Menu
Critique de film
Le film

Les Faucons de la nuit

(Nighthawks)

L'histoire

A New York, les sergents Deke Da Silva (Sylvester Stallone) et Matthew Fox (Billy Dee Williams) sont deux policiers de terrain expérimentés habitués à opérer au quotidien dans les quartiers les plus malfamés, dangereux et interlopes de la métropole américaine. A Londres, le terrorisme frappe à nouveau à l'occasion d'un attentat terriblement meurtrier dans un grand magasin. Son auteur est le célèbre terroriste Wulfgar, d'origine allemande, un personnage aussi féroce que raffiné, polyglotte, doté d'une grande intelligence et d'une capacité au camouflage. Mais celui-ci se retrouve sans soutien quand ses commanditaires le lâchent en raison de l'extrême gravité de son dernier carnage. Après avoir modifié son visage, Wulfgar parvient à fuir Londres pour rejoindre les Etats-Unis où il entend bien faire parler de sa personne dans les médias. A New York, l'officier britannique Hartman se charge de bâtir une unité anti-terroriste en formant des policiers du NYPD afin d'appréhender Wulfgar. Da Silva et Fox y sont transférés en dépit de leur volonté. Malgré sa puissance et son ingéniosité sur le terrain, Da Silva est un homme complexe, en difficulté avec son épouse, un ancien du Vietnam qui se refuse de s'adonner à l'ultra violence. D'abord réticent devant les nouvelles méthodes d'action et la stratégie implacable défendues par Hartman, il se laissera convaincre d'agir sans scrupules quand il croisera la route - au péril de sa vie et surtout de celle de son partenaire - du monstrueux terroriste qui prépare une opération d'envergure contre des diplomates de l'ONU.

Analyse et critique

Si la carrière de Sylvester Stallone a toujours été difficile à suivre et à juger, c'est que l'acteur scénariste réalisateur n'a jamais été avare en déclarations contradictoires et en choix de carrière surprenants (et souvent malheureux) depuis sa révélation fulgurante dans Rocky (1976). A la fois fier et heureux d'incarner à plusieurs reprises le personnage emblématique qui a fait sa gloire, et à la fois désireux de lui échapper pour ne pas rester sous son emprise, Stallone a, dans les années 70 et 80, enchaîné quelques films intéressants dans le but de se diversifier et de démontrer ses qualités de comédien dans des rôles éloignés du son alter ego boxeur. Et lorsque les productions en question n'ont pas rencontré leur public et/ou se sont heurtées à une réception critique tiède ou négative, il est toujours revenu à Rocky (puis plus tard Rambo) en cassant du sucre sur le dos des œuvres qui, en raison de leurs qualités propres, ne méritaient pourtant pas un tel désamour de la part de son principal protagoniste. D'autant que l'acteur ne pouvait presque jamais s'empêcher de réécrire les scripts des films qu'on lui soumettait, revendiquant ainsi indirectement un contrôle artistique sur ces derniers.

Après F.I.S.T. en 1977, librement inspiré de la vie du syndicaliste Jimmy Hoffa et tourné par Norman Jewison, puis La Taverne de l'enfer en 1978, sa première réalisation pour une histoire très personnelle et semée d'éléments autobiographiques, assassinée par la presse et boudée par les spectateurs, Stallone se refait une santé critique et commerciale avec Rocky II (qu'il dirige lui-même) l'année suivante. En quête à nouveau de projets susceptibles d'élargir sa palette, le comédien accepte la proposition du producteur Martin Poll de jouer dans un film racontant la traque d'un fameux terroriste international par un policier d'élite new-yorkais recruté dans une nouvelle unité de contreterrorisme. Le scénario de ce qui allait devenir Nighthawks (Les Faucons de la nuit) avait pour origine un script rédigé quelques années plus tôt par Paul Sylbert, ouvertement basé sur le terroriste Carlos, dont l'intrigue se focalisait autour d'une prise d'otages de diplomates onusiens au sein d'un New York en état de siège, organisée par ce dernier à la tête d'un groupe de jeunes laissés-pour-compte portoricains. Le studio, effrayé (terrorisé ?) par la brutalité de ce concept en avance sur son temps, exigea un nouveau traitement. Puis, comme souvent à Hollywood, le script passa entre plusieurs mains pour finir dans celles de Poll. L'engagement de Stallone dans le projet, devenu superstar suite au succès commercial de Rocky puis Rocky II, permit à Universal de facilement donner le feu vert à la production. Et l'acteur, fort logiquement, de s'emparer du scénario réécrit par David Shaber (Les Guerriers de la nuit de Walter Hill, Meurtres en cascade de Jonathan Demme) pour l'adapter à sa vision

Gary Nelson, qui avait tourné pour Disney Un vendredi dingue, dingue, dingue (1976) et surtout Le Trou noir (1979), une tentative maladroite de surfer sur la mode du space opera initiée par Star Wars, fut le premier cinéaste retenu. Mais il ne se passa pas une semaine de tournage avant que le torchon brûle entre la star et son réalisateur, en désaccord profond sur la ligne que devait suivre le film ; l'ego grandissant de Stallone et son désir de contrôle avaient eu raison de cette collaboration très mal engagée. En raison d'un règlement récent propre à l'industrie hollywoodienne, l'acteur ne put succéder à Nelson ; ce qui aurait probablement été dans l'intérêt général de l'œuvre puisque Stallone, qui avait déjà considérablement modifié l'angle narratif (le point de vue de Deke Da Silva ayant remplacé celui de Wulfgar), était alors la personnalité la mieux placée pour prendre les rênes des Faucons de la nuit. D'autant plus qu'il avait assuré l'intérim en mettant en scène la course poursuite dans le métro, l'une des séquences clés du film. L'embauche par ses soins du débutant Bruce Malmuth, venu de la télévision, allait devoir lui permettre de continuer à imposer ses vues. La coopération avec Malmuth ne fut pas des plus apaisées mais elle permit à la production de poursuivre sur ses rails. Les Faucons de la nuit devint une sorte de film bâtard, en partie stallonien en partie typique des polars urbains vénéneux et angoissants des années 70. Comme on le verra plus tard, le véritable menace sera finalement venue du studio Universal, propriétaire du montage définitif.

Une autre opposition, plus féconde celle-ci, s'établit entre Sylvester Stallone et Rutger Hauer, interprète de Wulfgar. Dans Les Faucons de la nuit, le comédien néerlandais fétiche de Paul Verhoeven dans les années 70, repéré dans Soldier of Orange (1977), tient la dragée haute à son "partenaire" dans ce qui constitua sa première incursion dans le cinéma américain avant Blade Runner (1982), Osterman Week-end (1983), Ladyhawke (1985) ou Hitcher (1986). Très vite, Hauer fut déçu par la moindre importance (toute relative, en fait) dévolue à son personnage en raison des réécritures puis exaspéré par l'ego et la mainmise de Stallone sur le film. Un incident lors du tournage de la scène finale, au cours de laquelle il se blessa au grand désintérêt de Stallone qui avait - au contraire et sans lui informer - insisté auprès de l'équipe technique pour durcir la cascade, le fit enrager au point de menacer l'acteur américain de lui casser la figure. Sans se tromper, on peut affirmer que l'animosité entre les deux comédiens bénéficie au film dans la mesure où elle sert avec efficacité la lutte à mort que mènent les deux personnages antagonistes dans les séquences qui les confrontent.


Les principales qualités des Faucons de la nuit tiennent dans la volonté d'ancrer son sujet dans une réalité sociale et géopolitique (même si cette volonté initiale a été entravée par le montage), dans l'opposition en miroir de deux protagonistes habités par la violence et appelés à se confronter, ainsi que dans la faculté à maintenir une tension palpable dans un univers urbain sombre et poisseux d'où sourd une angoisse permanente. Le script, la mise en scène (sans génie mais intelligente dans sa captation des décors citadins menaçants et de sa "faune") de même que la photographie ténébreuse de James A. Contner (chef opérateur de Cruising de William Friedkin, cela se ressent) parviennent à inscrire Da Silva/Stallone et son compère Matt Fox (interprété par Billy Dee Williams, Lando Calrissian dans L'Empire contre-attaque et Le Retour du Jedi) dans une réalité sociale cafardeuse peuplée de délinquants minables et représentants d'une sorte de tiers-monde dissimulé au sein d'une société américaine fortement inégalitaire. L'atmosphère lugubre et torve du polar urbain des seventies se fait hautement ressentir dans ce contexte, et il semble évident que Sylvester Stallone ait tenu à poursuivre dans cette voie. Son look fortement inspiré de celui d'Al Pacino dans Serpico (1973) de Sidney Lumet - barbe et cheveux longs - ne trompe pas. Stallone avait justement à cette époque l'ambition de rivaliser avec les acteurs italo-américains révélés dans cette décennie (Pacino, De Niro, Travolta) et ce film allait, estimait-il, lui en donner l'occasion. Compte tenu de son potentiel dramatique, il est seulement dommage qu'il n'ait pas persisté dans cette entreprise en abordant la décennie suivante.

Plus complexe devait être aussi la description du personnage de Deke Da Silva, vétéran du Vietnam aux mains maculées de sang et devenu très précautionneux dans l'usage d'une violence exacerbée, même légale. De plus, le policier entretient une relation amoureuse contrariée avec son épouse Irene qui se désespère de voir son mari poursuivre ses missions dans les quartiers indigents et sinistres de New York. Lindsay Wagner, l'interprète attachante de la série populaire Super Jaimie, prête ses jolis traits à ce personnage hélas sacrifié. En effet, le studio Universal, pour resserrer le film sur l'action, se débrouilla pour effacer la majorité de ses performances du montage final alors que les deux comédiens avaient eu l'opportunité de jouer des scènes intimes d'une grande délicatesse. Une décision qui nuit à la psychologie des personnages et simplifie leur nature contre la volonté initiale de Stallone qui, très irrité, avait injustement rejeté Les Faucons de la nuit en bloc en déclarant peu après la sortie du film : « Au départ, Nighthawks était une analyse profonde sur le terrorisme international, avec le portrait détaillé d'une relation conjugale et celui d'une relation amicale avec son compagnon qui finissait par prendre le pas sur son mariage... Le studio en a fait un thriller de série B, violent sans rime ni raison. » Force est d'avouer que le montage qui se présente à nous évacue assez vite l'approche sociétale pour se concentrer sur l'affrontement entre Wulfgar et Da Silva, tout en étant également amputé de plusieurs scènes sanglantes qui auraient sans doute amplifié son aspect ténébreux, inconfortable, ambigu et désespéré.

Reste donc au premier plan une confrontation entre un chasseur et sa proie, programmée dès l'ouverture du film avec deux séquences en parallèle se déroulant peu ou prou aux mêmes dates : l'arrestation de nuit d'un petit malfrat par Da Silva et Fox et un attentat à la bombe de grande ampleur en plein jour à Londres commis par Wulfgar. L'opposition est totale, autant dans le contexte où évoluent les protagonistes (la Grosse Pomme interlope face au Londres des grands magasins et de sa jeunesse fêtarde) que dans la description des personnages (un flic roué et voué aux basses besognes, taciturne et légèrement moqueur face à un maître tacticien affable et cultivé, mais également d'une cruauté sans limites). On passera sur la séquence d'arrestation peu crédible qui montre Da Silva grimé en femme pour piéger des jeunes délinquants, même si elle remplit aussi une fonction d'implant dramaturgique pour justifier a priori l'audace narrative de la scène finale.


La chasse à l'homme constitue donc le cœur des Faucons de la nuit. Et l'acmé de cette traque se produit lors de la meilleure séquence du film, assez longue dans sa durée, située pourtant bien avant la prise d'otages censée être le climax de l'intrigue. Wulfgar est connu pour séduire des jeunes femmes et les utiliser à son bénéfice dans la conduite de ses opérations. Da Silva et son partenaire, après avoir écumé nombre de lieux nocturnes suite au meurtre d'une jeune hôtesse de l'air approchée par Wulfgar, pénètrent dans une discothèque susceptible d'abriter les exploits prédateurs du terroriste allemand. Eclairé par une lumière stroboscopique, dans un ballet constitué de déplacements latéraux en travellings et de regards scrutateurs dans la profondeur de champ, Stallone en mode obsessionnel finit par repérer son ennemi via un jeu de regards et de postures dilaté dans le temps. S'ensuit une haletante course poursuite qui part de la discothèque, rejoint la rue, un chantier en activité, les tunnels du métro jusqu'à un quai puis dans une rame en marche pour s'achever sur la fuite de Wulfgar. A la suite de cette scène, dans laquelle Fox manque de se faire égorger, l'intérêt dramatique du film proviendra essentiellement de l'évolution du personnage de Da Silva qui, peu à peu, voit ses principes vaciller lorsqu'il réalise que son hésitation à tirer sur son opposant aurait bien pu coûter la vie à son ami fidèle.




La scène aérienne du tram de Roosevelt Island bloqué au-dessus de l'East River par Wulfgar et sa complice, détenteurs des otages onusiens, sera l'occasion d'instiller une ambiguïté dans le rapport entre le policier et le terroriste. Après avoir tué de sang-froid une otage, Wulfgar, maître de la situation, fait en sorte que Da Silva le rejoigne au moyen d'un câble pour aller récupérer un bébé. Le face-à-face entre les deux personnages déterminés à en finir l'un avec l'autre, mais dominé - dramatiquement et visuellement - par le criminel, permet à Stallone de se mirer dans le personnage campé par Rutger Hauer qui, par ses propres mots, insinue que tous deux se ressemblent dans leur relation au pouvoir et à la force. Nourri par la puissance démoniaque et la violence brute et bestiale dégagées par l'assassin professionnel, Da Silva se transformera en exécuteur impitoyable quand il s'agira de prendre l'avantage.


Il est toutefois dommage que le film dans son ensemble n'ait pas davantage insisté sur cette thématique, en raison de la frilosité des producteurs (et peut-être de Stallone lui-même). Mais on retiendra de ce Nighthawks, malgré des facilités scénaristiques, quelques grosses ficelles et un final cut simplificateur et destructeur, un long métrage captivant et toujours sur la brèche, à la facture visuelle engageante et à la mise en scène souvent alerte et efficace, qui organise un face-à-face séduisant et de plus en plus équivoque entre deux comédiens au styles de jeu opposés mais dégageant chacun un vrai charisme animal. Les Faucons de la nuit, film assez méconnu en dehors du cercle des aficionados de l'acteur, fait probablement partie des plus grandes réussites dans la carrière de Sylvester Stallone.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 7 septembre 2018