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Critique de film
Le film

Les Contrebandiers de Moonfleet

(Moonfleet)

Partenariat

L'histoire

Le milieu du 18ème siècle sur les côtes anglaises. John Mohune, orphelin de 10 ans, arrive à Moonfleet avec une lettre de recommandation de sa mère défunte pour un certain Jeremy Fox (Stewart Granger), gentleman libertin, cynique et sans scrupules, à qui elle demande de prendre soin de son fils et de parfaire son éducation. Mais Jeremy Fox, côtoyant des aristocrates corrompus, se révèle être le chef d’une bande de contrebandiers. Il ne souhaite nullement s’encombrer de la présence de cet enfant d’une naïveté confondante mais y sera contraint. Ponctué de multiples péripéties (traversée nocturne d’un cimetière, guet-apens, trésor enfoui au fond d’un puits…), ce récit initiatique va alors s’attacher à narrer les relations entre le hors la loi et le jeune garçon.

Analyse et critique

19 ans après Fury, Fritz Lang travaille de nouveau pour la prestigieuse MGM avec un budget conséquent. Mais le studio, estimant que le film ne se différencie pas des produits de seconde zone, décide de ne pas le diffuser hors des Etats-Unis. Aujourd'hui encore, dans le catalogue de la firme, on peut lire le film critiqué en deux lignes "maladroitement adapté et réalisé par un Fritz Lang distrait." Il faudra attendre sa découverte par l’un des créateurs du cinéma Mac-Mahon sur les Champs Elysées pour que cette merveille sorte en France cinq ans après sa distribution américaine. Il deviendra instantanément un film culte auprès de toute une génération de cinéphiles et, encore aujourd’hui, les comptes-rendus sont unanimement élogieux à son sujet.

Ce classique du film d’aventure se situe aux croisées du film de terreur gothique et du film de cape et d’épée classique. Son caractère unique vient de ce mélange entre une histoire rocambolesque traditionnelle, une noirceur typiquement langienne dans la description des personnages tous plus ou moins pervertis et un climat inquiétant, étrange et funèbre. De ce point de vue, le prologue est inoubliable avec cette étonnante succession de plans plus effrayants les uns que les autres. Le premier démarre sur une vision du jeune garçon se détachant en contre jour alors qu’il marche sur les landes nocturnes et menaçantes. Il s’assoit pour se reposer et entend un bruit étrange ; levant la tête, il voit une statue de pierre aux yeux brillants qui l’effraie, baisse les yeux pour tomber sur l’apparition d’une main décharnée et crochue. S’évanouissant de frayeur, le plan suivant en caméra subjective, montre une contre plongée, vue par le regard du garçon s’éveille, sur les trognes patibulaires d’un groupe de personnes penchées au-dessus de lui. Toutes ces images supportées par les fulgurantes stridences de la partition de Miklos Rosza nous offrent l’un des préambules les plus mémorables de l’histoire du cinéma.

C’est à un superbe travail d’adaptation que se sont livrés Jan Lustig et Margaret Fitts. Ils ne reprennent que le point de départ du roman de John Meade Falkner, auteur dans la lignée de Stevenson et Dickens, et, à partir d’un cadre tout ce qu’il y a de plus banal, ils réussissent à y inclure les thèmes récurrents au cinéma de Lang, en particulier la confrontation du bien et du mal. Ils créent un monde inquiétant dans lequel on n’hésite pas à vouloir tuer les enfants. Pour se plier à l’univers du cinéaste, ils inventent même le personnage qui deviendra le héros du film, celui joué par Stewart Granger. L’acteur s’était fait une spécialité dans les années 50, d’interpréter les héros de films d’aventure aussi célèbres que Le prisonnier de Zenda ou Scaramouche, héros bondissant, vigoureux, dans la continuité des personnages joués par Errol Flynn dans les décennies précédentes. Il trouve avec Jeremy Fox son meilleur rôle, un homme d’une grande classe mais très ambigu, personnage à la fois cynique, violent, séducteur mais aussi charismatique et humain ; personnage débauché mais absolument pas manichéen. Au moment de quitter son protégé, préférant l’abandonner au profit de ses futurs compagnons de brigandages, il lui écrit que "sa mère n’aurait pas du faire confiance en Jeremy Fox". Par un réflexe de justice et de générosité, il se décide à faire marche arrière pour pouvoir s’occuper de l’enfant ; il est mortellement blessé à l’instant même où il prend cette décision. On retrouve ici le pessimisme habituel de Lang qui n’accorde aucune rédemption possible pour son héros si ce n’est dans la mort.

Le scénario remarquablement écrit et d’une belle fluidité peut donc proposer plusieurs niveaux de lecture : les plus jeunes pourront se régaler devant un film d’aventure très bien mené et toujours passionnant ; les adultes pourront aussi se délecter du rocambolesque de ce conte tragique mais, seront aussi très intéressés par le récit initiatique de cette innocence au pays de la corruption, cette innocence qui sera inconsciemment la cause de tant de morts. Le jeune Mohune subira toutes ces épreuves sans que sa belle naïveté en prenne un coup, le final le montrant toujours aussi optimiste. D’ailleurs, Lang n’était pas satisfait par ce happy-end imposé mais peut-on ici vraiment parler de happy end ? En effet, le jeune garçon attendra toujours avec une foi inébranlable que son ami revienne mais le spectateur sait que sa croyance n’est qu’illusion.

La mise en scène est d’un superbe classicisme et d’une facture impeccable : il faut revoir cette scène d’une grande élégance et virtuosité qui commence au moment où John Mohune entre dans le manoir de ses ancêtres, traverse le jardin envahi par les herbes et arrive derrière la fenêtre grillagée par laquelle il voit cette danse gitane plastiquement superbe. Les scènes d’action sont également remarquablement réalisées, témoin ce duel inoubliable à la hallebarde et à l’épée. Le tout enveloppée par la perfection formelle habituelle des films de studio de la MGM que ce soit dans la somptuosité des costumes et des décors (la lande est celle déjà utilisée par Minnelli dans Brigadoon), et par l’un des plus beaux scores de Miklos Rosza, à la fois empreint de romantisme et de nostalgie funèbre. Le casting est irréprochable faisant se côtoyer autour de Stewart Granger, le jeune Jon Whiteley très sobre, la belle Viveca Lindfors, la pulpeuse Joan Greenwood et le talentueux George Sanders, toujours aussi à l’aise dans ses interprétations de personnages totalement mauvais.

Fritz Lang étant un homme sérieux et somme toute assez austère, amateurs de films d’aventures et de cape et d’épée remuants et vigoureux, sachez que ce film est totalement dénué de la verve d’un Raoul Walsh, de l’éclat chatoyant d’un Richard Thorpe ou de la vivacité et de l’humour d’un George Sidney. Pourtant ce chef d’œuvre du film de studio est une perle inquiétante qui n’a pas fini de hanter nos esprits que nous soyons enfant ou adulte.

Bonus critique : extrait de "Regards sur le cinéma américain" de Patrick Brion (2001) :
"De tous les films hollywoodiens de Fritz Lang, Moonfleet est l’un des plus purs, une sublime confrontation entre les thèmes germaniques des premières œuvres du cinéaste et l’atmosphère des romans d’aventures anglo-saxons, entre les exigences et les obsessions du réalisateur incorruptible et hautain et la perfection plastique de la Metro Goldwin Mayer"

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 septembre 2003