits, incrédules, ils se cachent derrière un arbre tandis que la bohémienne les observe d’un regard ironique. Inquiets mais aussi intrigués, ils approchent. Mis en confiance, ils tendent leurs mains droites à la bohémienne qui leur lit les lignes de la vie. Vous m’en voudrez sans doute de dévoiler ce que la bohémienne lit dans leurs mains et qui est révélé plus tard dans le film d’autant que cela ne surprendra guère : la bohémienne lit dans leur futur amour, gloire et fortune.

Les deux enfants devenus grands avaient gardé souvenir de cette prédiction. L’un, Nicolas Philibert, avait acquis la fortune. L’autre, Charlotte Philibert, était à deux pas de l’obtenir par son mariage avec le Prince. Ces deux héros qui sont plus les jouets de leur caractère que de leur obstination à obtenir ce que la bohémienne leur avait promis, avaient des rêves de gloire et oubliaient que leur amour en était le chemin. Ce que les hommes oublient, l’histoire sait le leur rappeler et c’est au cœur des bouleversements historiques les plus profonds de cette fin tourmentée du XVIIIe siècle que Nicolas et Charlotte se retrouveront, s’aimeront et trouveront la gloire. Non pas parce qu’ils sont devenus raisonnables, bien au contraire. C’est parce qu’ils ont conservé des âmes d’enfants que Nicolas et Charlotte Philibert voient leurs rêves d’enfant se réaliser.

Il suffit d’observer Jean-Paul Rappeneau parler de son travail avec passion, où parler de son enfance avec respect, pour comprendre l’un des secrets de son travail et l’un des humbles messages qu’il transmet dans ses films. La vie est ainsi faite que l’enfant peut rester en chacun de nous par ce qu’il a de plus fort : la facilité à l’émerveillement et la force de l’imaginaire. Conserver une âme d’enfant, c’est se donner la force de réussir sa vie et accessoirement cela permet aussi d’en apprécier les beautés.

Ces messages humbles et beaux, Jean-Paul Rappeneau les met en image avec un professionnalisme et une technique qui font de lui un très grand cinéaste. Il appartient à la famille des cinéastes cinéphiles et, sans jamais faire d’hommage direct aux films qu’il aime, son travail est sans cesse un hommage au cinéma de son enfance, celui qu’il découvrait, enfant, dans les salles de l’après-guerre à Auxerre : les œuvres si personnelles d’Orson Welles, les westerns d’Anthony Mann et les comédies d’Ernst Lubitsch.

Une petite scène, une seule pour illustrer ce propos, l’une des nombreuses évasions de Nicolas Philibert dans Les Mariés de L’An II. L’évasion est facile, il est vrai, les républicains qui l’ont emprisonné ne le prennent pas encore très au sérieux. Cela tombe bien, Nicolas Philibert a l’âme poète ce jour-là. Il est à la fenêtre de la chambre où il est confiné, il l’ouvre et regarde le jardin, un beau jardin à la française avec un massif de splendides roses rouges. Montage cut sur la main de Jean-Paul Belmondo qui cueille avec élégance l’une de ces roses. Montage cut à nouveau sur Nicolas Philibert, libre, dans les rues de Nantes, qui met la rose rouge à sa boutonnière : élégance, simplicité, ellipse, sourire. Cette scène est au début du film et nous avons compris que Nicolas Philibert vit très loin des cadavres qui flottent dans la Loire et qu’il saura mener son chemin jusqu’au bout du film, peut-être pas à son gré, mais comme il l’aura décidé.

Cette grande intelligence de la mise en scène, Jean-Paul Rappeneau ne la gâche jamais dans de lourdes démonstrations. Mais il connaît parfaitement ses classiques, comme il le démontre en citant Nietzche pour décrire son travail : « Je rêve d’une œuvre où la profondeur donnerait la main à la légèreté, comme la marche à la danse. » Je me garderai bien de juger de la légèreté de l’œuvre du germanique Nietzche, même si je ne doute pas une seconde de sa profondeur. Je ne suis en revanche pas surpris qu’avec son caractère français bien trempé, Jean-Paul Rappeneau soit parvenu à accomplir le rêve du grand philosophe.


(1) : Citation de l’interview de Jean-Paul Rappeneau dans le livret du coffret 4 CD audio Le Cinéma de Michel Legrand, Emarcy
(2) : Ibid.
Les autres citations sont tirées du bonus du DVD Un Capitaine dans la Tempête.

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Par Paul Flèchère - le 28 mai 2009