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Critique de film
Le film

Les Implacables

(The Tall Men)

Partenariat

L'histoire

Les deux frères Allison, Ben (Clark Gable) et Clint (Cameron Mitchell), anciens membres de la bande d’égorgeurs conduite par Quantrell durant la Guerre de Sécession, espèrent faire fortune dans le Montana où ils ont entendu dire que l’or coulait à flot de ses montagnes. Mais ils n’ont pas l’intention de se tuer à la tâche, préférant plutôt commettre des vols. Justement, à Mineral City, ils kidnappent un homme à qui on a remis une ceinture bien garnie en argent. Ce dernier n’est autre que Nathan Stark, un gros éleveur texan qui leur propose, plutôt que de le dérober d’une petite somme, de devenir associés dans le convoyage d’un troupeau de quelques 5 000 têtes de bétail du Texas au Montana, un territoire dont les habitants sont en manque de viande et où celle-ci se revendrait à prix d’or. Avec quelques bovins restants, il suffirait d’entamer un nouvel élevage sur place qui devrait permettre de faire fortune. Les deux aventuriers acceptent et repartent vers leur Texas natal. En route, ils sauvent la vie de Nella (Jane Russell), l’unique survivante d’un convoi de pionniers attaqué par les Indiens Oglalas. Alors que Clint et Nathan sont partis en avant, Ben se voit obligé à cause d’une tempête de blizzard, de faire une halte avec Nellie dans une cabane abandonnée. C’est le début d’une romance qui tourne vite court suite à une discussion à propos de leur avenir ; en effet, les rêves de quiétude de Ben s’accommodent mal avec ceux de grandeur que conçoit Nellie. Une fois arrivée à San Antonio, cette dernière jette son dévolu sur Nathan, dont l’ambition et la position de riche homme d’affaires lui conviennent bien mieux. Tous se retrouvent durant l’épique convoi qui doit se dérouler durant 1 500 miles jusqu’au Montana...

Analyse et critique

« There goes the man I ever respected. He's what every boy thinks he's going to be when he grows up, and wishes he had been when he's an old man. » Telle est la phrase pleine de considération et de respect que prononce en toute fin de The Tall Men Nathan, le personnage interprété par Robert Ryan, pour faire l’éloge de Ben joué par Clark Gable alors qu’ils ont durant tout le film été rivaux et antagonistes, se disputant notamment les faveurs de la pulpeuse Jane Russell. Cette touchante "déclaration" pourrait tout aussi bien convenir au comédien qu’à son personnage, comme si le réalisateur borgne lui rendait ici un vibrant hommage. Après Errol Flynn, Clark Gable était en effet devenu à cette occasion son deuxième acteur de prédilection en même que temps que son compagnon de virée. Il le fera tourner à deux autres reprises, dans Le Roi et quatre reines (A King and Four Queens) ainsi que dans L'Esclave libre (Band of Angels). Après les fougueuses années 40 de Raoul Walsh dont Flynn était le logique représentant, les années 50, plus nonchalantes et mélancoliques, ne pouvaient guère trouver chantre plus approprié qu’un Clark Gable mûr et vieillissant mais toujours aussi séduisant, charismatique et plein de vitalité. Ben Allison pouvait d’ailleurs représenter tout aussi bien Gable que Walsh : un baroudeur aux rêves simples, charmeur et séducteur, pas forcément toujours très honnête mais ayant néanmoins des principes moraux tout à fait respectables, dont sa fidélité en amitié par exemple. Un personnage qui allait comme un gant à Clark Gable que nous sommes heureux de retrouver dans un western, genre dans lequel on ne l’avait plus revu depuis presque trois ans, depuis Au-delà du Missouri (Across the Wide Missouri) puis L'Etoile du destin (The Lone Star) de Vincent Sherman dans lequel il tenait la tête d’affiche aux cotés d’Ava Gardner.

Montana Territory 1866. They came from the South, headed for the goldfields... Ben and Clint Allison, lonely and desperate men. Riding away from a heartbreak memory of Gettysburg. Looking for a new life. A story of tall men - and long shadows.” Ben et Clint ont donc participé à la Guerre de Sécession aux côtés de Quantrell et sa bande d’assassins. Autant dire qu’il est difficile de prime abord de les considérer comme des héros ! Pourtant ils semblent dès lors avoir mûri, avoir retiré de cette expérience un sacré pessimisme à l’encontre de la nature humaine. En tombant nez un nez avec un pendu lors de la séquence d’ouverture, l’ex-colonel (Clark Gable) prononce cette phrase qui parait dévoiler un certain écœurement de ce qu’ils ont pu vivre auparavant et d’une aversion pour les hommes avec qui ils ont frayé durant cette période difficile : « Looks like we're close to civilization. » Tant qu’à faire, puisque la civilisation est aussi inhumaine, pourquoi s’encombrer de problèmes de conscience lorsqu’il s’agit de commettre des larcins à son encontre ? Et alors qu’ils arrivent en ville, la première chose que nos deux aventuriers pensent à faire, c’est de voler un homme qu’ils ont surpris à transporter une importante somme d’argent. Sans plus attendre, dès que celui-ci sort en pleine nuit chercher sa monture, ils le kidnappent pour l’emmener loin de la foule afin de le dépouiller sans crainte ! Sacré culot de la part de Raoul Walsh et de ses scénaristes - non moins que Frank Nugent, l’auteur de la plupart des films de John Ford à partir de Fort Apache, et Sidney Boehm, signataire de très grands films noirs dont The Big Heat de Fritz Lang - de nous présenter leurs "héros" de la sorte. On ne peut pas dire que ce prologue soit déjà vu et revu pour l’époque.

Tout comme le final d’ailleurs : alors qu’on aurait pu s’attendre à un règlement de comptes entre les deux rivaux, celui-ci ne viendra jamais, les relations entre Ben et Nathan se trouvant même apaisées car les épreuves ont fait naitre chez chacun d’entre eux un fort respect mutuel si ce n’est une compréhension de leurs natures respectives. L’intelligence et la richesse des deux personnages principaux sont d’ailleurs à louer : le Cattle Baron joué par Robert Ryan a beau être ambitieux, ce n’en est pas pour autant un "mauvais bougre" comme dans de nombreux westerns, un homme sans scrupules et capable des pires vilenies - comme par exemple le personnage que Robert Ryan joua dans le passionnant Traître du Texas (Horizons West) de Budd Boetticher. Il n’y aura même à vrai dire aucun "bad guy" au cours de cette histoire, si ce ne sont des ennemis assez anonymes tels les "Jayhawkers" ou les Indiens. Quant à Ben, il a beau se montrer au départ sous un jour peu reluisant, il se rattrapera en cours de route ; le spectateur apprendra que ses larcins, il les destinait à pouvoir s’acheter un ranch et vivre ensuite dans la paix et l’honnêteté, ne pensant pas continuer sa vie de hors-la-loi après s'être reconstitué un bas de laine. Plus que de viles actions, Ben semble considérer celles-ci comme légitimes, prétextant prendre une revanche sur le sort et se vengeant des vainqueurs de la guerre civile qu’il estime l’avoir lésé et rendu aussi démuni. Il est intéressant de constater à la fin du film que les personnages principaux auront tous évolué ou plutôt que notre regard sur eux aura changé ; preuve d’une belle richesse de la part d'un scénario à priori on ne peut plus classique.

Entre le prologue aux situations inattendues et l’épilogue paisible et sans effusion, The Tall Men aura semblé dans l’ensemble plus conventionnel malgré le fait qu’il ne soit pas avare de changements de ton, le film de Walsh en passant même par la comédie romantique avec cette longue séquence au cours de laquelle Clark Gable et Jane Russell se retrouvent seuls enfermés dans une cabane perdue en plein milieu de la forêt. Les bons mots fusent, les provocations sarcastiques et les sous-entendus érotiques aussi, et le jeu de la séduction va bon train ; on croirait presque se retrouver devant un remake de New York - Miami (It Happened One Night) d’autant que les "jeux de jambes" de Jane Russell ne sont pas sans évoquer ceux de Claudette Colbert dans le film de Capra. Pour le reste donc, on a ici un scénario assez classique et sans grandes surprises. Mais un film doit-il être jugé à l'aune de son degré d’originalité ou de modernité ? Je ne pense pas. Au final, nous aurons eu avant tout un western Bigger than Life à l’image de la carrière et du charisme du cinéaste et de son comédien (dont la présence à l'écran est toujours aussi exceptionnelle) ainsi que du titre du film parfaitement bien choisi ; non pas tant par l’action qui reste dans l’ensemble assez restreinte mais par l’ampleur déployée grâce au Cinémascope, aux moyens alloués, aux épreuves endurées par les personnages et aux paysages traversées. Les 4 000 têtes de bétail rassemblées pour le film constitueront le plus gros troupeau jamais utilisé pour un film. Ajoutons à cela quelques centaines de chevaux et de figurants, et l’on peut dire que nous avons à faire à l'un des premiers "blockbusters" du western.

Les Implacables est un film rendu d’autant plus spectaculaire par le fait que Raoul Walsh semble avoir immédiatement compris toutes les possibilités du Cinémascope, utilisant à merveille les paysages à sa disposition, composant ses plans comme de véritables tableaux de maîtres. Que ce soient les séquences du début dans les paysages neigeux et montagneux du Montana, plus tard celles se déroulant au Texas avec les grands déplacements de bêtes ou les épiques traversées de rivière, elles sont toutes somptueusement cadrées et photographiées. Voir consécutivement Saskatchewan (La Brigade héroïque) et The Tall Man prouve bien que quelque soit le format, Raoul Walsh n’avait presque pas son pareil pour magnifier la nature et la filmer avec ampleur, majesté et lyrisme. Avec notamment une superbe photographie en Technicolor signée Leo Tover, ce western mérite déjà d’être vu pour sa splendeur ! Si les esthètes s’en mettront plein la vue, ceux pour qui la musique est un élément important dans leur appréciation d'un film seront également à la fête, Victor Young composant à l’occasion l’une de ses plus belles réussites, un score à la fois ample et intimiste, parfaitement adapté aux images et situations. L’auteur des superbes partitions de Rio Grande, Johnny Guitar ou Shane signait ici l’une de ses dernières musiques de film, décédant l’année suivante à l’âge de 56 ans. Après avoir été nominé 19 fois, il reçut un Oscar posthume pour son score du Tour du monde en 80 jours de Michael Anderson. Il aurait tout aussi bien pu le recevoir pour la musique du western qui nous concerne ici. Quoi qu’il en soit, ce dernier est un régal pour les yeux et les oreilles !

Et si auparavant les impétueuses années 40 "walshiennes" avaient ma préférence alors que j’émettais de nombreuses réserves sur la plupart de ses films de la décennie suivante, à cause de leur nonchalance et de la "lâcheté" des scénarios, avec l’âge c’est justement ce rythme"languissant" qui me plait, le fait que les auteurs prennent leur temps, s’attardent sur des détails ou des séquences à priori inutiles pour la progression dramatique... A ce propos, on pourrait tout à fait ranger ce western de Walsh aux côtés d’autres plus célèbres signés John Ford - Le Convoi des braves (Wagonmaster) - ou Howard Hawks - La Captive aux yeux clairs (The Big Sky) -, à savoir des films se focalisant plus sur les personnages et les relations qu’ils entretiennent entre eux que sur l’intrigue proprement dite, qui ne recherchent pas le spectaculaire à tout prix mais préfèrent s’appesantir sur des moments en creux. Les amateurs d’action se doivent d’être prévenus, car après un début qui aurait pu leur faire espérer ressentir le souffle de la grande aventure, ils risquent de s’y ennuyer : même si l'on trouve quelques superbes séquences mouvementées comme la confrontation avec les Jayhawkers ou le lancement d’un troupeau en furie pour faire s’écarter les Indiens hostiles, la priorité est donnée aux séquences mettant en scène deux ou trois personnages, les dialogues étant heureusement de très grande qualité et le tout passant du coup admirablement bien. Il faut avoir entendu les piques sarcastiques que s’envoient tout au long du film Clark Gable et Jane Russell, le premier traitant la seconde de "grand-mère" quand cette dernière est intarissable lorsqu’il s’agit de se moquer des rêves de "grandeur" de celui qu’elle aurait bien pris pour époux s’il avait été plus ambitieux. La chanson-leitmotiv I Want a Tall Man qui ponctue le récit, et dont les paroles sont improvisées par le personnage de Jane Russell, participe de cet humour qui sous-tend le film ; jamais lourde, toujours amusante et permettant de relancer l’intrigue.

Les Implacables est un western sensuel et au fort potentiel érotique grâce surtout aux dialogues égrillards, aux jambes de Jane Russell et à la séquence de la baignoire ; décidément, en 1955, les cinéastes semblaient s’être donné le mot quant à cet objet puisque s’y prélassaient déjà juste quelques mois auparavant Jeanne Crain dans L'Homme qui n'a pas d'étoile et Rhonda Fleming dans Le Mariage est pour demain. Il faut dire que, même si j’y aurais plutôt vu la fougueuse Eleanor Parker, la comédienne trouve ici l’un de ses meilleurs rôles et que le trio qu’elle forme avec le classieux Robert Ryan et le truculent Clark Gable s’avère délicieux, les trois comédiens rivalisant de talent. On regrette parfois ne pas pouvoir assister à plus de séquences remuantes (étonnant d’ailleurs quand on sait que l’auteur de l’histoire originale n’est autre que celui qui a écrit la plupart de celles, iconoclastes et totalement déjantées, des Tex Avery de la MGM) ; on regrette aussi que certaines autres traînent un peu en longueur et l'on se serait passé de quelques transparences mal intégrées notamment lors du stampede final ; mais l’ensemble nous aura semblé sacrément attachant, d’autant que les quelques seconds rôles le sont également à commencer par le leader des caballeros mexicains interprété par Juan Garcia, un soldat ayant servi sous les ordres du colonel Allison et ayant gardé à son égard une loyauté de tous les instants. Cameron Mitchell, qui faisait déjà parti du voyage dans Le Jardin du diable de Henry Hathaway aux côtés de Gary Cooper et Richard Widmark, est très bien lui aussi dans le rôle du frère tapageur de Clark Gable ; sa mort sera d’ailleurs à l’origine de l’une des rares séquences vraiment violentes des Implacables. En revanche, si le film possède son impressionnant lot de figurants, il ne propose que peu d’autres personnages mis en avant, puisqu'il est principalement centré sur son trio de stars.

Un western au fil conducteur d’une grande simplicité, à la fois doux et épique, serein et vigoureux. Un western qui ne cherche jamais à en mettre plein la vue mais qui s’apprivoise et s’apprécie de plus en plus au fil des visions. Un western qui pourrait être un mélange de La Piste des géants (The Big Trail) dont on retrouve des images comme celle des chariots attachés pour descendre les falaises et de La Rivière rouge (Red River) avec ces scènes similaires de traversée de la rivière, le tout bien plus détendu et plus anodin sans que ce ne soit une critique à son encontre. Ben Allison par son courage et son caractère, Nathan par son ambition et sa fortune, les deux par le respect qu’ils se portent mutuellement ; voici ces attachants "Tall Men" de Raoul Walsh. Un ample film d’aventure dans le Grand Nord, une comédie romantique réjouissante puis un récit classique de transhumance : trois films pour le prix d’un. Pourquoi s’en plaindre, même si l’ensemble n’est pas constamment captivant ni forcément toujours harmonieux ? En tout cas, voici un western presque élégiaque qui devrait se bonifier au fil des multiples visionnages et que je risque fort de trouver plus enthousiasmant encore au prochain essai !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 29 janvier 2013