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Critique de film
Le film

Les Maîtresses de Dracula

(The brides of Dracula)

Partenariat

L'histoire

L’histoire se passe en Transylvannie. Marianne Danielle, une jeune institutrice en route pour occuper un emploi dans un pensionnat pour jeunes filles, est abandonnée dans un village par son cocher. À l’auberge où elle se réfugie, elle ne tient pas compte des avertissements des propriétaires du lieu et accepte l’offre de la baronne Meinster de passer la nuit dans son château...

Analyse et critique

A l’aube des années 1960, la Hammer décide de mettre en chantier un nouveau film autour de l’univers de Dracula. Le succès commercial sourit largement à la firme depuis 1957 avec Frankenstein s’est échappé, et Terence Fisher - porteur de l’état d’esprit Hammer dans tout ce qu’il a de plus intelligent et inventif - demeure le metteur en scène privilégié des films fantastiques gothiques qu’elle produit. Le Cauchemar de Dracula ayant triomphé sur les écrans deux ans auparavant, c’est donc tout naturellement que la Hammer prévoit une suite afin de relancer l’intérêt du public. Dès juin 1959, un nouveau film intitulé Dracula the Damned est envisagé comme véhicule commercial pour la star Christopher Lee, il s’agit de capitaliser sur son aura auprès d’un public alors totalement sous le charme. Néanmoins, des réécritures du scénario surviennent et orientent le film vers une suite concentrée sur le personnage de Van Helsing, le savant. A cette époque, Peter Cushing est une star incontestée, clairement identifiée dans l’esprit du public au docteur Frankenstein et au professeur Van Helsing, les deux personnages phares qui lui ont donné la gloire sur grand écran. Sécuriser sa présence sur le projet parait alors vital, d’autant plus que l'absence désormais certaine de Christopher Lee inquiète les producteurs. (1) En outre, les réserves émises par Cushing à l’encontre du scénario existant rendent la progression de la pré-production un peu plus hasardeuse encore, et il est rapidement décidé de réécrire une nouvelle fois le script. Le tournage débute le 26 janvier 1960 et se terminera le 18 mars, laissant ainsi la place à une post-production effectuée en un temps record. Un projet enfanté par des prérogatives commerciales envahissantes, tenu sur des velléités incertaines et finalement livré sur des chapeaux de roues, destiné à remplir les salles et à pérenniser le statut de la Hammer. Or, contrairement à ce qui a été prétendu un certain nombre de fois, Les Maîtresses de Dracula a remporté un large succès, surtout en Angleterre, au Japon et aux Etats-Unis. En France, le film fera 1 266 561 entrées (2), un chiffre très élevé si l’on songe à l’aspect subversif de la Hammer qui signe là l’un de ses meilleurs scores dans l’Hexagone encore tout à fait émoustillé de sa rencontre avec le cinéma fantastique quelques années plus tôt. Les querelles de chapelles, entre les amoureux de la Hammer (blason du cinéma de genre à cette époque en France) et les défenseurs d’une certaine idée du cinéma d’auteur, n’ont à cet instant-là pas fini de déchainer les passions, loin s’en faut.

Il convient d’estimer Les Maîtresses de Dracula avec toute la mesure du sens artistique déployé habituellement par le réalisateur Terence Fisher. Auparavant solide artisan presque anonyme, Fisher est réellement découvert par le grand public et les cinéphiles avec Frankenstein s’est échappé, ce puissant chef-d’œuvre absolu dont l’atout maître fut notamment la réappropriation complète d’un matériau pourtant délié jusqu’à plus soif par le cinéma jusqu’alors, et ce dans des productions pas toujours très intéressantes. Fisher s’approprie les sujets, en fait ressortir ce qu’il ressent de passionnant, insiste sur certains points, passe allégrement sur d’autres déjà trop débattus, et reconstruit son propre mythe à l’intérieur du mythe existant. Il est un auteur en ce sens qu’il conte perpétuellement une histoire à l’aide d’un point de vue très personnel et de motifs qui lui sont chers : celui du trouble et de l’ambiguïté, celui de la lutte du bien et du mal, celui de l’amour et, le cas échéant (de plus en plus à mesure que sa fin de carrière se profile) celui du mélodrame flamboyant. Fisher est un conteur, mais il est surtout un auteur, peut-être le premier véritable du genre à ce moment-là. Il avait conçu Le Cauchemar de Dracula comme une résurrection colorée et sensuelle du mythe de Bram Stocker, agressive et dévolue à l’horreur absolue, dépoussiérée et débarrassée de ses pires clichés. Il réalise désormais Les Maîtresses de Dracula en repoussant un peu plus loin les frontières du mythe du vampire, en lissant davantage ses contours et en déplaçant son propos.

Le titre, beau mais relativement étrange, ne rend pas véritablement compte du sujet, c’est à dire de l’existence de disciples de Dracula. Car l’originalité provient en effet de la teneur du mal, non plus simplement pure, mais déclinée en maladie physique et mentale. Une dégénérescence en somme, défendue et fêtée par de petits groupes sectaristes sévissant sur l’Europe Centrale. Ainsi le vampirisme est-il scientifiquement expliqué comme une plaie dont la guérison est l’éradication complète de ses adeptes. Toutefois, le scénario préfère se concentrer plus spécifiquement sur la figure maléfique du baron Meinster, de son aura de vampire et de ses atours séduisants. Les Maîtresses de Dracula se veut d’une certaine manière la prolongation du premier film, ou plutôt la déclinaison des aventures de Van Helsing après sa rencontre avec le comte Dracula. L’idée est de montrer un héros parcourant les routes d’Europe dans le seul but de pourchasser le culte satanique du vampire. La vision sectariste sera cependant reprise et poussée avec plus de force dans l’exceptionnel Baiser du vampire de Don Sharp en 1963, toujours à la Hammer. Pour l’heure, Van Helsing est donc ce chasseur de vampires élégant et rassurant, et qui affronte un nouveau Dracula, un baron maudit dont la mère a vainement tenté de cacher l’existence.

Ce nouvel opus se distingue du précédent par son approche formelle et thématique bien plus délicate, plus onctueuse de la figure du vampire. Les Maîtresses de Dracula est de fait tout aussi érotique que son prédécesseur, mais moins intense dans le suspense, plus voluptueux, moins brutal et violent, plus hybride de par le mélange des tons. Le film parait en quelque sorte moins subversif, car moins frontal dans sa violence, présentant des protagonistes plus tragiques et moins horribles. Le baron Meinster est un bel homme, moins charismatique que Dracula mais plus versatile. Il attire sa pauvre victime en utilisant le mensonge, l’apitoiement et le drame de son existence afin de la toucher au cœur. La mère du baron est une femme fatiguée, rattrapée par l’âge et l’ennui, et dont la vie est bercée par la douce langueur de la jovialité passée de sa demeure. Touchant à plusieurs registres, du fantastique au merveilleux, Les Maîtresses de Dracula est autant un conte initiatique très imagé qu’un film d’horreur traditionnel mais novateur. La belle Marianne n’est-elle pas ce curieux petit chaperon rouge aux yeux de biche, émue par l’isolement du baron Meinster et qui se jette dans la gueule du loup ? Les coursives du château, parcourues par son pas tantôt effrayé, tantôt effréné, ne résonnent-elles pas dans l’imaginaire de chacun comme l’ascension vers le désir et la sexualité mature dont chaque femme a nécessairement peur avant de l’embrasser de tout son être ? Il est important de remarquer avec quelle candeur et quelle fraicheur le personnage féminin principal traverse la première partie du film, dans ce château vénéneux aux portes lourdes et aux recoins obscurs. C’est cette même crédulité, cette innocence tournée vers l’autre qui, paradoxalement, libérera le mal en lui ôtant ses chaines et en lui permettant d’assouvir ses vils desseins de contamination et d’assujettissement des êtres.

Le film de Terence Fisher est donc avant toute chose un conte noir, terriblement sombre et audacieux dans certaines de ses idées : le "meurtre" de la mère, et toujours cette découverte violente de la sexualité grâce au contrôle de l’esprit et du corps féminin par le vampire. Mais il est tout aussi bien un film d’horreur classique, avec la continuelle lutte du bien (rassurant, tolérant, intelligent) contre le mal (sanguin, sexué, implacable). On peut en outre penser que Fisher laisse libre cours à un ton parfois très symboliste, laissant curieusement bien souvent ses personnages désincarnés, et dont le rôle est uniquement ici de porter une histoire forte via des actes dictés par une diégèse très rigide. Nous sommes bien loin des personnages extrêmement indépendants et très fournis que le cinéaste adore croquer habituellement (la saga des Frankenstein, Les Deux visages du Docteur Jekyll, La Nuit du loup-garou…), et beaucoup plus proche d’un concept général dont l’enveloppe doit servir le fond et non s’incarner au travers d’un processus d’identification et/ou de questionnement. Il n’est pas interdit de penser que Les Maîtresses de Dracula préfigure le symbolisme outrancier - mais subtil et très personnel - que le cinéaste développera sur Les Vierges de Satan en 1968. Un autre récit dans lequel la foi (inébranlable, éternelle) est la seule parade efficace contre le mal absolu. Il suffit de voir Van Helsing tirer un crucifix de son manteau et le pointer en direction du vampire, souligné par une musique angélique dont le sens moral ne fait aucun doute (3), et surtout mis en valeur par le cadre très essentialisant de Fisher (des lignes géométriques précises et un choix de couleurs pertinent), pour se rendre compte de la valeur esthétique et morale des préceptes allégoriques s’affrontant sous nos yeux. La vie est une chose normale, la mort aussi (elle peut même être une libération). Le vampire n’est ni vivant, ni mort, c’est un non-mort, et donc une aberration errant entre deux états dictés par la nature. Face à lui, le religieux scientifique, le médecin à la foi inébranlable, une nouvelle sorte de héros doté d’un crucifix dans la main droite et d’une sacoche de médecin dans la main gauche, ou l’équilibre parfait d’un juste dont la force morale se pare de tous les atouts, humains et célestes, matériels et évangéliques. Van Helsing est devenu en ces lieux un héros parfait, entravé d’aucun dogme, et dont l’intelligence lui permet d’affronter chaque situation avec la plus grande sagesse.

Débarrassé d’un carcan qui eut été trop ordinaire s’il avait été la réplique du précédent film, Les Maîtresses de Dracula propose une expérience envoûtante, dans laquelle le choc esthétique appuie par nécessité une histoire plus haute que les personnages qui la peuplent. Les séquences d’anthologie sont nombreuses et particulièrement mises en valeur par des plans iconiques quoique toujours discrets, comme l’entrée de Van Helsing dans le cimetière derrière l’auberge, ou bien son entrée dans le château du baron Meinster, ou encore sa confrontation avec le vampire dans le moulin et hors de celui-ci à la fin du film. Sentir la caméra de Terence Fisher progresser avec une économie de moyens hallucinante dans ce dédale de couleurs éclatantes (superbe photographie de Jack Asher encore une fois, on ne le dira jamais assez), ou bien voir Van Helsing occire le vampire par une idée totalement inattendue (en inclinant les ailes du moulin pour en faire une croix à la lueur de la lune) confinent à des instants de poésie dont le secret "hammerien" reste encore aujourd’hui unique en son genre.

Terence Fisher signe sans aucun doute l’un de ses plus grands films (aux côtés de la saga Frankenstein ou bien des Deux visages du Docteur Jekyll), l’un de ses plus beaux aussi grâce à cette extraordinaire capacité à tirer le meilleur de chaque plan, de chaque couleur, de chaque parcelle de son scénario, grâce aussi à cette évidente marque stylisée dénuée de la moindre prétention égocentrique et qui rend son cinéma si précieux et si attachant. Et quelle joie de pouvoir une fois de plus admirer l’alchimie qui le lie aussi facilement à son acteur fétiche, Peter Cushing. Cet acteur fut probablement l’un des plus grands de son époque, bénéficiant encore aujourd’hui d’un culte que l’on ne saurait remettre en cause. Son charisme évident, son visage dont l’équivoque est presque total (lui donnant accès à tous les registres et tous les caractères), son jeu moderne et naturel qui ne souffre aucune ride avec le temps, sa voix immédiatement reconnaissable… Cushing est typiquement le genre d’acteur dont chaque parcelle mentale et physique compte énormément, qu’il s’agisse de sa manière de bouger (parfois fascinante) ou bien d’incarner un sentiment complexe par quelques expressions fort simples. Il est cet acteur investi, croyant littéralement à tout ce qu’il fait, sachant s’acquitter des rôles mêmes les plus médiocres avec un talent remarquable, incarnant chaque personnage avec une conception aiguisée de ce qu’il doit lui donner. Cushing est en fait cet acteur intelligent, mais dont l’approche du métier n’est jamais intellectuelle, juste intuitive. Autour de lui, quelques très jolies actrices, dont avant toutes Yvonne Monlaur, la belle Française aux yeux de biche, au jeu simple pour un rôle naïf mais dont l’aura romantique rayonne de mille feux. Fisher a su lui donner cette présence vulnérable et touchante à l’écran, chose qu’il réitérera avec plus de génie encore au sein de quelques-uns de ses chefs-d’œuvres à venir, tels que Frankenstein créa la femme et Frankenstein et le monstre de l’enfer (comment oublier l’adorable Madeline Smith dans ce film… ?). Le temps doit également permettre de réhabiliter David Peel, le fameux baron Meinster, dont la mèche blonde et le visage lisse ont beaucoup été critiqués à l’époque. Certes, il n’a nullement la présence et la puissance de jeu de Christopher Lee, mais il possède cette évidente ambiguïté sexuelle, cultivant une certaine idée de l’homosexualité dans l’attitude et dans la progression narrative du personnage qui ne représente pas le moindre intérêt de sa performance.

Sublimement conçu en dépit d’un scénario maintes fois réécrit dans la vitesse, Les Maîtresses de Dracula demeure un pur chef-d’œuvre d’intelligence et d’inventivité, aux thèmes forts, à la beauté plastique sans cesse renouvelée, et à la maîtrise fisherienne littéralement époustouflante. On peut tout à fait préférer d’autres œuvres du maître, mais celle-ci demeure sans conteste l’un des plus beaux films fantastiques jamais réalisés.

(1) Les raisons du désistement de Christopher Lee semblent encore aujourd’hui peu claires. On peut penser qu’il s’agissait d’un désaccord d’ordre financier, mais il semble tout au moins que ce fut durant cette période que l’acteur développa une aversion envers l’idée de reprendre le rôle, aversion qu’il aura souvent l’occasion d’exprimer par la suite, puisqu’il reprendra bon gré mal gré encore six fois le rôle de Dracula pour la Hammer : Dracula, Prince des ténèbres (1966, Terence Fisher), Dracula et les femmes (1968, Freddie Francis), Une messe pour Dracula (1970, Peter Sasdy), Les Cicatrices de Dracula (1970, Roy Ward Baker), Dracula 73 (1972, Alan Gibson) et Dracula vit toujours à Londres (1973, Alan Gibson).
(2) Chiffre CNC, source Box office story (blog d'analyse très complet et très juste sur l'histoire du box-office français).
(3) La musique est de fait composée par Malcolm Williamson, et non par le très reconnaissable James Bernard (pourtant extrêmement présent sur les productions Hammer à cette époque-là). La saveur s’en trouve changée, assez particulière en fin de compte, bien moins agressive et pompière que celle que l’on retrouve sur les compositions souvent baroques de Bernard. Cet aspect concourt également au fait de changer le ton du film comparé à son prédécesseur.

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La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 22 juin 2012