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Critique de film

L'histoire

Ray Paterson habite Mayfield Place, petit lotissement paisible. Cette semaine, il est en vacances, et compte bien se reposer. Mais les mystérieux Klopek, nouveaux résidents d'une maison proche de la sienne, l'intriguent par leur discrétion et leurs étranges activités nocturnes. Motivé par d'autres voisins, dont son ami Art et le vétéran Rumsfield, il se met à porter un intérêt grandissant à ce qu'il soupçonne être de dangereux individus. Ainsi, lorsqu'un autre voisin, Walter, disparaît subitement, Ray devient convaincu que les Klopek sont responsables, et décide de s'introduire chez eux...

Analyse et critique

Il est notoire que, même lorsqu’il était au faîte de sa maturité artistique, Joe Dante n’a jamais eu vraiment prise sur le destin de ses films. Budgets dérisoires, luttes acharnées contre les studios, films sacrifiés à la distribution, projets avortés... sa carrière a souvent eu des airs de chemin de croix, et on peut même trouver miraculeux que le cinéaste ait fini par acquérir une telle notoriété (modeste mais méritée) à la lumière d’une filmographie quantitativement assez réduite et indéniablement chaotique. The ‘Burbs, à bien des égards, est un film emblématique : sa production fut houleuse (et on peut même estimer que Joe Dante a, au final, été partiellement dépossédé de son film) ; sa distribution réduite (le film n’eut pas l’honneur d’une sortie salles en France, où il sortit directement en VHS en 1990) ; le résultat est loin d’être parfait (ses qualités certaines, tout à fait représentatives du style Dante, sont assez largement estompées par la somme de ses défauts) ; et pourtant, le film bénéficie aujourd’hui aux Etats-Unis d’une sorte d’aura "culte"... qui lui vaut désormais, au moment où nous écrivons cette chronique, d’être édité en France par Carlotta dans un coffret de prestige, de ceux que l’on imagine a priori consacrés à des classiques d’une toute autre envergure.

Cette postérité difficilement prévisible possède plusieurs explications, et l’une d’entre elles, partielle mais essentielle, se trouve dans l’esprit incroyablement eighties d’un film qui a probablement désormais plus de cachet qu’il n’en avait à sa sortie : les jeunes quadragénaires d’aujourd’hui, qui ont grandi avec les œuvres de divertissement, détendues et inventives, produites par les studios américains dans les années 80, contribuent parfois à sur-considérer les films représentatifs de leur enfance, dans une variante régressive, et pour tout dire plutôt plus sympathique, du « c’était mieux avant. » (1) Toute la filmographie de Joe Dante, dont l’acmé se trouve en gros entre 1981 et 1993, s’en trouve ainsi comme patinée, mais The ‘Burbs est probablement le film qui arrive à en bénéficier le plus : avec son esthétique colorée, son côté décontracté et ses excès cartoonesques, le film a sa place, quelque part entre Les Goonies et The Monster Squad, sur l’étagère des comédies d’aventures les plus représentatives des eighties. Ça n’en fait pas (encore) forcément un grand film, mais ce n’est en l’occurrence pas le critère décisif : le plus important, c’est que - et il convient de le formuler ainsi - ce soit quand même un film hyper cool.

A la fin des années 80, donc, on épiait ses voisins. Réflexe dégénérescent de quelques décennies de paranoïa liée à une guerre froide qui vivait ses dernières heures, ou voyeurisme post-télévisuel faisant de chaque lucarne un écran en puissance ? Toujours est-il que le cinéma avait avant The ‘Burbs déjà envisagé la démarche, par exemple en 1985 lorsque Chris Sarandon découvrait que ses voisins avaient des canines proéminentes dans Vampire, vous avez dit vampire ? (Fright Night, de Tom Holland). Chez Joe Dante, le postulat ouvre les portes d’un formidable terrain de jeu. Avec ses maisons rutilantes et ses pelouses bien tondues, la banlieue américaine est pour lui le cadre idéal d’une satire hilare sur les petites mesquineries quotidiennes du bon-voisinage à l’américaine ; mais il y a plus : la fantaisie assez débridée du script de The ‘Burbs l’autorise à aller naviguer allégrement dans d’autres registres (fantastique ou horrifique), autant qu’elle permet un exercice de réflexivité dont, de Gremlins 2 à Matinee, on sait le réalisateur friand. Le résultat ne ressemble à rien d’autre qu’un film de Joe Dante, et c’est bien ce qui le rend si sympathique.

Malgré tout, et quand bien même l’analogie n’est a priori pas forcément évidente (surtout compte tenu de leurs évolutions respectives), on peut trouver quelques similitudes entre le Joe Dante de The ‘Burbs et le Tim Burton des années 80. Chez l’un comme chez l’autre, le mélange - pas forcément si commun avant eux - entre comédie et film d’horreur obéissait à plusieurs préoccupations : à la fois créer du contraste, fort et signifiant, entre la monotonie uniforme de la vie en banlieue et ce qui tient du domaine du fantastique et de l’imaginaire (à ce titre, la dimension satirique de The ‘Burbs n’est pas si éloignée de celle, mettons, d’Edward aux mains d’argent) mais aussi, esthétiquement, se donner les outils de la stylisation, s’autoriser la possibilité de l’outrance visuelle - quand bien même, on en conviendra - celle-ci procède chez les deux cinéastes de façons bien différentes. C’est au final parce qu’ils s’inscrivent bien dans la cohérence de son regard que Joe Dante peut se permettre des excès tels que ceux qui apparaissent dans The ‘Burbs, l’exemple le plus (littéralement) criant étant cette succession hystérique de zooms / contre-zooms lors de la scène du "fémur". (2)

 

Foncièrement ludique et débridé, le formalisme de Joe Dante ne sollicite aucune autre justification que le plaisir (celui du créateur, et celui du spectateur) pour se manifester : au bout d'un quart d'heure de film, Ray et Art décident d’aller sonner chez les Klopek ? Eh bien filmons ça comme on filmerait le duel final d’un western-spaghetti ! Pourquoi ? Et pourquoi pas ! Ultra-découpé, avec des travellings pénétrants sur les yeux plissés des protagonistes, un vent qui se lève soudainement et une musique morriconienne en diable, l’exercice de style prend près de 35 secondes pour permettre aux personnages de faire quelque chose comme 10 mètres, puis s’interrompt subitement pour reprendre le fil normal de la narration. C’est totalement gratuit mais, pour peu qu’on en accepte le principe, follement réjouissant, et une bonne partie du film est à l’avenant, comme si Joe Dante cherchait au sein de chaque séquence des raisons de rendre la forme au moins aussi stimulante que l’intrigue (citons à titre d’exemple supplémentaire la séquence du cauchemar, dont le film aurait pu se passer mais qui en constitue l'un des morceaux de bravoure formels).


Tiens, d’ailleurs, si on devait en citer un autre qui semble s’être amusé comme un fou sur The ‘Burbs, il faudrait penser à Jerry Goldsmith, lequel, pour sa nouvelle collaboration avec Joe Dante, a multiplié les thèmes et les instruments avec inventivité et facétie : un petit thème joyeux avec un synthé qui aboie pour évoquer la vie paisible du quartier ; un thème gothique et mystérieux à l’orgue pour les Kopek ; un violon guilleret pour Art et Ray ; un thème percussif assez étrange pour la séquence du cauchemar ; ou - évidemment - la reprise à la trompette de son propre thème de Patton (film autrement sérieux réalisé par Franklin Schaffner près de vingt ans plus tôt) pour accompagner, avec une ironie drolatique, le vrai-faux vétéran incarné par Bruce Dern.

Tout ceci n’est donc pas bien sérieux, et si cela implique certaines faiblesses (esthétiques, narratives ou rythmiques - sur ce dernier point, il faut reconnaître que la première moitié est nettement plus enlevée que la seconde), cela contribue en partie à les excuser. Prenons la fin. Joe Dante a beau affirmer que les studios lui avaient imposé celle qui figure dans le film (et qui est probablement, passé le monologue de Ray s’en prenant à Art, ce qu’il y a de plus faible dans le film), il faut reconnaître que son idée centrale figurait déjà (il est vrai présentée de façon bien différente) dans tous les autres scripts antérieurs, et ce dès la genèse du projet : les Klopek n’ont pas seulement l’air bizarres, ils sont de fait de dangereux criminels. Rétrospectivement, on pourrait alors trouver que cette conclusion légitime la paranoïa des personnages principaux en même temps qu’elle fait des voisins bienveillants (dont l’épouse de Ray, Carol) des naïfs irresponsables, et qu’elle encourage à se méfier de ses voisins, surtout s’ils sont un peu taciturnes, qu’ils détonnent au milieu de l’uniformité locale et que - quelle horreur ! - ils sont étrangers. En un mot comme en cent, cette fin inciterait à une certaine forme de xénophobie. Ne nous emballons pas : on n’est ni chez William Friedkin ni chez Bill Paxton, et l’ambiguïté finale, pour peu qu’elle existe, n’invite pas à une quelconque relecture idéologique. D’abord, les Klopek ne sont que des figures de comédie, grossières et cocasses (3), et leur véritable nature ne représente en réalité pas vraiment un enjeu. Ensuite, le film baigne dans une telle atmosphère de décontraction qu’il serait excessif de chercher une signification cachée à ce qui n’est qu’un tour de vis scénaristique potache de plus. Enfin, s’il y a indéniablement une dimension politique dans The ‘Burbs (comme dans à peu près tous les travaux de Joe Dante), ce serait une erreur de la placer ici : l’important, ce n’est pas que les Klopek soient fous, c’est qu’à peu près tout le monde (eux compris, donc) l’est. Et que ce que Joe Dante donne à voir dans The ‘Burbs, ce sont les différentes représentations de cette folie contemporaine, envisagée comme un spectacle permanent.


Le personnage le plus important, dans The ‘Burbs, est donc probablement celui qui influe le moins sur l’intrigue : nous parlons ici de Ricky, le petit voisin tête-à-claques, incarné par un mètre-étalon du genre, Corey Feldman. Sorte de variation so 80's du choeur antique, il est là uniquement pour regarder et pour commenter l’action et représente l’élément réflexif du film, en invitant ses amis à venir assister au spectacle de la rue comme s’il les conviait au drive-in. Seul personnage du film à parler de cinéma, il demande notamment à Ray s’il a vu La Sentinelle des maudits, de Michael Winner, insufflant dans son esprit l’idée du satanisme, et provoquant par là-même son cauchemar : il a en quelque sorte les pouvoirs du cinéma, dans sa dimension évocatrice (qui stimule l’imaginaire, voire qui l’oriente) comme dans sa facette spectatrice, passive et voyeuriste. Au-delà de l’attitude particulière (et à laquelle on peut tout à fait rester insensible) que Corey Feldman confère au personnage, il y a fort à parier que c’est en Ricky que Joe Dante s’est le plus projeté, et le film de s’achever sur une réplique-manifeste, en regard caméra, qui résume d’une certaine manière l’amour jovial et enthousiaste du réalisateur pour son art : « God, I love this street ! »

En résumé, cette potacherie énergique, pas avare en répliques-choc, en références bien senties et en hardiesses formelles, trahit avec un certain brio ses origines, tant liées à son époque de production qu’à la personnalité libre et attachante de son réalisateur. Cela n’en fait certes pas un film incontournable, et il se trouvera bon nombre de spectateurs pour rester hermétique à cette nature, assez fièrement arborée. Mais pour peu qu’on soit sensible à son esprit espiègle, à son esthétique colorée ou à sa vitalité toute particulière, The ‘Burbs peut s’avérer un excellent divertissement. En tout cas, vous ne regarderez plus ensuite vos voisins tout à fait pareil.


(1) On peut aussi remarquer que les créateurs, eux aussi, cherchent parfois à retrouver la recette magique de la madeleine, et les succès récents au cinéma de Super 8 de J.J. Abrams ou à la télévision de Stranger Things en témoignent partiellement.
(2) Lorsque Tom Hanks se pliera, en 2015, à l’exercice rituel du Late Show de James Corden consistant à retracer l’essentiel de sa filmographie en 7 minutes, c’est cette scène qui viendra brièvement illustrer The ‘Burbs...
(3) Il y a un côté Addams Family dans leur traitement, le très estimable film de Barry Sonnenfeld adapté de la série sortira d’ailleurs à peine deux ans après The ‘Burbs.

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