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Critique de film

L'histoire

Helen Banning arrive à Munich pour travailler aux services d'information. L'organisation d'un concert lui fait rencontrer Toni Fischer, un chef d'orchestre renommé. Bien que le Docteur Morley Dwyer, un de ses compatriotes, lui fasse une cour discrète mais assidue, Helen s'éprend de Tonio, dont elle accepte les invitations et suit les concerts en coulisses...

Analyse et critique


Longtemps considéré par son auteur lui-même et les différents exégètes de l’œuvre de Douglas Sirk comme un film mineur, voire un film raté. Il est temps, peut-être, de reconsidérer Les Amants de Salzbourg et de le réintégrer au sein de sa filmographie.

Douglas Sirk a réalisé ce film en 1956 : le tournage eut lieu entre les mois de mars et de mai en Allemagne - à Munich - et en Autriche - à Salzbourg. C’est-à-dire peu de temps après son film précédent, Les Ailes de l’espérance, dont le tournage prit fin au mois de janvier 1956 aux Etats-Unis et dont il lui restait encore à en superviser le montage. Par ailleurs, le tournage de son film suivant, La Ronde de l’aube, était planifié pour les mois de décembre 1956 et janvier 1957 à San Diego aux USA. En conséquence, le temps de préparation des Amants de Salzbourg ne pouvait qu’en pâtir, alors que Sirk aimait corriger ou participer à l’écriture des scénarios des films qu’il réalisait. Non seulement le scénario devait en souffrir, mais encore le choix des acteurs principaux faisant partie du casting, tout particulièrement les acteurs masculins.

« De tous les films que j’ai réalisés - mis à part ceux de la Columbia - Les Amants de Salzbourg est celui où j’ai le moins participé à l’élaboration du scénario. (…) Et comme Les Ailes de l’espérance avait un plan de tournage assez compliqué, avait été un peu retardé, le studio voulait absolument que j’enchaîne avec Les Amants de Salzbourg, June Allyson avait une date limite sur son contrat et devait commencer le plus tôt possible. En fait, je n’ai pas pu m’accorder de repos et j’ai dû prendre l’avion pour la Bavière avec ma jambe dans le plâtre (…) L’histoire n’est donc d’aucune façon de moi. (…) De plus, mis à part le handicap de ma jambe cassée, il y avait un autre problème : l’acteur Rossano Brazzi n’avait aucun sens du minutage, aucun sens de la musique, ce qui est étrange pour un Italien. Il m’a fallu utiliser toutes les astuces du métier pour le faire jouer dans le rythme. (…) De toute façon, le film n’a pas eu de succès, sauf en Amérique latine où il semble que Rossano Brazzi avait eu un large public. » (1)


Les propos tenus par Sirk eurent quelques conséquences. Il suffit de reprendre les premières lignes du chapitre consacré à ce film dans le livre de Jean-Loup Bourget : "Interlude (Les Amants de Salzbourg) est une œuvre ratée." (page 111) Heureusement le temps semble avoir fait son œuvre, si l’on prend la présentation assurée par Jean-Pierre Dionnet figurant dans les bonus de l’édition 2017 chez Elephant Films. Outre la description  détaillée des collaborateurs de Sirk (directeur de la photographie, musique...) et des comédiens faisant partie du casting, Dionnet ne cache pas son enthousiasme pour cette œuvre, la mettant quasiment sur le même plan que d’autres films réalisées au cours de cette période (All I Desire...). Certes, si l’enthousiasme de Jean-Pierre Dionnet peut s’avérer communicatif, il ne reste pas suffisamment convaincant car insuffisamment étayé.

Une édition antérieure (éditions Carlotta, 2008) proposait dans un deuxième DVD un nombre conséquent de suppléments, parmi lesquels il est possible de trouver une analyse détaillée et approfondie du film de Sirk. Parmi ces derniers figure le film dont Les Amants de Salzbourg est considéré comme un remake, un long métrage réalisé en 1939 par John M. Stahl, When Tomorrow Comes (Veillée d’amour), une oeuvre assez rare et visible dans son intégralité sur le DVD. La vision de celle-ci permet de constater que Les Amants de Salzbourg n’est pas tout à fait un remake du film de Stahl. Ne sont conservés que quelques éléments : l’action n’a pas lieu en Europe mais aux Etats-Unis, le personnage masculin principal est également un pianiste mais pas du tout un chef d’orchestre, la jeune femme ne travaille pas pour l’armée mais dans un restaurant, dans lequel elle est serveuse. Mais point d’orage qui oblige les amoureux à se réfugier seuls dans une église, etc… Les éditions Carlotta ont eu l’intelligence d’y ajouter divers entretiens (dont un de Jean-Loup  Bourget par Pierre Berthomieu), un autre de la réalisatrice Kathryn Bigelow qui rencontra Douglas Sirk lors d’une rétrospective de ses œuvres à la Cinémathèque de Lausanne qui a permis à Dominique Rabourdin et Pascal Thomas de réaliser une longue interview de Sirk, disponible dans un autre DVD de ce coffret. Jean-Loup Bourget revient sur la position qu’il exprimait en 1984 et reconsidère le film, lui trouvant plus d’intérêts qu’il n’en avait pour lui initialement.


Mais c’est surtout l’intervention de Jean Douchet qu’il faut retenir, qui analyse avec son intelligence légendaire et une grande finesse le film de Sirk. Il met en évidence les enjeux sous-jacents et les préoccupations inhérentes à l’auteur. Plusieurs séquences sont analysées de manière approfondie, notamment celle de la première rencontre entre Helen l’Américaine, de Tonio le chef d’orchestre et de Reni, la femme de Tonio, présente dans la pièce mais muette et assise, en train d’écouter son mari jouant du piano. Mais c’est son reflet qui apparaît en premier dans le plan. Reni est traitée par le cinéaste sur le même plan que les tableaux accrochés dans la pièce. Le reflet de Reni n’est pas le seul présent dans le film. Les reflets, les miroirs ont une présence notoire comme dans nombre de films de Sirk. Pour le personnage d’Helen, l'Américaine, le reflet dans les miroirs correspond à la recherche de sa propre identité, partagée entre sa vie aux Etats-Unis et la recherche de quelque chose d’autre, qu’elle pense trouver dans le "vieux-monde". Cette quête est aussi illustrée par les choix musicaux intégrés dans la bande-son du film : selon la situation ou l’état dans lequel se trouve Helen, l’accompagnement musical ne sera pas le même. Sirk marque une opposition entre la culture du nouveau monde, celle correspondant aux Etats-Unis, et la culture européenne, se référant surtout au romantisme. Le cinéma de Sirk s’inscrit dans le courant du romantisme germanique. Et ce film en est une remarquable illustration. Sirk perpétue ainsi cette tradition culturelle dans son œuvre cinématographique, dont il renouvelle invariablement les formes.

Malgré certaines faiblesses bien présentes dans ce film et dont la responsabilité ne lui incombe pas (choix des acteurs, préparation insuffisante...) Sirk les compense par un soin plus attentif dans la mise en scène (cadrages, mouvements d’appareil...) et dans le montage du film (certains raccords, des liens entre certains plans...). Même s’il ne dispose pas de tous ses collaborateurs habituels, notamment son chef opérateur habituel (Russell Metty), le soin qu’il accorde à la composition de certains plans font de ce film une œuvre bien plus riche qu’elle ne peut apparaître au premier abord : Sirk joue avec les cartes postales touristiques et les clichés afin de les détourner.  Pour arriver à déceler la richesse intrinsèque de ce film, une seule vision ne peut suffire. Elle peut même apparaître déceptive. Seule la (ou les) re/ré-vision(s) ultérieure(s) peut (peuvent) faire apparaître le joyau contenu derrière sa surface quelque peu anodine.


(1)  Ces propos tenus par le réalisateur ont été recueillis par Jon Halliday, pour la première fois en 1971 puis dans une nouvelle édition augmentée en 1997, sous le titre de Sirk on Sirk aux U.S.A. et de Conversations avec Douglas Sirk aux Editions des Cahiers du Cinéma pour la traduction française, en 1997. Ce livre fait figure de référence quant à l’évaluation de ce film. Il faut souligner la minceur de l’édition française consacrée à Sirk. En dehors de l’ouvrage de Jean-Loup Bourget en 1984 (aux Editions Edilig), on ne trouve guère d’auteurs, de critiques, d’universitaires qui se soient consacrés à sa filmographie au point d’envisager une publication. Et ce n’est que d’autant plus dommage, eu égard à l’importance de l’œuvre de cet auteur et de son influence sur le cinéma mondial (Rainer W. Fassbinder, Todd Haynes en sont des exemples éclairants).

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