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Critique de film
Le film

Les Dix Commandements

(The Ten Commandments)

L'histoire

Vers 1300 ans avant J.-C., un présage annonce la naissance d'un sauveur qui libérera les esclaves hébreux de Goshen. Afin d'empêcher sa réalisation, le pharaon ordonne que les nouveaux-nés mâles du peuple hébreu soient tués. S'en remettant à la providence, une mère hébraïque met son enfant dans un panier et l'abandonne sur le Nil. Par chance, l'enfant est recueilli par la propre fille du pharaon, Bithiah. Elle l'adopte comme son fils et le nomme Moïse - qui signifie « tiré des eaux ». L'enfant grandit ; adulte il se couvre de gloire lors d'une campagne militaire en Ethiopie. Il devient le rival, dans le cœur de la belle Nefertari, de son cousin, le futur Ramsès II. Mais alors qu'il reçoit la tâche de terminer la construction d'une ville et que son oncle Sethi 1er le préfère à Ramsès pour lui succéder, il découvre le sort cruel réservé aux Hébreux...


Analyse et critique

« Voici une photographie de la statue originale [du Moïse de Michel-ange] qui se trouve à Rome, remarquez à quel point l'acteur Charlton Heston ressemble à son modèle. »

C.B. DeMille - Bande annonce originale

Si l'évocation de Dieu provoque à la commissure de vos lèvres un rictus dédaigneux, que le scepticisme est votre seul credo, alors ces Dix Commandements de Cecil B. DeMille, modèle 1956, ne trouveront jamais grâce à vos yeux. Peut-être apprécierez-vous, par intermittence, le réalisme pompier de Ben-Hur, sa célèbre course de chars savamment orchestrée par le très sobre William Wyler ; mais pas ce monument du péplum biblique. Le Mont Sinaï, en lieu et place du mont Ben Lomond, sur le logo de la Paramount, risque d’emblée de heurter votre conception du bon goût.


L'Exode, Livre II de la Bible, avait déjà fait les frais d'une adaptation hollywoodienne par ce même Cecil B. DeMille en 1923. L'histoire de Moïse était alors couplée à un récit contemporain qui illustrait l'actualité du message biblique. Après les crimes de masses perpétrés par le nazisme et face au péril rouge, le cinéaste fut convaincu de rappeler à nouveau la valeur éternelle du Décalogue. Il entreprit de réaliser un remake mais, cette fois-ci, entièrement consacré à l'épisode antique. Les Dix Commandements sera son dernier film, le plus rentable (90 millions de dollars de recette) et le plus emblématique. Pourtant, cette réputation de réalisateur de films d'Antiquité est assez réductrice. Le réalisateur aux célèbres bottes, et à la culotte de cheval, excella dans le mélodrame, le western et surtout la comédie, genre dont il posa quelques jalons. Luc Moullet, dans son livre Cecil B. DeMille, l'empereur du mauve (1), n'a aucune véritable estime pour cette partie de l'oeuvre. Il constate que seulement huit films du réalisateur - sur plus de 80 - correspondent à cette catégorie de films antiques ou religieux - en étant assez large sur la définition : Jeanne d'Arc (1916), Le Roi des rois (1927), Les Dix Commandements (1923), Le Signe de la Croix (1932), Cléopâtre (1934), Les Croisades (1935), Samson et Dalila (1949) et Les Dix Commandements (1956). Cependant, de très nombreux cinéastes hollywoodiens n'en ont jamais tourné. C'est sans doute le goût de DeMille pour une forme d'archaïsme, et plus encore sa nette tendance à la démesure qui entretient cette réputation. Démesure au sens le plus strict si l'on se remémore l'ouverture de Samson et Dalila et cette vue fameuse de la planète Terre depuis le cosmos. On comprend que le réalisateur aspire, en un seul plan, à saisir toute l'histoire du monde. Son style est volontiers monumental. Le découpage n'est que la mise au point sur un fragment de ce plan cosmique idéal. Cette vue totale qui embrasse à la fois l'espace et le temps, passé et futur confondus. La fixité de la caméra et les nombreux raccords dans l'axe sont pour le moins significatifs. Son dernier projet, inabouti, Le projet X, se proposait même de raconter l'action de la Providence à travers toute l'histoire, de « la naissance de l'esprit » jusqu'à l'apocalypse. Tout un programme, à la mesure de sa démesure.


Ces Dix Commandements, version 1956, débutent par un liminaire - absent de certaines copies - où Cecil B. DeMille, devant un grand rideau de scène, présente son « chef-d'oeuvre ». Un procédé pompeux qui sied assez bien à cette production mammouth - neuf mois de tournage pour un budget colossal de 13 272 000 dollars. Il y a chez DeMille cette naïveté teintée de mégalomanie qui consiste à afficher sans complexe ses prétentions à vouloir réaliser le film éternel, le plus cher, le plus long, le plus beau, le plus universel. Impossible d'imaginer une telle introduction aujourd'hui ; mais gardons à l'esprit que C. B. DeMille est un homme du XIXe siècle né en 1881, qu'il a réalisé la plus grande partie de sa carrière au temps du muet et que son modèle esthétique a toujours été le Cabiria de Giovanni Pastrone, film de 1914. Dans les Dix Commandements, le réalisateur s'autorise encore en 1956 à placer les personnages dans un cadre à deux dimensions avec des poses factices, des profils marqués, privilégiant un point de vue unique sur la scène et créant un effet "tableau".


Dans ce liminaire, DeMille insiste sur le message de son film : « Un homme doit-il être régi par la loi divine ou celle d'un pouvoir temporel incarné par un dictateur capricieux tel Ramsès II ? Les hommes sont-ils la propriété de l'État, ou des âmes libres devant Dieu ? » Car pour le croyant qu'est Cecil B. DeMille, le Décalogue est le seul remède contre la tyrannie. Mais pourquoi ? Pourquoi le Décalogue plutôt que, par exemple, le Droit naturel cher aux libéraux ? Sur ce point le film restera évasif. En revanche, il sublime la marche triomphale d'un peuple d'esclaves vers la liberté. Le message est solennel, voire affecté. La forme grandiose choisie par DeMille ne permet pas, en définitive, l'exploration des idées. Mais le but n'est-il pas ici de célébrer, dans une allégorie, de grands principes sacrés ? La leitmotiv des pharaons « Que cela soit écrit, que cela s'accomplisse » est le preuve sentencieuse de leurs prétentions à être des dieux. Le réalisateur ne va pas vraiment au-delà de ce genre de démonstration. Une lecture, orientée par le républicanisme du réalisateur et son anti-communisme viscéral, veut voir en Ramsès II une incarnation de Mao Zedong. Si l'idée n'a pas échappé à DeMille - Yul Brynner qui interprète Ramsès, est un acteur d'origine russe et mongole - la comparaison est un peu poussée. Ramsès est trop étranger aux idéologies pour être une incarnation des totalitarismes du XXe siècle. Il est davantage une image archétypale de la tyrannie, notion beaucoup plus universelle.


Sur le plan historique, DeMille, qui ambitionnait en dramaturge de compléter le travail des historiens - « entre les faits » - consulta de très nombreux travaux. Dans son introduction, il cite Philon et Flavius Josèphe, deux chroniqueurs de l'Antiquité qui, selon lui, auraient eu connaissance d'une somme de documents disparus. Le scénario s'inspira directement de livres - entre Histoire et fiction - dans le but de compléter la Bible et de remplir les trous : Prince of Egypt de Dorothy Clarke Wilson, Pillar of Fire du révérend J.H. Ingraham et On Eagle's Wings du révérend A.E. Southon. Il faut ici rappeler, que malgré les prétentions du réalisateur, les archéologues et historiens contemporains ne connaissent aucune trace historique de L'Exode, ni de l'existence de Moïse. (2) Mais le travail de reconstruction historique n'est pas l'essentiel ici, un "bon" spectateur accepte facilement les conventions et le "merveilleux judéo-chrétien" propre au genre du péplum biblique. Il accepte bien que des Hébreux soient interprétés par de bons spécimens d'Américains, parlant la langue de Shakespeare.


C'est rarement relevé, mais le scénario greffe sur L'Exode un épisode de L'Évangile selon Matthieu. Dans L'Évangile, le roi Hérode ordonne le Massacre des innocents après avoir appris des mages qu'une étoile annonçait la naissance du roi des Juifs. Dans L'Exode, par contre, Pharaon fait noyer tous les nouveau-nés mâles hébreux, non pour empêcher la venue d'un sauveur mais pour ne pas faire croître le nombre d'esclaves qui seraient, sinon, tentés de se révolter : « Voici que le peuple des Israélites est devenu plus nombreux et plus puissant que nous […] Pharaon donna alors cet ordre à tout son peuple : "Tout fils qui naîtra, jetez-le au Fleuve, mais laissez vivre toutes les filles." » (3) Ceux qui découvrent la Bible après le film - il y en a - sont surpris du décalage entre un texte riche de sens, mais "pauvre" et laconique, et sa lecture majestueuse et granitique qu'en fait Hollywood. Passons sur la façon dont les quatre scénaristes - Æneas MacKenzie, Jesse Lasky Jr., Jack Gariss et Frederic M. Frank - remplissent les trous du texte biblique. On comprend ce qu'il y a de ridicule à voir Nefertari jalouse d'une princesse éthiopienne, à l'évidence séduite par la belle stature et les beaux yeux bleus du futur prophète. La rivalité entre ce dernier et Ramsès pour le cœur de la belle Nerfertari est également osée. Car au fond, c'est le récit édifiant et la force de certains effets plastiques qui impressionnent encore durablement le spectateur. Difficile en effet de ne pas être transporté par cette histoire de prince devenu prophète, d'esclaves devenus élus, de pharaon devenu tyran.


Le film tient toute sa promesse de nous captiver durant plus de trois heures et demie, enchaînant les morceaux de bravoure. L'épisode des dix plaies d'Égypte reste le plus tendu, le plus fascinant, avec cette cruauté divine que le film ne cherche jamais à tempérer. Visuellement le réalisateur a pris le parti de l'artifice - sans tomber, heureusement, dans l'exubérance. Les effets de transparences et de matte painting sont nombreux, le son résonnant du studio n'est guère atténué, des scènes entières alternent des prises de vues en extérieur avec des plans réalisés en studio ; mais l'aspect factice suffisamment assumé fait accepter tous ces procédés. DeMille exploita parfaitement le Vistavision de la Paramount, format qui contrairement au Cinémascope permettait de ne pas réduire la dimension verticale. Les compositions n'en sont que plus grandioses. Le cadre est précis. Le Technicolor bigarré se permet toutes les audaces de dégradés, de saturations. Il faut voir la nuée verte se former dans le ciel de Goshen qui annonce le châtiment des premiers-nés d'Égypte ; il faut voir l'eau du Nil devenir sang ; Nerfertari et Ramsès disparaître pétrifiés dans le rougeoiement du Mont Sinaï, par la magie d'un splendide fondu enchaîné. Si les extravagances, surtout chromatiques, sont légion, une secrète alchimie permet à DeMille de se jouer de la vraisemblance, sans pour autant dépasser les bornes de l'exubérance. Avec ce qu'il faut de réalisme élémentaire pour faire croire à cet univers contre-intuitif.


Que dire de l'ouverture de la Mer Rouge, des fameuses colonnes de feu, de la lumière divine qui jaillit du Buisson ardent, de la métamorphose des bâtons en serpents, bref de tous ces trucages aujourd'hui datés. Contrairement au spectateur de 1956, sans doute très impressionné - l'unique Oscar remporté par le film a consacré les effets spéciaux -, le spectateur contemporain trouvera plutôt à ces effets un charme sans âge. Si lors du passage de la Mer Rouge on devine la projection des chutes d'eau et le déroulement à l'envers de la pellicule, c'est l'aspect artisanal qui, à l'ère du numérique, charge ses trucages d'une beauté archaïque. La séquence où Moïse arrive au Buisson ardent - après une trajectoire invraisemblable - est caractéristique. Avec une voix d'outre-monde, Dieu demande à Moïse de se déchausser sur une terre sacrée avant que des rayons animés, sortis d'un cartoon, brûlent le buisson sans le consumer. DeMille réussit là à créer, avec des moyens sans raffinement, un merveilleux hollywoodien affecté mais saisissant. L'évidence de ces procédés assure leur universalité. Il était important que le spectateur entende la voix de Dieu. Dans la Bible, Dieu ne Se laisse pas deviner, Il Se révèle Lui-même aux élus, avec l'évidence de Sa parole. Mais pas d’emballement, ces Dix Commandements ne nous transporteront pas sur les cimes de la métaphysique judéo-chrétienne. DeMille, franc-maçon, pratiquait d'ailleurs une forme de syncrétisme religieux qui correspondait assez bien à sa personnalité hétérodoxe.µ

Un syncrétisme qui habite aussi ce film, à la fois monumental et archaïque, extravagant et contenu, prosaïque et édifiant. Tous ceux qui ont eu la chance de voir ce film enfant vous le diront, ils en gardent un souvenir presque aussi impérissable que les Tables de la Loi...

1) Ed. Capricci 2013.
2) Cf. "La Bible dévoilée" d'Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, "La Bible et l'invention" de l'histoire de Mario Liverani (Bayard ed. 2001, 2008) et "La Bible, quelles histoires !" entretien d'Estelle Villeneuve avec Thomas Römer (Les éditions Labor et Fides 2014).
3) 
Trad. Bible de Jérusalem, éd. Du Cerf.

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La fiche IMDb du film
Par Franck Viale - le 22 décembre 2014