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Critique de film
Le film

Les Forbans

(The Spoilers)

Partenariat

L'histoire

1899. Nome (Alaska) en plein boom de la ruée vers l’or. De prétendus agents du gouvernement font régner la loi dans la région en spoliant les chercheurs d’or ; le vol de concessions sous couvert juridique va bon train. Les petits propriétaires décident alors de s’associer à Roy Glennister (Jeff Chandler), détenteur d’un des plus gros gisements de la région, pour contrer les "écumeurs" menés par Alexander McNamara (Rory Calhoun), pourtant commissaire aux mines. Avec l’aide d’un juge véreux, McNamara essaie de s’approprier les terrains aurifères les plus juteux, dont le filon découvert par Glennister. Ce dernier, trompé par ses adversaires, perd le bénéfice de ses parts puis est envoyé en prison. Au milieu de tous ces imbroglios, on trouve Cherry Malotte (Anne Baxter), patronne du saloon, tiraillée entre la jalousie de voir son amant Glennister reluquer Helen (Barbara Britton), la nièce du juge, l’amour intense que lui porte Blackie, le croupier (Ray Danton), et la tentative de séduction du peu recommandable McNamara. Elle finira par aider Glennister et son associé Dextry (John McIntire) à contrecarrer les sombres complots du fonctionnaire malhonnête, en jouant de ses charmes pour neutraliser ce dernier.

Analyse et critique

Les Forbans est la cinquième et dernière adaptation cinématographique d’un roman écrit par Rex Beach en 1906. La première avait vu le jour en 1914 et William Farnum (qui jouera le juge véreux dans la quatrième version) tenait alors le rôle de Glennister, le principal protagoniste de l'intrigue. En 1930, c’est au tour de Gary Cooper d’endosser la défroque du mineur avant que John Wayne ne vienne prendre sa suite dans la version qui demeure encore aujourd’hui celle de référence pour cette histoire, celle réalisée par Ray Enright en 1942, avec également Randolph Scott et Marlene Dietrich. Tous ces films font partie de ce courant "westernien" qui fait se dérouler ses intrigues à l’époque de la ruée vers l’or, en signifiant une limite géographique qui se situe au nord-ouest des USA, au Klondike plus particulièrement. Dès 1925, dans La Ruée vers l'or (The Gold Rush), Charlie Chaplin pose les bases de ces northern westerns en décrivant de façon inoubliable la faune grouillante établie dans ces terres froides et les décors au sein desquels elle évoluait : ses chercheurs d’or avides, ses rues boueuses, ses hommes de loi véreux, ses saloons débordant de vitalité, de filles et de violence... Ce sont surtout dans les années 40, plus particulièrement à la RKO et à la Republic, que l’on verra fleurir les westerns narrant avec nonchalance, sans jamais se prendre vraiment au sérieux, les problèmes qui opposent les mineurs aux spoilers ; mais c’est Anthony Mann qui nous offrira en 1954 le plus beau fleuron du goldrush western avec son sublime et inoubliable Je suis un aventurier (The Far Country).

Des images du chef-d’œuvre d’Anthony Mann serviront d’ailleurs d’arrière-plan au générique du film qui nous concerne ici ; on imagine donc d’emblée que les moyens alloués au western de Jesse Hibbs étaient probablement très restreints. Au fur et à mesure du film, on en est de plus en plus convaincu (des maquettes un peu trop voyantes du train et de son déraillement, des décors vides et étriqués, des extérieurs rarissimes...) ; d’où un premier argument qui ne fait qu’entériner le constat fait depuis déjà quelques temps d’un certain déclin qualitatif du western de série B à la Universal, le studio qui fut pourtant le roi en ce domaine, entre 1948 et 1953 environ. Alors que les séries B de cette période bénéficiaient d’équipes techniques efficaces qui faisaient que les faibles budgets n’étaient pas trop visibles à l’écran, ce n’est plus le cas pour cette version de The Spoilers. Dans l’attention portée à tous les éléments constitutifs d’un film, il semble également que les producteurs étaient plus vigilants et motivés quelques années auparavant. Il est fort probable qu’en 1955, Ross Hunter se préoccupait bien plus des mélodrames de Douglas Sirk que de ces petits westerns de série uniquement destinés à divertir et qui devaient alors commencer à lasser même les aficionados. Sinon pourquoi également partir à nouveau d’une histoire tournée pas plus tard qu’une dizaine d’années en arrière, avec à l’époque des stars d’une toute autre envergure ? Pour l’ajout du Technicolor ? C’est bien peu, d’autant que les extérieurs sont assez rares. Bref, tout cela pour dire que si vous avez déjà vu la version de Ray Enright, il n’est pas nécessaire de se jeter sur celle réalisée par Jesse Hibbs qui, même si elle n'est pas spécialement mauvaise, ne vaut quasiment que pour la délicieuse prestation d’Anne Baxter ainsi que pour sa garde-robe qui semblerait presque avoir englouti la moitié des moyens mis à disposition pour le film.

Cette "dégénérescence" de la série B westernienne au sein de la compagnie peut aussi très bien se remarquer si l'on compare ce troisième western de Jesse Hibbs avec un autre de la veine légère Universal qui lui est proche par le ton et par le fait d’avoir une saloon gal pour personnage principal : Frenchie (La Femme sans loi) de Louis King avec Shelley Winters, déjà scénarisé par Oscar Brodney : "Western bon enfant, drôle, mouvementé, très bien écrit, très bien interprété, très correctement réalisé, piquant et amusant, il se laisse regarder avec un immense plaisir tout du long d'autant que Shelley Winters s'en donne à cœur joie, s'amusant comme une folle à interpréter ce rôle pittoresque." Le seul point commun avec ce que je disais à propos de cette petite perle méconnue, c’est, à l’instar de celle de Shelley Winters, la prestation d’Anne Baxter, la comédienne étant toute aussi pétillante et, qui plus est, vêtue dans ce film des robes et des déshabillés les plus sexys et avec les décolletés les plus pigeonnants jamais vus dans un western. Elle est non seulement épatante, mais ausi d’une beauté et d’une sensualité qui font que le film peut grâce à sa seule présence enchanteresse nous faire passer un très agréable moment. Après avoir été le personnage féminin principal dans deux westerns très graves et très noirs, Yellow Sky (La Ville abandonnée) de William Wellman et Les Bannis de la Sierra (The Outcasts of Poker Flat) de Joseph Newman, l’actrice surtout célèbre pour avoir joué dans le Eve de Mankiewicz prouvait à cette occasion que son registre pouvait aussi s’étendre à la comédie, puisque dans le film de Jesse Hibbs elle ne manque pas de fantaisie ni d’allant. Si elle porte quasiment le film sur ses épaules, on ne peut pas en dire autant de ses partenaires qui font bien pâle figure, encore plus quand on les compare au duo John Wayne/Randolph Scott. Que ce soit Rory Calhoun (le "méchant" dans Rivière sans retour d’Otto Preminger) ou Jeff Chandler (plus convaincant en Cochise dans La Flèche brisée de Delmer Daves), ils se révèlent ici assez ternes, à l’image de la mise en scène de Hibbs qui ne retrouve ni le rythme ni l’efficacité de son premier western, le très bon Chevauchée avec le diable (Ride Clear of Diablo) avec son acteur de prédilection (également la star du studio de cette époque), Audie Murphy. Parmi les seconds rôles, seul le toujours excellent John McIntire parvient à tirer son épingle du jeu dans le rôle du partenaire de Jeff Chandler.

Si l’exercice de comparaison d’un remake reprenant la version précédente presque séquence par séquence s’avère assez intéressant voire ludique, la conclusion n’est malheureusement pas en faveur du film de Jesse Hibbs, bien trop plat et anodin, mou et peu captivant, faute à un ensemble qui manque singulièrement de rigueur, à un budget ridiculement minime et à des comédiens qui ne semblent pas spécialement s’amuser. Néanmoins, en plus de la truculence de l’interprétation de la charmante Anne Baxter, on sauvera quand même aussi, outre le Technicolor aux teintes pastels de Maury Gerstman, quelques savoureuses punchlines ainsi que certaines images "marquantes" comme celle de la première apparition de la comédienne descendant les escaliers en glissant sur la rampe, celle de l’arrivée du train dans la rue principale, celles des rues peut-être les plus boueuses que l’on ait pu voir à l’écran. En revanche, la bagarre finale tant attendue (en se remémorant que celle du film d’Enright était phénoménale) est loin de parvenir à atteindre l’intensité et le pouvoir de destruction de la précédente. Drames, exotisme (le Klondike est assez peu représenté dans le western) action, romances et humour au menu ; un patchwork malheureusement ici en partie raté !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 29 juin 2013