Menu
Critique de film
Le film

Les Deux cavaliers

(Two Rode Together)

Partenariat

L'histoire

Années 1880. Guthrie McCabe (James Stewart), l’égoïste et cynique marshal de Tascosa, vit dans le luxe grâce au pourcentage qu’il perçoit sur toutes les transactions effectuées dans son comté. Il est dérangé dans sa tranquillité par l’arrivée en ville d’un détachement de cavalerie conduit par le Lieutenant Jim Gary (Richard Widmark). Les soldats sont venus le chercher car le commandant de Fort Grant, le Major Frazer (John McIntire), souhaite lui confier une mission : on le charge d’accompagner Jim chez les Comanches afin de négocier la restitution des prisonniers blancs qu’ils ont capturés au cours de ces dix dernières années. Le campement de la cavalerie est d’ailleurs entouré par les familles des disparus qui attendent avec impatience le résultat de ces tractations. McCabe accepte un peu à contre-cœur mais pour fuir le harcèlement de la tenancière de saloon qui cherche à lui mettre le grappin dessus, et à condition de recevoir 500 dollars pour chaque prisonnier qu’il réussira à "tirer des griffes" des Indiens. Arrivés dans le camp de Quanah Parker (Henry Brandon), les deux hommes découvrent quelques Blancs ayant survécu dont une vieille femme, l’épouse d’un redoutable guerrier, Elena (Linda Cristal), ainsi qu’un jeune adolescent qui refuse de quitter la tribu et qui sera ramené de force. Le retour au bercail de ces Blancs devenus des "parias" ne se déroulera pas sans drames et soulèvera même de graves polémiques...

Analyse et critique

Entre le très beau Sergeant Rutledge (Le Sergent noir) et le magnifique Homme qui tua Liberty Valance, John Ford accepta de réaliser Two Rode Together avant tout pour l’argent et surtout pour faire plaisir au patron de la Columbia, Harry Cohn. L’histoire et les thématiques étaient assez semblables à celles de La Prisonnière du désert (The Searchers) : des hommes à la recherche de captifs des Indiens, le drame de ces prisonniers que l’on accepte avec difficulté une fois rentrés au bercail puisque ayant frayé (et plus si affinités) avec des "sauvages". Mais le ton devait être bien plus désabusé, cynique et désenchanté. Le scénario de départ d’après un roman de Will Cook (Comanche Captive) ne lui convenant pas, il le fit réécrire par Franck Nugent. Le résultat ne le satisfit guère plus. Richard Widmark pensait qu’il était trop âgé pour le rôle mais accepta pour le plaisir de tourner avec John Ford. James Stewart était lui aussi ravi de pouvoir jouer sous la direction d’un des autres plus grands du western avec Anthony Mann. L’ambiance semblait être au beau fixe, Richard Widmark affirmant par la suite qu’il ne s’était jamais autant amusé sur un plateau. Mais John Ford n’était pas très motivé par le script qu'il avait à disposition, laissait ses comédiens en roue libre, négligeait les décors et la photographie. Un drame allait complètement le détourner du film : la mort de son grand ami Ward Bond. Aux dires de tous les participants, dès ce moment il déprima, se jeta sur la bouteille et se désintéressa totalement de son film et de ce qui se passait sur son plateau au point d’écourter son tournage pour se réfugier à bord de son bateau. Et même sans l’avoir su lors de sa découverte, sans avoir été malgré moi influencé par la connaissance de ces à-côtés, ce manque total de motivation, ce relâchement complet, je les ai malheureusement ressentis à l’écran du début à la fin et en ai été le premier peiné. John Ford ne se cachera pas de cet échec artistique puisqu’il dira plus tard que Les Deux cavaliers était "the worst crap I've ever made since 20 Years (la pire merde que jai jamais tournée depuis 20 ans)"...

Cela n’a pas été l’avis ni le ressenti de tout le monde puisqu’une bonne partie de la critique française porta même le film au pinacle durant les années 70/80 : parmi ses admirateurs ne tarissant pas d’éloges à son propos, et pas des moindres, Jean-Luc Godard ou le présentateur de la première version du Ciné-Club d’Antenne 2, Claude-Jean Philippe. La plupart de ces laudateurs, pour le défendre bec et ongles, mettront entre autre en avant l'argument de la savoureuse nonchalance. Justement, parmi mes films fétiches je citerai Mais qui a tué Harry (The Trouble with Harry) d'Alfred Hitchcock, The Big Sky (La Captive aux yeux clairs) ou Hatari de Howard Hawks, Wagonmaster (Le Convoi des braves) ou Mogambo de John Ford, et parmi mes héros on peut compter le roi de l’indolence policière, le détective Tony Rome interprété par Frank Sinatra. N’étant donc pas du tout hermétique à la nonchalance, bien au contraire, cela ne m’aurait en aucun cas dérangé que le western de Ford prenne ces chemins de traverse. Cependant je n’ai rien ressenti de tel à sa vision mais plutôt une paresse cinématographique à tous les niveaux. C'est d'ailleurs un mauvais début de décennie pour la plupart des plus grands cinéastes du genre qui ont du mal à prendre le tournant du western contemporain, que ce soit Anthony Mann (La Ruée vers l’Ouest - Cimarron), John Sturges (Les Sept mercenaires - The Magnificent Seven), George Sherman (Le Diable dans la peau - Hell Bent for Leather) ou Gordon Douglas (Le Trésor des sept collines - Gold of the Seven Saints). Cette période marquera également les débuts de carrière laborieux pour l’un des futurs géants du western, Sam Peckinpah (New Mexico). Ce que nous offre John Ford ici est encore plus décevant, d’autant plus lorsque l’on est un inconditionnel du cinéaste qui nous a apporté tant de bonheur les années précédentes, notamment dans le domaine du western. Un faux pas pour lequel je n’aurai ici aucune indulgence mais dont je ne lui tiendrai cependant pas rigueur au vu de la beauté de son opus suivant.

Et pourtant le film débutait plutôt bien, en nous prenant en quelque sorte par surprise et à contre-pied, alors que l'on ne s'attendait pas à de telles scènes de la part de John Ford. Le premier plan du film rappelle expressément celui célèbre qui voyait Wyatt Earp / Henry Fonda prendre l’air sur sa terrasse dans La Poursuite infernale (My Darling Clementine) : même tenue, même gestuelle, même pose les pieds appuyés sur le haut de la barrière et s'en servant pour se balancer. Cependant, le shérif Guthrie McCabe n’est pas un être probe mais un homme cynique, égoïste et vénal, à qui cela ne pose aucun problème de conscience de s’accaparer un pourcentage sur toutes les transactions qui se concluent dans sa contrée. Il est également assez amusant de le voir fuir le harcèlement de la tenancière de saloon qui aimerait bien lui mettre le grappin dessus. Puis, quelques minutes plus tard, nous nous trouvons devant la fameuse scène au bord de la rivière pour laquelle le film est surtout connu, un plan-séquence fixe de 3’45 (à l’époque beaucoup exagéraient sacrément, parlant d’une durée de plus de 10 minutes) au cours duquel les deux stars du film se mettent à deviser (en improvisant dans les grandes largeurs) sur la vie, l’amour, l’argent. On a beaucoup glosé sur cette scène ; elle n’a pourtant d’intérêt que d’un point de vue historique, aucun western n'ayant encore utilisé cette figure de style aussi longuement, soit une scène sans effets de montage ni mouvements de caméra. Car en ce qui concerne le dialogue échangé, il n’est certes pas désagréable mais on ne peut pas dire non plus qu’il soit inoubliable, loin de là. Pour des scènes similaires (avec des dialogues sans intensité dramatique, ne servant pas à faire avancer l’action mais à s’attacher un peu plus aux personnages), pour ne prendre qu’un seul exemple, Burt Kennedy et Budd Boetticher ont fait vraiment beaucoup mieux dans des westerns d’un tout autre niveau tels Comanche Station ou La Chevauchée de la vengeance (Ride Lonesome).

Ensuite vient une succession de séquences sans grand liant, l’histoire s’enlise très vite et l’ennui vient nous prendre subrepticement pour ne plus jamais nous lâcher hormis lors de quelques très beaux plans sur les visages de femmes comme John Ford en avait le secret, notamment sur Linda Cristal qui incarne ici le seul personnage auquel on arrive à éprouver de l’empathie, de loin le plus intéressant, le plus émouvant. Après avoir rejoint les siens (les Blancs), elle se rend compte qu’elle était finalement moins mal traitée par les Indiens. Il y avait là une thématique très intéressante à fouiller ; ce qui n’a pas été fait, probablement par manque de conviction. Concernant l'interprétation des deux personnages principaux, nous avons d'un côté un James Stewart qui en fait beaucoup trop dans le cabotinage éhonté alors que Richard Widmark parait éteint, peu à l'aise et semblant s'ennuyer. Strictement aucune idée de mise en scène, une réalisation sans vigueur, une forme d’une platitude désespérante (un comble pour ce formaliste qui nous a souvent ébloui dans ce domaine, revoyez La Charge héroïque - She Wore a Yellow Ribbon pour n’en citer qu’un), une extrême pauvreté des décors (les séquences nocturnes en studio font peine à voir, pas même rehaussées par la photographie, elle aussi assez terne), un scénario insipide et mal construit, un rythme mollasson, aucun souffle, aucune progression dramatique, de nombreuses invraisemblances narratives, une succession de gags de mauvais goût (on est vraiment gênés pour Harry Carey Jr., Andy Devine ou Ken Curtis à qui l'on a rarement dû confier de séquences plus ridicules qu'ici)... Rien n’est épargné à ce film. Mais le plus impardonnable est peut-être la représentation des Indiens qui se révèle ici étonnamment et rudement caricaturale, ce qui étonne de la part d’un des plus grands chantres des natives ; Henry Brandon et Woody Strode ne sont d'ailleurs guère mieux servis que les comédiens interprétant les Blancs. Pour résumer, situations comme interprétation, tout semble forcé et outrancier, le cabotinage de la moitié de la distribution (James Stewart en tête) se révélant vite pénible même si pour la plupart il s’agit de comédiens issus de la famille fordienne que l’on a connus beaucoup plus convaincants.

Les Deux cavaliers est un western sans action (il est important de le préciser pour ceux qui n'apprécient que les westerns mouvementés) qui aurait pu être l’occasion pour John Ford de tisser des liens passionnants avec The Searchers, d’effectuer des variations autour du même thème sur un ton plus provocateur. Certes, le film propose effectivement un constat amer et une vision totalement désenchantée de cette Amérique puritaine où les prisonniers blancs préfèrent encore leur condition d’esclaves des Indiens plutôt que de devoir subir le mépris et les sarcasmes de leur semblables pour avoir couché avec des "sauvages" (car c'est bien de sexe qu'il s'agit avant tout, ce dont, il faut le reconnaitre, le scénariste s’acquitte avec audace). Certes, le sujet valait la peine et les thématiques autour du déracinement, du choc des cultures, de la difficile réintégration des "disparus" dans la société, auraient facilement pu être captivantes ; ce qui est d’autant plus original et intéressant que tout ceci émanait de John Ford, le cinéaste ayant jusqu'ici forgé une vision plus glorieuse et chaleureuse de son pays. Seulement les bonnes intentions, le culot, la remise en question et les bonnes idées ne font pas forcément les bons films. Le fait d’avoir souhaité faire un western plus noir, plus désenchanté, plus cynique que les précédents ne change en rien le ratage ; le sujet est grave mais très mal développé, ce qui donne au final une tragédie sans aucune puissance ! D’ailleurs, le lucide couperet critique et public fut sans appel : peu de monde a semblé vouloir soutenir le film raté d’un grand réalisateur. La plupart des adorateurs de John Ford parmi les historiens du cinéma ne dérogèrent pas à la règle, se lamentant d’un tel naufrage. Et moi-même, si j'ai été aussi intransigeant, je peux vous assurer que ce n'est pas de gaité de cœur (d'ailleurs cela ne l'est jamais), ayant au contraire tant voulu aimer cet opus !

Je ne me permettrais très certainement pas de remettre en doute les goûts de qui que ce soit, mais je soupçonne néanmoins qu’une bonne moitié de l’indulgence envers ce film découle d'une certaine mauvaise foi (c'est de bonne guerre, on l'a tous fait pour défendre avec passion ses chouchous) et (ou) d'une conséquence de la fameuse politique des auteurs initiée par les Cahiers du Cinéma. Histoire lâchement de ne pas me sentir trop seul au sein de cette page, je laisse la conclusion au dernier biographe de John Ford, Joseph McBride, qui écrivait ceci dans son passionnant ouvrage sur le cinéaste : "L'histoire s'apparente à un remake de The Searchers en plus cynique mais l'attitude de Ford à l'égard de l'entreprise semble si méprisante et indifférente qu'il est difficile de ne pas y réagir de la même façon : style visuel bâclé, interprétation cartoonesque, Indiens grossièrement caricaturaux, traitement désinvolte de thèmes sérieux […] Les Deux cavaliers représente avec Dieu est mort (The Fugitive) et What Price Glory l'un des pires moments de la carrière de Ford." Alors désinvolture voulue ou je-m'en-foutisme difficilement défendable, je vous laisse vous faire votre propre opinion !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 3 décembre 2014