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Critique de film

L'histoire

Au pénitencier de Westgate, la cellule R-17 est occupée par six hommes parmi lesquels un comptable (Whit Bissell) ayant détourné de l’argent pour acheter un vison à son épouse, un soldat (Howard Duff) qui, durant la Seconde Guerre mondiale, s’est dénoncé pour un crime commis par sa fiancée, et un joueur (John Hoyt) trahi par sa compagne. S’y trouve aussi le gangster Joe Collins (Burt Lancaster) qui, sachant que sa femme malade n’acceptera d’être opérée qu’à condition qu’il soit à ses côtés, ne pense plus qu’à une chose, "se faire la belle". Excédés par la tyrannie et les brimades de Munsey (Hume Cronyn), le gardien-chef sadique qui souhaite secrètement prendre la place du directeur, les autres prisonniers sont prêts à se révolter et décident de prendre part à cette évasion annoncée.
 

Analyse et critique

En 1946, lorsqu’il tourne Brute Force, Jules Dassin n’en est pas à son premier essai. Il a déjà tourné sept films pour la MGM parmi lesquels quelques obscures comédies musicales. Aucun de ses sept titres ne restera dans les annales pas plus que dans les souvenirs ; malheureusement si l’on s’en réfère à Patrick Brion qui y trouve des choses intéressantes, heureusement d’après leur réalisateur qui les dénigre de A à Z. Jules Dassin a en effet toujours eu en sainte horreur sa première partie de carrière, haïssant par dessus tout le patron du studio, le despotique Louis B. Mayer. C’est le producteur Mark Hellinger qui lui offre la chance d’exercer son talent sur un matériau plus noir qu’à l’accoutumée en lui donnant l’occasion de réaliser Les Démons de la liberté (Brute Force) qui deviendra ainsi sa première œuvre mondialement reconnue et appréciée. Hellinger fut d’abord journaliste new-yorkais avant d’écrire des pièces de théâtre puis des scénarios pour la Warner Bros. Son premier succès en tant que scénariste sera The Roaring Twenties (Les Fantastiques années 20) de Raoul Walsh. Mais la production l’intéresse plus que l’écriture et, après avoir appris son métier dans l’ombre de Hal Wallis, il devient producteur indépendant en 1941. Cinq années plus tard, c'est la sortie de The Killers (Les Tueurs) de Robert Siodmak d’après Ernest Hemingway ; retentissant succès et apparition sur les devants de la scène d’un jeune et athlétique acteur au fort charisme :Burt Lancaster. Mark Hellinger pense aussitôt à sa nouvelle recrue pour tenir le premier rôle du prochain film qu’il décide de mettre en chantier : Brute Force.

C’est Humphrey Bogart qui avait donné à lire à Mark Hellinger le roman de Richard Brooks intitulé The Brick Foxhole qui sera porté à l'écran en 1947 par Edward Dmytryk sous le titre Crossfire (Feux croisés). Il apprécie énormément le livre. Démobilisé à la fin de la guerre, à peine rentré à Hollywood, Brooks est happé par le producteur qui l’engage immédiatement dans son équipe. Il sera scénariste jusqu'en 1950, date à laquelle il passera avec brio à la réalisation. Pour écrire Brute Force, Richard Brooks se sert de l’histoire d’un journaliste du San Francisco Examiner, Robert Patterson. Mark Hellinger organise pour lui des rencontres avec des directeurs de prison et des gardes de San Quentin. Pour l’époque, Brooks livre un scénario d’une rare violence sans aucun espoir ni rémission pour ses différents personnages. Mark Hellinger lui impose cependant d’y insérer quatre personnages féminins vus par l’intermédiaire de quatre flash-back qui sont autant de passages ratés, inutiles et ralentissant l’action. Ce sont les séquences au cours desquelles chaque prisonnier de la cellule revoit le moment qui l’a fait arriver là où il se trouve à présent, chacun amené dans cet enfer par la "faute" d’une femme. Loin de renforcer l’émotion et de nous rendre les personnages plus sympathiques (ils le sont déjà tous au départ), elles s’intègrent au contraire laborieusement à l’intrigue et s’accommodent assez mal de leur proximité avec le dur réalisme des autres scènes étouffantes se déroulant en prison. Cette concession à la sensiblerie que pouvait avoir le producteur en certaines occasions est l’une des causes de ma semi insatisfaction à la vision de ce film par ailleurs étonnamment sec et musclé.

Le film est bouclé en deux mois dans un garage de Universal faisant office de décor pour la prison. William Daniels assure la fonction de chef opérateur, travail bien éloigné mais tout aussi réussi que ceux qu’il a pu effectuer dans les années 1920 pour les films de Greta Garbo ou Erich Von Stroheim. Mark Hellinger réutilise cinq des acteurs de son hit The Killers et donne la chance au commentateur de base-ball Jay C. Fippen d’effectuer sa première apparition à l’écran. Sa silhouette de second rôle illuminera ensuite nombre de films, ceux entres autres de Nicholas Ray et d’Anthony Mann. Charles Bickford, le patriarche de nombreux westerns, réussit lui aussi une excellente interprétation. Quant à Burt Lancaster, il confirmera tout le bien qu’on pouvait en penser après sa percée spectaculaire dans le film noir de Siodmak. Son torse nu révélant une charpente sexy et athlétique fit beaucoup pour le succès du film. Cet érotisme masculin ajouté à la brutalité inhabituelle de Brute Force fera interdire ou censurer ce dernier dans certains pays comme le Danemark ou l’Australie. Si Jules Dassin est un peu moins sévère sur ce film que sur ses précédents, il n’en est pourtant pas entièrement satisfait parlant même plus tard en interview de « script idiot ». Mais le cinéaste a toujours eu l’habitude de dénigrer sa période américaine pour pouvoir valoriser ses œuvres européennes sur lesquelles il avait eu un contrôle absolu. Jules Dassin supportait mal la mainmise des producteurs hollywoodiens sur le travail des cinéastes. Ce qui peut expliquer aussi ces jugements lapidaires est la période sombre de "La Chasse aux sorcières" qu’il a beaucoup de mal à occulter. 1947 est l’instauration du soupçon dans les milieux cinématographiques avec les premières auditions de la commission Parnell Thomas enquêtant au nom du Congrès sur l’emprise communiste en leur sein.

Munsey, le gardien sadique qui fait tout pour rendre la révolte inévitable afin de mieux pouvoir la réprimer et devenir ainsi le directeur de la prison n’imite-t-il pas les comportements des politiciens de l’époque en mal de notoriété qui, comme McCarthy, n’hésiteront pas à trouver des boucs émissaires (en l’occurrence, les "Rouges"), en les chargeant de tous les maux et d’être à l’origine de la crise de confiance traversée par les USA pendant la Guerre Froide pour pouvoir se faire "mousser" en les éradiquant de la société bien-pensante et conservatrice ? Hume Cronyn est formidable et inquiétant dans ce rôle de bourreau psychopathe qui n’hésite pas à utiliser la torture aussi bien physique (avec du Wagner en arrière-fond pour couvrir les bruits, il n’hésite pas à frapper à la matraque certains prisonniers pour qu’ils acceptent de devenir des mouchards) que morale (par l’utilisation du mensonge afin de pousser les plus faibles au suicide) pour arriver à ses fins. Vicieux et peut-être pas insensible à la force musculaire et au corps de certains détenus (la séquence du début sous la pluie où l’on découvre pour la première fois Burt Lancaster est à ce propos tout à fait troublante), Munsey représente cette "Brute Force" que Dassin veut montrer comme vouée elle-même à terme à détruire la puissance qu’elle a fait acquérir à son détenteur. Le réalisateur et le scénariste tentent de dire que la prison ne fait que rendre les détenus encore plus mauvais qu’ils ne l’étaient avant de s’y trouver enfermés. Une noirceur radicale sans aucune issue car cette "force brutale" ne se situe finalement pas uniquement du côté de l’oppresseur mais s’est aussi emparée des détenus révoltés par tant d’injustices mais qui n’hésitent plus eux non plus quant il s’agit de tuer. Une vision pessimiste sur la condition humaine et une représentation de la violence engendrant la violence et n’apportant ainsi aucune solution satisfaisante d’un côté comme de l’autre des barreaux.

Brute Force conjugue donc, par l’intermédiaire d’un scénario carré et d’une mise en scène musclée, un réalisme proche du documentaire et une violence hallucinante pour l’époque. Il est le prototype des "films de prison" à venir mais, à cause de certaines concessions dues au producteur et au manque d’épaisseur des personnages, je ne le considère pas comme étant une grande réussite d’autant plus que quinze ans plus tôt, Mervyn LeRoy réalisait un pamphlet beaucoup plus fort, osé et virulent sur les prisons avec le sublime Je suis un évadé (I Was a Fugitive from a Chain Gang) qui n’hésitait pas en outre à porter un regard acerbe et impitoyable sur la société de l’époque, ce que Dassin et Brooks n’ont fait qu’effleurer ici, l’efficacité prenant le pas la plupart du temps sur la réflexion. Efficacité, à l’image de la puissante partition de Miklos Rozsa, qui trouve son apogée dans l’étonnante scène de révolte finale qui ne démérite pas du titre original du film. Les Démons de la liberté est un bon film en l’état mais nous ne pouvons que déplorer qu’un libéral comme Richard Brooks n’ait pas poussé plus loin ses idées. Il le fera par la suite dans se propres films. Mark Hellinger produit également l’année suivante The Naked City, second volet de la "trilogie américaine" de Dassin, qui s'achèvera avec Les Bas-fonds de Frisco en 1949. Hellinger ne verra jamais ce dernier ; il décède au début du tournage alors qu’il était également sur le point de s’associer avec Selznick et Bogart pour produire les films de l’acteur.

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