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Critique de film
Le film

Les Incorruptibles

(The Untouchables)

L'histoire

A Chicago en 1930, à l'époque de la prohibition, le trafic d'alcool bat son plein et permet à des truands de bâtir de colossales fortunes. Eliot Ness, jeune policier frais émoulu du FBI, est chargé de démanteler un réseau de contrebande d'alcool. L'ennemi est facilement identifiable : Al Capone, inattaquable officiellement, et pourtant impliqué dans les affaires les plus sordides. La première mission de Ness, maladroitement conduite, se solde par un échec humiliant. Loin de se laisser décourager par ce premier affront, Ness décide de s'entourer de personnes de confiance. Il recrute ainsi Jim Malone, un flic qui connaît bien le monde des truands...

Analyse et critique


Dans son grand entretien vérité avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud (1), Brian De Palma n’est guère tendre avec Les Incorruptibles, prestigieuse adaptation de la série télévisée des années 50-60. Le cinéaste est peu encouragé, il est vrai, par les deux journalistes qui avouent ne pas aimer le film. De Palma concède avoir joué le rôle d’illustrateur de luxe pour la Paramount et pour le producteur Art Linson (à l’origine du projet), apportant des idées surtout visuelles au scénario du dramaturge David Mamet. Avec un humour cynique, De Palma déclare avoir été « le génie de la semaine » pour les médias. Peut-être faut-il voir là une sorte de pudeur d’artiste ? En effet, l’émotion que dégage le film ne semble pas feinte, notamment dans cette ambiance poignante de deuil qui imprègne la dernière partie. Quoi qu’il en soit, pour un amoureux du film (c’est notre cas), ce passage de l’interview pince réellement le cœur :


« Les Ness doivent être la seule famille heureuse que vous ayez jamais filmée.

De Palma : Oui, et c’est sûrement ce qu’il y a de plus faux dans le film.

La première fois où l’on voit Ness chez lui, on croirait une peinture de Norman Rockwell.

De Palma : Je ne pense pas que David Mamet y croyait beaucoup quand il a écrit cette scène. Ça a l’air de sortir d’un mauvais film hollywoodien. Le cliché de la famille idéale. Eliot Ness chez lui, ça ne peut qu’être parfait. Passons à autre chose si vous le voulez bien. »


Certes, il est vrai que ces séquences chez Ness (Kevin Costner) semblent trop gentilles en comparaison des séquences familiales torturées (et donc plus personnelles) filmées ailleurs par De Palma ; mais comment ne pas voir que, dans la construction du récit, cette gentillesse est systématiquement juxtaposée aux horreurs d’Al Capone (Robert De Niro), accusant encore plus la monstruosité de ce dernier ? Et comment ne pas voir que c’est justement cette juxtaposition qui sert merveilleusement la dimension morale du film ? Car Les Incorruptibles a beau être une « commande », il n’en constitue pas moins, comme tous les grands films du cinéaste, une puissante parabole sur le Mal : n’oublions pas que De Palma est un catholique élevé dans une communauté quaker, mélange qui laisse des traces. (2) Le projet de De Palma est ici de prendre un héros WASP, Eliot Ness/Kevin Costner, qui a priori ne l’intéresse guère, et de lui faire traverser le même chemin de croix qu’ont connu ses propres personnages, par exemple Winslow dans Phantom of The Paradise, Jack Terry dans Blow Out ou Jake Scully dans Body Double. Et le fait que ce personnage est cette fois un héros typiquement américain ne fait qu’ajouter à la force politique du message : le montage par juxtaposition Bien/Mal mentionné plus haut prend les dimensions d’un réquisitoire contre la société du paraître et du « fric », société où les honnêtes gens sont broyés. L’apogée de cette structure duelle est bien sûr le meurtre de l’honnête Malone (Sean Connery), montré en alternance avec le commanditaire du meurtre, Al Capone, en pleine extase devant son idole Caruso à l’Opéra de Chicago. Au niveau visuel comme au niveau sonore, c’est Capone qui l’emporte : le chant de Caruso estompe les râles de Malone, le strass recouvre le sang.


A chaque fois qu’il apparaît dans le film, Capone/De Niro nous tétanise et nous écrase impitoyablement : c’est le sens de ces spectaculaires plongées verticales sur le gangster, sur fond de composition circulaire qui nous enserre (la conférence de presse pendant le rasage, le dîner avec la batte de baseball). Si De Palma convoque Eisenstein et Le Cuirassé Potemkine lors d’une autre séquence « verticale », celle de l’escalier à la gare de Chicago, ce n’est pas seulement, comme il l’a souvent répété, pour remplacer une poursuite trop onéreuse entre train et voiture, mais aussi pour le message d’Eisenstein : comment les forces de l’argent (ici les sbires de Capone) tentent d’écraser le peuple innocent (ici Ness et la femme au landau). De même, le travelling avant subjectif, héritage de Hitchcock et figure préférée de De Palma, n’est pas seulement un moyen narratif pour impliquer le spectateur dans le suspense, c’est aussi un moyen symbolique qui évoque une traversée des ténèbres ; traversée tantôt trompeuse (Ness s’approchant d’un suspect dans une ruelle), tantôt maléfique (le tueur au couteau cherchant Malone dans son appartement), tantôt tragique (Malone allant vers son destin). Dans tous les cas, l’humanité chez De Palma avance à tâtons, pleine d’incompréhension. Le seul travelling avant entièrement positif et lumineux (l’avancée triomphante vers le pont à la frontière canadienne, sous une musique héroïque d’Ennio Morricone) est de courte durée et marque d’ailleurs la séparation entre les deux parties du film, entre la construction des Incorruptibles et leur destruction. Pris dans l’élan de leur victoire, ces derniers arpentent leur territoire sans se méfier (plan-séquence euphorique autour de l’ascenseur du commissariat) et tombent alors dans le précipice et l’horreur. Avec De Palma, amoureux fou de Vertigo, la Chute n’est jamais loin.



La parabole du film (le douloureux combat, en soi-même, contre la corruption) est bien sûr accentuée par une dimension supplémentaire, et inédite chez De Palma : la dimension westernienne. La beauté des Incorruptibles, c’est tout simplement de voir un John Ford filmé par Hitchcock. Le paradis du cinéphile en somme, d’autant qu’à l’époque De Palma est au sommet de sa maîtrise. Le cinéaste, en effet, l’a dit : plus peut-être qu’un film de gangsters, il a voulu faire ici un western, avec ce que cela implique de dialectique entre réalité et légende. Nous savons en effet que les vrais Incorruptibles n’avaient rien de Kevin Costner et de Sean Connery, qu’Eliot Ness n’était pas le beau shérif qui vient affronter en duel les affreux bandits qui gangrènent la ville, mais on passe outre, car seul le combat entre le Bien et la Mal nous intéresse, avec cette question essentielle : que fait-on face à la violence et à la corruption ? Question fondatrice de toute civilisation, tant il est vrai que le western, derrière son apparente simplicité, a toujours été le genre le plus politique et philosophique de Hollywood : qu’il soit traditionnel ou progressiste, le western est toujours une interrogation sur l’Autre (l’Indien, le hors-la-loi), une réflexion sur la propriété et le capitalisme (grands ranchers contre petits fermiers), sur la liberté individuelle et le contrat social (le trappeur, le cow-boy) et par-dessus tout une réflexion sur la violence et son usage. Une réplique des Incorruptibles résume parfaitement cet enjeu civilisationnel, réplique lancée par le pragmatique Malone à l’idéaliste Ness au moment où ce dernier s’étonne qu’un atelier d’alcool clandestin puisse exister à deux pas du commissariat : « Monsieur Ness, la question n’est pas de savoir où est planquée la gnôle. La question est : qui veut contrarier Capone ? »


Les fans de western auront reconnu l’une des nombreuses thématiques de L’Homme qui tua Liberty Valance. Comment mettre fin au règne d’un bandit tout puissant (Lee Marvin) qui s’assoit insolemment sur la Loi ? Par le Droit (James Stewart) ou par la Force (John Wayne) ? La réponse du vieux Ford, on le sait, est plus complexe que celle des jeunes De Palma et Mamet, mais l’enjeu essentiel est bien le même, avec cette fois Robert De Niro dans le rôle de Lee Marvin, Kevin Costner dans le rôle James Stewart et Sean Connery dans celui de John Wayne ! Toutefois, pour moins complexe qu’elle soit, la réponse des Incorruptibles à la question de la violence ne manque pas non plus de nuance : le scénario de Mamet montre bien que ce n’est pas la force qui a abattu Capone, mais le Droit. En effet, ce qui va envoyer Capone en prison, ce n’est pas la compromission de Ness dans la violence mais bien le travail juridique du plus faible des Incorruptibles : le petit comptable Wallace (Charles Martin Smith). La force peut aider la justice, elle n’est pas la justice. Ainsi, pendant que le procès de Capone a lieu, Ness pourchasse à l’extérieur Frank Nitti (Billy Drago) et le balance fort peu démocratiquement depuis le toit du tribunal. Comme John Wayne dans Liberty Valance, il agit dans la solitude... et dans la honte. La chute vertigineuse de Nitty depuis le toit figure aussi la Chute intérieure du héros. Et le happy-end « à l’ancienne » ne nous fera pas oublier cet effondrement : de très belle manière, De Palma prend soin de contrarier le mouvement ascensionnel, héroïque, de la caméra et de la musique, par le mouvement opposé de Ness qui se dirige vers le fond de l’image, s’enfonçant dans la foule et l’anonymat. Loin des flashs, loin de la lumière...


(1) Brian De Palma, entretiens avec Samuel Blumenfeld et Laurent Vachaud, chapitre « Les Incorruptibles », Calmann-Lévy, 2001 (réédité et augmenté en 2017 à l’occasion d’un coffret Carlotta, puis ressorti en 2019 chez GM Editions).
(2) « J’ai fréquenté pendant douze ans une école quaker, Friends Central School. Dans ce genre d’établissement, on vous impose des réunions pour discuter de la philosophie quaker. Et c’est certainement de là que vient mon sens aussi affirmé de l’ordre moral. Il n’empêche que j’ai toujours été fasciné par l’imagerie catholique. Je la trouvais terrifiante, très violente et elle a été une source d’inspiration permanente pour moi. » (Brian De Palma, ibid., p. 14)

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Par Claude Monnier - le 18 mai 2020