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Critique de film

L'histoire

Lucia Harper (Joan Bennett) vit avec ses enfants et son beau-père à Balboa, petite station balnéaire proche de Los Angeles. En l’absence de son mari, Lucia se rend chez le petit ami de sa fille, l’escroc Ted Darby. Elle lui demande de ne plus approcher sa famille. Mais lorsque les deux jeunes gens se revoient, Darby est tué. Lucia décide alors de cacher le corps. Quelques jours plus tard, Martin Donnelly (James Mason), membre de la bande de Ted Darby, arrive chez Lucia et la menace...

Analyse et critique

En 1929, après une dizaine d’années consacrées au théâtre, Max Ophuls entame sa carrière de cinéaste. Il travaille essentiellement en Allemagne où il met en scène une quinzaine de films. Quatre années plus tard, devant la montée de la gangrène nazie, il fuit son pays et s’installe en France. Il tourne alors quelques œuvres parmi lesquelles Werther et De Mayerling à Sarajevo. Après la débâcle française de 1940, Ophuls décide de protéger sa famille et part aux USA. Il met quelques années avant de pouvoir réaliser son premier film hollywoodien, un long métrage au titre pour le moins ironique : L’Exilé (1947). Viennent ensuite Lettre d’une inconnue, considéré par beaucoup comme son chef-d’œuvre américain, Pris au piège (Caught) film noir assez convaincant avec James Mason, et Les Désemparés.


A l’origine, Les Désemparés est un projet du célèbre producteur du studio Columbia, Walter Wanger. Il souhaite réunir à l’écran son épouse, Joan Bennett, et James Mason. L’idée est d’adapter pour le grand écran un roman écrit par Elisabeth Sanxay Holding pendant la Seconde Guerre mondiale, The Blank Wall. James Mason s’implique rapidement dans la phase de production et propose de confier la réalisation du film à Jean Renoir. Mais le cinéaste français est trop cher. Mason soumet alors le nom de Max Ophuls avec lequel il vient de tourner son premier film hollywoodien, Pris au piège. Bien qu’Ophuls n’ait rencontré aucun succès outre-Atlantique avec ses trois dernières réalisations, il bénéficie d’une excellente réputation dans le milieu artistique des studios. De surcroit, il coûte deux fois moins cher que Renoir ! Certainement convaincu par ce dernier argument, et faisant entièrement confiance à Mason, Walter Wanger contacte Max Ophuls le 12 janvier 1949.

En quête d’un premier succès américain, Ophuls accepte immédiatement. Néanmoins, il fait rapidement part de ses desideratas à Wanger : il souhaite travailler avec John Alton (le directeur de la photo remarqué chez Antony Mann - Marché de brutes, La Brigade du suicide) et Robert Parrish au montage. Wanger lui refuse cette faveur : le budget est serré (inférieur à 1 million de dollars) et il le restera ! Ophuls dispose de 29 jours de tournage et d’une équipe "maison" pour réaliser son film.

Le 12 janvier 1949, le tournage prend fin. Max Ophuls a respecté le budget et les délais imposés. Le contrat est rempli mais le film ne rencontre pas son public aux Etats-Unis. Déçu, le cinéaste se console toutefois avec un beau succès en Grande-Bretagne (James Mason y jouit encore d’une forte popularité). Cet échec outre-Atlantique aura des répercussions sur le film et sa conservation. Au fil des années, il deviendra de plus en plus difficile d’en trouver des copies. Jusque récemment, Les Désemparés était une rareté en vidéo : un DVD anglais sorti en 2006 chez Second Sight et rien d’autre ! Il aura donc fallu attendre 2010 pour qu’un éditeur français (Carlotta) se penche sur le sujet et nous permette enfin de découvrir cette pièce de la courte filmographie de Max Ophuls (20 films). Mais qu’en est-il donc exactement de cette oeuvre américaine ?

Les Désemparés fait preuve de nombreuses originalités : d’une part, il est mis en scène par un auteur européen au sein des studios hollywoodiens, et d’autre part il réussit à mixer deux genres très particuliers : le film noir et le mélodrame.


LES DESEMPARES, UN FILM DE CONTREBANDIERS

Par définition, un film de contrebandiers est une production de studio détournée par un auteur. Un auteur qui arrive, au sein des contraintes du système, à imposer sa griffe. A l’image de Jacques Tourneur ou de Douglas Sirk, Max Ophuls peut donc être considéré comme un contrebandier. Dans Les Désemparés son style est bel et bien présent. Il réalise notamment des plans-séquences d’une grande complexité avec une utilisation assez caractéristique du décor. Lorsqu’il arrive sur le plateau des Désemparés, il surprend d’emblée son équipe en annonçant sa volonté de filmer de longs plans dans l’hôtel où vit Ted Darby (l’escroc dont Lucia Harper veut débarrasser sa fille). Les techniciens du studio sont d’abord récalcitrants devant la difficulté technique proposée par Ophuls. Mais face à sa capacité à réaliser de telles prouesses, l’équipe finit par s’incliner. En imposant d’entrée sa méthode de travail, Ophuls marque son territoire. Et si dans sa forme Les Désemparés n’est pas aussi riche que Lettre d’une inconnue, il fait tout de même preuve d’un style évident. Il y a d’abord ces mouvements de caméra évoqués précédemment, mais également d’autres plans remarquables. On pense notamment à tous ces mouvements à l’intérieur de la demeure de la famille Harper. Des mouvements dont la fluidité donne l’impression au spectateur de se déplacer dans la maison et d’évoluer au plus près des protagonistes.

Il y a également cette scène où Lucia Harper découvre le corps de Darby sur la plage et décide de le cacher : pendant de longues secondes, Ophuls cadre Joan Bennett en plein effort pour tenter de soulever et de déplacer le cadavre. Le découpage réduit à son minimum, conjugué à l’absence de musique, place le spectateur dans une forme de réalité particulièrement dérangeante. Il y a d’abord un sentiment d’incompréhension, car la volonté qu’a Lucia Harper de se débarrasser du corps semble déraisonnée. Mais un sentiment d’empathie se dégage également de ce plan. Chacun des gestes de Lucia Harper semble représenter un terrible effort. La peine qu’elle a à déplacer le corps ne paraît jamais feinte et, à partir de cette scène particulièrement sèche, on commence à souffrir avec son personnage…


LES DESEMPARES, UN MELODRAME NOIR

A l’instar du Roman de Mildred Pierce (Michael Curtiz), Les Désemparés est à la fois un film noir, un mélodrame et une critique soutenue de l’American Way of Life. Dans Les Désemparés, l’aspect film noir est certainement le moins intéressant. On y retrouve évidemment la plongée du héros (Lucia Harper) dans un milieu de malfrats, une certaine forme de fatalité et, d’un point de vue formel, de nombreuses scènes de nuit filmées dans des espaces clos. Néanmoins, la photographie de Burnett Guffey manque de contrastes et, malgré une élégance indéniable, n’a pas grand intérêt dans le cadre d’un film de ce genre. Avec le recul, on comprend d’ailleurs mieux pourquoi le cinéaste avait souhaité travailler avec John Alton. Associé à un directeur de la photo de cette trempe, il aurait certainement donné une toute autre ampleur à ces scènes en en accentuant la noirceur…

L’intérêt du film repose avant tout sur son approche mélodramatique. En racontant les déboires d’une mère de famille dont le mari est absent, Max Ophuls dresse un portrait sans concession du mode de vie américain des années 40/50. Un mode de vie où l’aliénation de l’individu fait rage. Cette entreprise de destruction commence au sein même du foyer ; la demeure de la famille Harper paraît tout d’abord idyllique : malgré l’absence du père, la famille est extrêmement vivante. Par ailleurs, la maison bénéficie de tout le confort moderne et semble chaleureuse. Mais ce "sweet home" révèle rapidement son caractère oppressant. Il y a d’abord une impression d’enfermement : aucune personne ne rend visite aux Harper. Ni voisins, ni amis, chacun semble vivre chez soi dans une position de repli assez effrayante. Le plan d’ouverture du film est assez démonstratif de ce point de vue : dans un lent mouvement, Ophuls filme le quartier de résidence des Harper. Les maisons se ressemblent toutes et il n’y a absolument aucune vie à l’extérieur. On retrouve ici la notion de "maison tombeau" que Douglas Sirk mettra en scène avec tant de folie pendant les années 50. Cette même vision qui tournera au cauchemar chez Nicholas Ray (Derrière le miroir), et que l’on retrouve aujourd’hui dans le cinéma de Sam Mendes (American Beauty, Les Noces rebelles) ou de Todd Haynes (Safe et Loin du Paradis). Avec Les Désemparés, Max Ophuls évoque cette détresse de l’héroïne à de multiples reprises. Les deux plans les plus frappants sont certainement celui où elle pleure seule dans sa chambre et cette dernière image où Ophuls la cadre au téléphone derrière les barreaux de l’escalier. Le film prend alors fin et, si le dénouement de l’intrigue est heureux, Lucia Harper paraît plus que jamais prisonnière de sa condition. Une condition dont elle a pris conscience après sa rencontre avec Martin Donnelly...


Le récit des Désemparés est construit autour d’un paradoxe : c’est en voulant préserver à tout prix le modèle familial que Lucia va sortir de son rôle de femme au foyer et entrevoir une approche beaucoup plus individualiste de la vie. Tout commence par une obsession : en l’absence de son mari, elle ne cherche qu’à protéger son foyer. Dans chacun de ses comportements, on sent cette volonté de tout maîtriser et d’empêcher ses enfants de franchir les limites des conventions familiales. Cette attitude tourne rapidement à l’excès. A titre d’exemple, quand elle croise son fils, elle ne manifeste aucun geste d’affection. Elle se contente de lui répéter inexorablement de s’habiller. Il y a chez elle une volonté de protection maternelle exacerbée. Une volonté dont le paroxysme prendra forme avec sa fille, Bea, éperdument amoureuse d’un malfrat beaucoup plus âgé qu’elle, Ted Darby. Il va sans dire que cet homme ne correspond en aucun point à l’idéal du gendre américain. Lucia décide donc de le rencontrer afin de lui demander de cesser de voir Bea. A partir de cet instant, les évènements vont s’enchainer. Darby va mourir après une altercation dans le domicile des Harper. Et, au lieu de prévenir la police, Lucia décide donc de se débarrasser du corps. C’est à travers cette décision, apparemment dénuée de raison, que son obsession protectrice atteint son point culminant. Car, au lieu de laisser la police faire son travail au risque que la réputation de la famille soit entachée d’un parfum de scandale, Lucia choisit la voie la plus risquée. Celle qui lui permettrait de tout effacer et de continuer à donner l’image d’une famille parfaite. Evidemment, c’est ici que la noirceur du film va se développer. Lucia va être victime de chantage et plonger dans une spirale d’évènements sans cesse plus dangereux. Ophuls en profite d’ailleurs pour donner quelques coups de griffes supplémentaires à la société moderne. Ainsi, lorsque Lucia tente coûte que coûte de trouver de l’argent pour se sortir de sa situation, elle s’adresse à une banque ou à des prêteurs sur gages. Mais sa condition de femme au foyer vient entraver sa volonté. La banque ne prêtera que si le mari de Lucia appose sa signature au contrat. Ces scènes où Lucia essaie en vain de souscrire un crédit lui font prendre conscience du faible espace de liberté dont disposent les femmes dans l’Amérique des années 40…

C’est ensuite au contact de son maître chanteur, interprété par James Mason, qu’elle va ressentir un souffle de liberté. D’abord en conflit avec lui, elle fait tout pour négocier la somme qui la débarrasserait de cette bande de malfrats. Peu réticent à concéder du temps ou de l’argent, Mason commence lentement à compatir devant les efforts de Lucia. Tout comme le spectateur, il assiste à un combat entre une femme seule et une société violente. Mais au-delà de cette forme d’indignation, c’est de la compassion que va ressentir Martin Donnelly. En assistant à la lutte menée par Lucia, il va prendre conscience de sa propre condition. Et si son mode de vie n’a rien de conventionnel en apparence, il n’en est pas pour autant synonyme de liberté. En travaillant à la solde d’un caïd, il fait partie d’un groupe de malfrats dont il ne peut rompre le lien… Dès lors, leur relation va évoluer et leur offrir d’autres horizons. Evidemment, c’est dans ce dernier acte que l’aspect dramatique du film va prendre toute son ampleur. Lucia se débarrassera alors de ses maîtres chanteurs et retrouvera sa triste condition de mère au foyer.

Les Désemparés est donc un film remarquable. Si son côté noir aurait mérité un autre traitement, on ne peut nier que son style visuel associé à une critique parfaitement orchestrée du mode de vie moderne en font certainement l’un des mélodrames les plus intéressants qu’il ait été donné de voir sur grand écran ! Après ce film, Max Ophuls quittera les USA pour réaliser en France quatre immenses films : La Ronde, Le Plaisir, Madame de... et Lola Montès. Mais il gardera toujours le regret de ne pas avoir rencontré de succès à Hollywood. Un regret que l’on ne peut s’empêcher de partager lorsque l’on découvre les merveilleuses images des Désemparés...

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La fiche IMDb du film