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Critique de film
Le film

Les Années sauvages

(The Rawhide Years)

L'histoire

Le Montana Queen est un bateau/casino qui sillonne le Mississippi. A son bord, beaucoup perdent toute leur fortune au jeu et risquent même leur vie. En effet, non seulement les tricheurs professionnels sévissent mais les pirates, appâtés par les sommes brassées à bord de ces salles de jeux flottantes, ne sont jamais bien loin. Ce jour-là, Frank Porter est ruiné par le jeune Ben Matthews (Tony Curtis), qui n'est autre qu'un tricheur à la solde d'un complice nommé Carrico. Le shérif Sommers et le Rancher Matt Confort, qui ont assisté à la partie, soupçonnent le jeune homme d'avoir triché ; ce qui s'avère exact. Se sentant coupable, Ben invite Matt à jouer et, pour se dédouaner, perd expressément la partie au profit du rancher. Carrico, détenteur des fonds joués par Ben, "licencie" son acolyte mais Matt, qui s'est pris d'amitié pour le joueur, lui propose un travail dans le ranch qu'il dirige dans l'Illinois. Dans la nuit, Ben surprend trois hommes sortir de la cabine de Matt et découvre peu après ce dernier assassiné. Poussé par-dessus bord par un des bandits qu'il cherchait à arrêter, Ben réussit à accoster sur la berge et se rend à Galena où travaille sa fiancée, la saloon gal Zoé (Colleen Miller). Il découvre en arrivant en ville que Carrico et lui sont accusés du meurtre de Matt et il assiste peu après, sans avoir le temps de ne rien faire, au lynchage de son ex-associé. Il n'a alors plus d'autre choix, s'il ne veut pas se faire passer la corde au cou à son tour, que de s'éloigner quelque temps afin de se faire oublier. Il part donc au Texas où il travaille trois ans comme cow-boy. N'ayant plus de nouvelles de sa fiancée, il retourne ensuite à Galena où il espère bien dans le même temps se disculper ; il fera le voyage retour en compagnie d'un fieffé coquin qu'il rencontre en cours de route, Rick Harper ( Arthur Kennedy), qui se propose comme guide afin de mieux pouvoir l'escroquer...

Analyse et critique

En cette année 1956, nous ne savons plus sur quel pied danser concernant Rudolph Maté. Marqué au fer (Branded) et Le Souffle de la violence (The Violent Men) nous avaient laissé une agréable impression mais celle-ci était surtout due à de solides scénarios et à une très bonne interprétation d’ensemble. Mais Horizons lointains (The Far Horizons) venait en revanche nous démontrer que ce grand chef opérateur n’était par ailleurs qu’un bien piètre cinéaste. C’était effectivement un comble qu’une des expéditions les plus épiques de l’histoire américaine ait accouché d’un film aussi peu ample et vigoureux, aussi mollasson et intempestivement bavard, le souffle de l’aventure étant irrémédiablement absent d’une œuvre dont c’était pourtant la vocation première. Qu'allait-on donc trouver en découvrant son avant dernier western, The Rawhide Years, d'autant que les enjeux de son scénario étaient loin d'être aussi adultes et captivants que ceux des premiers westerns cités au début du paragraphe, que l'intrigue ne reposait cette fois sur rien de vraiment sérieux, que la psychologie des personnages était ce coup-ci volontairement délaissée, la vitesse et le pittoresque semblant primer sur le reste ? L'espoir était alors assez faible de tomber sur un western efficace et divertissant, puisque le cinéaste n'avait encore jamais été très convaincant jusqu'alors dans le domaine de la légèreté...

Eh bien la surprise, sans être de taille, est bien présente et, contre toute attente, ce western d'aventure assez léger se suit finalement sans aucun déplaisir, faisant même partie des plus charmantes réussites de son réalisateur. Attention cependant, nous sommes très loin de nous trouver devant un grand western ; il s'agit avant tout d'une série B bien enlevée qui n'a pour but que de divertir, qui y arrive d'ailleurs fort bien mais qui ne restera pas longtemps dans nos mémoires. Il fallait quand même le préciser pour ceux qui se seraient un peu vite précipités. Rudolph Maté avait déjà réalisé trois ans auparavant un film d'aventure romantique qui se déroulait une grande partie de sa durée sur les bateaux à aubes du Mississippi et mettait en scène un joueur professionnel : The Mississippi Gambler (Le Gentilhomme de la Louisiane) avec Tyrone Power dans le rôle-titre. Il fut terne et ennuyeux contrairement au western qui nous concerne ici dont le scénario file à 100 à l'heure, ce qui pallie les multiples invraisemblances de son intrigue et sa réalisation sans aucune personnalité. Impersonnelle mais finalement dans l'ensemble plutôt efficace lors des séquences mouvementées qui ne se font pas prier pour s'inviter à de très nombreuses reprises. La première originalité de ce western est que son intrigue se déroule pour une majeure partie à bord d'un bateau ; même si nous avions vu le même bâtiment, assez brièvement, dans Les Affameurs (Bend of the River) et Je suis un aventurier (The Far Country), tous deux d'Anthony Mann. Dans Les Années sauvages, le bateau à aubes est un lieu à l'intérieur duquel nous sommes conviés durant un bon tiers de sa durée.

La deuxième bonne surprise vient de la découverte du personnage principal interprété par Tony Curtis. Alors qu'il nous avait habitué à tenir des rôles foncièrement positifs, le comédien se retrouve ici dans la peau d'un tricheur qui d'emblée ruine un pauvre homme qui laisse à la table de jeu toute sa fortune. Alors qu'une nouvelle connaissance lui propose un verre d'alcool, il aura cette phrase savoureuse : « Non, jamais en dehors du travail. » Mais on se rendra vite compte qu'il s'agit en fait d'un pauvre bougre qui se laissait mener par le bout du nez par un associé sans scrupules. Une fois rassurés sur sa moralité, les spectateurs constateront que Ben Matthews a la guigne : non content d'avoir plumé avec mauvaise conscience un malheureux gogo, il sera non seulement mêlé à un assassinat dont il s'avère évidemment innocent mais il verra son acolyte se faire pendre haut et court avec une rapidité et une brutalité assez déconcertante pour l'époque, surtout dans un western au ton aussi décontracté. Les Années sauvages est un film qui démarre donc sur les chapeaux de roue et qui continuera sur sa vive lancée jusqu'au bout ; c'est d'ailleurs sa principale qualité que ce rythme jamais vraiment relâché. Et nous le devons avant tout au scénariste Earl Fenton, surtout connu pour ses travaux en collaboration avec Richard Fleischer et notamment sur L'Enigme du Chicago Express (The Narrow Margin) ainsi que sur 20 000 lieues sous les mers . Il ne faut surtout pas chercher de vraisemblance ni d'intelligence particulière dans son travail mais une efficacité à toute épreuve.

Car sur le plan de la  vraisemblance, rien que le personnage joué par Tony Curtis manque singulièrement de finesse ; comment croire une seule seconde qu'un fieffé tricheur comme lui puisse faire une telle confiance à son compagnon de route, alors qu'il ne le connait que depuis quelques heures, et ensuite se laisser aussi facilement abuser en lui obéissant au doigt et à l'oeil sans se soucier qu'il peut chercher à le voler pendant qu'il aura le dos tourné ? On ne sait parfois pas quoi penser du jeu du comédien ; sa naïveté et son air de chien battu en début de film s'accordent assez mal avec son rôle, mais il s'avère à la longue très attachant. Tout comme son compagnon d'infortune interprété par un Arthur Kennedy cabotin et survolté, qui s'en donne à coeur joie dans la fantaisie et l'amoralisme néanmoins gentillet : « Miserable country, infested with decent citizens. » Nous avions assez peu l'habitude de voir Kennedy tenir un tel rôle, celui d'un gredin sympathique, d'un voleur de chevaux roublard et menteur comme un arracheur de dents. On peut dire qu'il fait même beaucoup d'ombre à Tony Curtis et qu'il lui vole bien souvent la vedette. En tout cas, les deux acteurs forment un duo que l'on prend plaisir à suivre dans leurs innombrables pérégrinations. Parmi les autres personnages principaux, on trouve une Colleen Miller aussi moyenne actrice que femme charmante, heureusement pour nous peu avare de ses beaux atours et surtout interprétant trois chansons dont une superbe Happy Go Lucky. En revanche, le comédien allemand Peter Van Eyck fait bonne impression en "bad guy" charismatique et fortement déplaisant, faisant dès sa première apparition une apologie de la pendaison comme spectacle jubilatoire. Parmi les seconds rôles, on remarque beaucoup de noms qui ne vous diront pas grand-chose mais dont les visages sont en revanche très connus comme par exemple Robert J. Wilke dans le rôle de l'inquiétant bras droit de Peter Van Eyck.

Les Années sauvages étant un divertissement sans autre prétention que de nous amuser, il n'y a pas grand-chose à rajouter sur ce film. Chansons, fusillades, explosions, chevauchées, bagarres à poings nus (avec en doublure de Tony Curtis, le même cascadeur qui se battait en lieu et place de Randolph Scott), poursuites à cheval : l'amateur de sensations fortes en aura eu pour son argent ! Une histoire bien menée, parfois sombre et mystérieuse mais jamais dénuée d'humour (vaudevillesque même parfois), avec des rebondissements à la pelle et même des éléments d'intrigue policière, de savoureux dialogues, un duo de stars qui s'en donne à cœur joie, un Technicolor rutilant, des paysages variés (du verdoyant Mississippi au Lone Pine sauvage et rocailleux) pour un film chatoyant et coloré au rythme alerte. Aucunement ambitieux mais rocambolesque et divertissant à souhait et plutôt bien maîtrisé. Un bien sympathique et bondissant spectacle !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 11 juin 2013