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Critique de film
Le film

Les Femmes du général

(Waltz of the Toreadors)

Partenariat

L'histoire

L’Angleterre au début du siècle. Pour le valeureux Général Leo Fitzjohns, l’heure de la retraite a sonné. Entre deux vibrants hommages militaires et cérémonies d’apparat, c’est aussi le temps des bilans pour ce viveur invétéré, tourmenté à la fois par la présence encombrante d’une épouse, qu’il qualifie lui-même de grabataire professionnelle, et le regret de n’avoir jamais consommé une liaison de dix-sept années avec la vraie élue de son cœur. Avec l’irruption impromptue de la belle maîtresse platonique au domaine familial se déclenche la valse-hésitation des sentiments...

Analyse et critique

Etranges relations que celles nouées entre Jean Anouilh et le milieu cinématographique dont il fut le contemporain. Etranges, car si le célèbre dramaturge bordelais n’a jamais semblé mépriser le média, tâtant même de la mise en scène à deux reprises (Deux sous de violettes est une jolie réussite) et livrant quelques remarquables scénarii originaux (Pattes blanches pour Grémillon, le remarquable Chevalier de la nuit gâché à l’écran par la mise en image raide et dépourvue d’inspiration onirique de Robert Darène), peu de ses grands succès dramatiques ont été transposés à l’écran en France. Je pense au Voyageur sans bagage qu’il réalisa lui-même en 1944 avec Pierre Fresnay dans le rôle titre, mais cela semble à peu près tout.

De ce fait, quelle n’est pas la surprise de découvrir exhumée sur le support qui nous occupe cette inattendue adaptation anglaise d’une pièce par ailleurs assez obscure, même s’il semble qu’elle permit à Sabine Azéma de s’y faire remarquer sur scène dans les années soixante-dix, et finalement peu commentée, La valse des toréadors (bien malin celui qui pourrait expliquer le prodige par lequel les distributeurs ont retitré de l’œuvre Les femmes du général...). Surprise encore accrue à la lecture du générique, lorsque nous découvrons en maître d’œuvre le nom de John Guillermin, sûrement plus connu du grand public pour ses blockbusters hollywoodiens des années soixante-dix que pour quelque adaptation littéraire, encore que son prestigieux Death on the Nile puisse tempérer ce point de vue. Mais ce serait oublier qu’avant de vendre son âme au Dieu Dollar et de se corrompre auprès de moguls mégalomanes tels que Dino De Laurentis (son remake si décrié de King Kong) ou l’effroyable Irwin Allen (Towering Inferno dans lequel son dynamisme si naturel semble désespérément paralysé), Guillermin fut sinon un auteur, il s’en faut de beaucoup, en tout cas un artisan virtuose capable d’illustrer avec sincérité les genres les plus divers, du film d’aventures exotiques (deux honorables Tarzan à son actif) au brillant divertissement policier à arrière plan social (Traqué par Scotland Yard, charge virulente à l’encontre du puritanisme ambiant) ou politique (l’excellent Le jour où l’on dévalisa la banque d’Angleterre, ou la description d’un casse de haut vol par quelques révolutionnaires de l’IRA dans la perfide Albion du début vingtième, pas si éloignée de l’esprit de perversion du Raymond Queneau d’On est toujours trop bon avec les femmes) en passant par le portrait d’arrivistes synthétique de toutes les aspirations d’une nation délétère prompte à se laisser séduire par les promesses nazies : l’éblouissant The Blue Max, dont les visions successives ne parviennent à diluer ni le brio ni l’intérêt (je ne saurais trop vous en conseiller la superbe édition zone 1 chez Fox).

En 1962, Guillermin est en tout cas un réalisateur révéré par la presse britannique, tant pour le cinglant esprit caustique manifesté dans Town on trial que pour le subtil portrait humain apparemment dessiné dans Never let go, qui marquait en 1960 sa première collaboration avec Peter Sellers, mais semble t-il toujours invisible chez nous. On loue son sens de la narration (l’intégration des flash-back dans Traqué par Scotland Yard), ses recherches visuelles (ses essais de caméra subjective pour une intrigue racontée du point de vue de l’assassin) et par-dessus tout son appréhension innée de l’espace et des décors. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait été choisi par Peter De Savigny, son producteur de Never let go, pour assurer la réalisation de Waltz of the toreadors. En effet, l’intrigue oscille constamment entre le présent et le passé, et de plus cette adaptation prend la forme de ce que les Anglais nomment "period drama", l’action étant transposée de la France de l’immédiat après-guerre à la bucolique province du Sussex du début vingtième siècle.

L’adaptation de Mankowitz est très respectueuse de la tonalité de la pièce, qui fait partie de la veine dite rose, quoique grinçante, de l’œuvre d’Anouilh. Elle opère dans le sens d’une recherche d’équilibre entre une grâce tout à la fois passéiste et un peu fofolle (dans ce registre la gracile Dany Robin, presque caution à elle seule de l’univers du dramaturge, fait merveille en éternel fruit vert en proie au démon de la chair), une ironie mordante et irrévérencieuse, souvent réjouissante – les dialogues sont parmi les plus verts qu’il ait probablement été donné d’entendre à cette époque – et une âpreté étrange et un peu sourde. C’est que sous les atours de la farce, cette Valse des toréadors s’attache à offrir, fut-ce ici en mineur, la description presque immuable par l’auteur dramatique français de l’inéluctable pourrissement du couple, saisi dans une cohabitation qui n’est même plus courtoise, mais bel et bien l’écrin d’affrontements larvés visant à l’étouffement total du partenaire

Il convient ici de saluer le travail de mise en scène de John Guillermin. Sa direction d’acteurs est sans faille, et beaucoup, ceux qui n’auraient pas eu le loisir de goûter à sa composition finale de Being there par exemple, découvriront chez Peter Sellers – qui représente sans aucun doute l’atout commercial principal de ce DVD – une facette méconnue de son talent, celle du clown triste et désenchanté. Son affrontement final avec la grande Margaret Leighton (Les amants du Capricorne) atteint une grandeur tragique presque impromptue qui confère à ces plaisants marivaudages un supplément d’âme particulièrement bienvenu. Et surtout, il convient de louer le brio de la caméra, usant de longs mouvements à la grue, moelleux et enveloppants lorsqu’il s’agit, avec l’aide des envolées inspirées des cuivres du grand Richard Addinsell, de susciter l’émoi amoureux au cours d’une première valse enivrante, ou recourant aux angles de prise de vue déformants et abrupts lorsqu’il s’agit de traquer le désarroi.

D’où vient alors l’insatisfaction (relative) ressentie au final ? De l’artifice de la construction, assurément. On sent les auteurs constamment désireux d’échapper aux conventions du théâtre filmé, et ce faisant ils en rajoutent dans l’aération forcée, jusqu’à distendre les rouages de l’intrigue. D’autant que si les cavalcades à travers les sous-bois et la campagne anglaise offrent à l’occasion quelques jolis tableaux pastoraux (ainsi de ce troupeau de moutons en amorce du château, se dispersant en arc de cercle au passage de deux cavaliers), il arrive aussi que faute de moyens, la production recoure à d'assez pénibles effets de transparences, qui nuisent considérablement à l'unité visuelle de l’œuvre, pas suffisamment toutefois pour bouder le plaisir légitime que sait ménager cette petite production méconnue.

Notons enfin que suite au succès de Waltz of the toreadors, le cinéma britannique célébrera à nouveau, deux ans plus tard, le talent de dramaturge d’Anouilh, lorsque Peter Glenville adaptera Becket en lui conférant les atouts de la véritable superproduction en 70mm, avec pour têtes d’affiche les glorieux Richard Burton et Peter O’Toole.

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La fiche IMDb du film
Par Otis B. Driftwood - le 17 août 2003