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Critique de film
Le film

Les Joueurs d'échecs

(Shatranj Ke Khilari)

L'histoire



Au
royaume musulman d'Oudh, le souverain Wajid Ali Shah occupe son temps entre la poésie et la musique. Non loin du palais royal, deux propriétaires terriens jouent d'interminables parties d'échecs. Plonges dans leurs passions, il ignorent les visées colonisatrices de la puissante Compagnie des Indes dont l'armée est aux portes du royaume.

Analyse et critique

Les joueurs d’échecs est une parenthèse dans la longue filmographie de Satyajit Ray (1), non pas qu’il s’agisse d’une rupture, encore moins d’un bouleversement notoire, mais c’est son premier (et seul) long-métrage tourné en hindi, alors que le réalisateur bengali avait jusqu’alors tourné dans sa langue natale. Au pire estimé, Ray fut régulièrement idolâtré voire vénéré, autant dans son propre pays qu’en Occident, où il fut considéré de son vivant et à titre posthume comme le plus grand cinéaste classique indien de son temps. Au risque parfois d’éclipser des cinéastes majeurs comme Bimal Roy, Raj Kapoor, Mrinal Sen, ou Guru Dutt. Il est l’un des premiers à avoir eu droit à des rétrospectives quand d’autres étaient péniblement découverts sur de vieilles VHS poussiéreuses. Bref son prestige et sa renommée sont tout sauf imaginaires, encore moins usurpés. Né le 2 Mai 1921 à Calcutta, dans l’Etat du Bengale, riche d’une grande tradition littéraire et cinématographique, Satyajit Ray est un de ces artistes qui ont participé au rayonnement de l’Etat dont ils sont originaires, connu pour sa richesse culturelle et considéré comme le poumon intellectuel de l’Inde. D’autres illustres comédiennes contemporaines comme Kajol, dans une moindre mesure Rani Mukherjee, l’acteur Saïf Ali Khan dont la maman n’est autre que Sharmila Tagore vedette du ciné bengali qui tournera avec Ray dans Le monde d’Apu, en sont aussi originaires. Le père du cinéaste est un poète et dramaturge réputé. En 1940 il obtient un diplôme en économie, dans une discipline qu’il n’aime pourtant pas, de la prestigieuse Université de Calcutta. Il passe ensuite quelques années dans une maison d’édition ( la littérature le suivant) comme illustrateur. En 1947, soit l’année de l’Indépendance, tout un symbole, il crée la Calcutta Film Society. Inspiré par le roman Pather Panchali il en fait l’adaptation cinématographique en 1955 en le réalisant lui-même. Financé par ses propres moyens et tourné avec ses propres amis dans un premier temps, mais vite à court, Pather Panchali reçoit une aide du gouvernement. Il rencontre alors le succès en étant présenté à Cannes. A propos de son premier long-métrage, Pather Panchali il aura les mots suivants : " J'ai tourné mon premier film, Pather Panchali, parce que je pensais pouvoir m'exprimer dans un langage audiovisuel. J'étais d'ailleurs un fervent cinéphile depuis l'école, et j'avais lu de nombreux ouvrages sur le cinéma. Mon père et mon grand-père étaient l'un et l'autre peintres, écrivains et poètes, en sorte que j'ai éprouvé le besoin d'utiliser un moyen d'expression qu'ils n'avaient pas exploré. Ainsi, je me suis tout naturellement tourné vers le cinéma, alors qu'en fait j'exerçais la profession de dessinateur".

Un cinéaste est né. Le cinéma indien a alors l’occasion d’être présenté de façon officielle lors d’un festival d’envergure internationale. C’est le début d’une longue série de films d’importance, tels que ceux constituant la trilogie d’ Apu : La complainte du sentier (1955), L’invaincu (1956) et Le monde d’Apu (1957) écrite à l’origine par Bibhutibhushan Bandyopadhyay . Mais c’est Le Salon de Musique (1958) qui est aujourd’hui considéré comme son chef-d’œuvre, sinon son œuvre maîtresse. Réaliste dans son ton, mettant en avant les sentiments d’affection et de compassion pour les petites gens, paysans et ouvriers, le cinéma de Satyajit Ray montre les splendeurs du passé, tout en témoignant du présent. Il est proche de celui néo-réaliste de Rosselini, mais surtout fortement inspiré par celui de Vittorio De Sica, un de ses maîtres. Ce qui ne l’empêche pas de découvrir Eisenstein, Capra, Ford, Wyler, et même Kurosawa qui aura des paroles d’admiration touchantes à son égard (2) des cinéastes qui ont une patte, une écriture, une science qui le passionnent. La rencontre avec Jean Renoir venu en repérages pour son film Le Fleuve (1951) en 1948 scelle son destin. Ray admire profondément Renoir, et les deux hommes se découvrent des points communs : ils aiment les arts, et Jean Renoir est le deuxième fils d’Auguste Renoir un des plus grands peintres impressionnistes auquel on doit en autres des merveilles comme Le moulin de la galette. Deux ans plus tard, sa découverte du Voleur de bicyclette (1948) qui le bouleverse, réalisé par Vittorio de Sica entérine définitivement son envie de faire du cinéma.

D’autres films suivront bien entendu, comme Charulata (1964) particulièrement remarqué en son temps et encore de nos jours, mais à vrai dire il faudrait une chronique quasiment pour chaque film afin de montrer l’étendue, la diversité d’une filmographie qui s’étend sur presque quarante ans (1955 à 1991). Avant de voir Les joueurs d’échecs (1977), tourné à une autre époque, dans un autre contexte, il faut avoir en tête que le film raconte une partie de l’histoire d’un pays sous enclave britannique qui n’obtint son Indépendance qu’en 1947 soit presque cent ans après les faits narrés dans le film de Ray qui se déroulent à partir de 1848, au moment où les Compagnies assises par la Reine Victoria montrent de plus en plus leur domination. C’est le premier film en couleurs du réalisateur. On y apprend l’origine du jeu des échecs, et les différences qui existent avec son modèle anglais. Il raconte surtout la déliquescence d’un monde anciennement prestigieux, brillant autrefois de mille feux qui s’éteint lentement sur d’anciennes gloires et de futurs tensions à venir. On y retrouve avec un bonheur non dissimulé un prestigieux casting, dont le très british et pour cause Sir Richard Attenborough, en gouvernant anglais, jouant ici un homme complètement dépassé par le monde qu’il côtoie, ne comprenant rien de l’hindi, affichant d’abord son impétuosité avant de battre en retrait et de considérer les faits comme accomplis et la suite des évènements comme inexorables. C’est tout le flegme voire le pragmatisme d’un homme droit dans ses bottes, d’un sérieux papal qui voit l’extérieur s’effondrer sur ses fondations. Sanjeev Kumar grand acteur, inoubliable Takur Singh dans Sholay (1975) est de la partie de même qu’Amjad Khan, le fameux Gaddar Singh dans le film éponyme, où il jouait le méchant le plus aimé de tous les temps en Inde, véritable icône populaire. S’ajoute au casting Shabana Azmi qui avait débuté en 1974 avant de s’imposer au cours des années 70 comme une des meilleures actrices de sa génération, en plus d’être une femme très engagée sur le plan social, dont l’héritière directe serait Nandita Das avec qui elle a tourné dans Fire (1996) et 1947, Earth (1998). Seule véritable lumière féminine des Joueurs d’Echec, la comédienne y a ici un rôle ténu, trop d’ailleurs, au détriment de sa beauté incandescente et de son élégance incontestable, son rôle étant relégué au second plan, alors que les hommes sont bien plus présents à l‘image, en parlant de leurs vicissitudes comme de leurs attentes. Le film joue en grande partie là dessus. Sur une certaine lassitude, et sur l’attente.

Le roi ici déchu est dans le crépuscule des Dieux et pleure son prestige passé. Le film s’articule pendant une bonne heure autour de l’idée d’un royaume qui n’a plus que quelques heures à vivre avec un ton mélancolique. Réunis autour de parties d’échecs qui s’éternisent et semblent faire tout oublier y compris la pauvreté ou les manques qui subsistent à côté d’eux, deux amis, propriétaire terriens, encore opulents, négligent ainsi leur conjointes, le monde qui les entoure et encore plus les cris d’alarmes du Premier Ministre. Wazed Ali Shah, roi musulman et pieux observe ainsi ses sujets avec un détachement mortifère, comme s’il savait que tout n’était plus qu’illusions et que ses chimères devaient être enterrées. Les combats de coqs se poursuivent à l’extérieur, tandis que les sujets assistent impuissants à la chute d’un homme qui n’aura aucun mot à leur adresser, si ce n’est une longue tirade en forme de monologue quelque peu pesant. C’est là l’une des limites des Joueurs d’échecs, film impeccable d’un point de vue technique, mais qui souffre en contre partie d’un manque d’émotion, cristallisé par ce roi certes humain, loin d’être un tyran, mais qui ne ressent aucun affect si ce n’est dans l’ ultime scène d’abdication ou face à une possible vindicte de l’armée anglaise il se rend corps et âme. Très beau plastiquement grâce à ses décors, à leur architecture orientale, Les Joueurs d’Echec n’en est pas moins un film au rythme émollient, très chargé en dialogue, très contemplatif, ce qui était bien sûr le pari et le point de vue de Ray sur ce monde , sur ce délitement autant intérieur qu’extérieur, mais peinant à émouvoir. A contrario, des séquences magiques se dégagent, comme celle renversante de la danse classique durant cinq bonnes minutes, où une danseuse reproduit geste par geste, au millimètre, un récit mythologique censé revigorer les peines perdues du roi qui dans la séquence suivante prendra conscience de sa propre impuissance et de son intérêt à céder son trône. Cette scène magnifiquement réalisée est le seul morceau de bravoure, comprendre la seule scène dansée d’un film qui est très éloigné des canons classiques du Bollywood tel qu’on peut le connaître. Ici pas d’histoires d’amour contrariées ou impossibles, pas de sauce ma sala, encore moins de danse et de chants. C’est la psychologie des personnages qui prime, psychologie fouillée s’il en est. Il ne faut donc pas s’entendre à un rythme effréné, à du spectaculaire. Le risque de passer à côté serait trop grand. Ce n’est pas son propos tout simplement.

Alors certes Les Joueurs d’Echecs est un beau film, sur le plan plastique principalement, les cadres sont tous soignés, même si on sent par moment que les travelling sont trop calculés, surtout sur la fin, où les mouvements abrupts perturbent un peu les dialogues. Mais la scène finale, autour d’une ultime partie d’échecs, d’une tension assez inouïe est en soi presque meilleure que les monologues d’un roi interprété de façon inégale par un Amjad Khan pas tout à fait à la hauteur d’un rôle qui aurait peut-être, avec la présence d’un Amitabh Bachchan ( qui assure pourtant la voix-off de son timbre rauque reconnaissable entre mille) atteint au sublime. Rien à redire de Richard Attenborough, ni même de l’officier anglais qui traduit de l’anglais à l’hindi et inversement, un de ces rares hommes à s’intéresser et à comprendre les douleurs et les interrogations d’un peuple qu’il a appris à connaître, et pour lequel il n’éprouve aucun mépris. Sanjeev Kumar et Saeed Jaffrey, tous deux suspendus à la seule continuité de leur jeu, piégés par ces parties obsessionnelles, sont irréprochables et apportent beaucoup à un film somme toute très linéaire, sans véritable surprise, mais encore une fois assez impressionnant d’un point de vue visuel et musical. Il faut dire que Satyajit Ray signe presque tout : musique, scénario, dialogue, mise en scène. Peut-être un peu trop. Impossible de passer sous silence le peu d’importance accordée à Shabana Azmi, personnage qui au final souffre le plus de la solitude, contrainte d’écouter des histoires pour veiller alors que Mirza joue lui nonchalamment, portrait d’une femme à l’indicible douleur. Ses larmes sont aussi les nôtres, et c’est là que vient pointer une émotion cruellement absente en dehors de ces scènes où elle apparaît drapée dans son sari vert et jaune, seule au monde. D’un point de vue historique, c’est un film important, d’un point de vue culturel également, mais Les joueurs d’Echec n’est pas un film aussi majeur que Charulata ou La trilogie d’Apu, autrement plus beaux, et surtout plus forts. Le portrait parfois saisissant d’une beauté disparue, celle d’un Orient pré-colonial, mais aussi et avant tout un portrait d’hommes souvent indolents, auxquels il peut être dur voire impossible de s’attacher.

(1) Satyajit Ray recevra un Oscar pour l’ensemble de sa carrière en 1992, l’année de sa mort.
C’est le second indien à l’avoir reçu après Banu Athaiya en 1983.

(2) Akira Kurosawa à propos de Satyajit Ray : "To have not seen the films of Ray is to have lived in the world without ever having seen the moon and the sun" : Ne pas avoir vu les films de Ray c’est avoir vécu dans un monde sans même avoir vu la lune et le soleil.

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La fiche IMDb du film
Par Jordan White - le 1 décembre 2006