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Critique de film
Le film

Les Affranchis

(Goodfellas)

Partenariat

L'histoire

Depuis sa plus tendre enfance, Henry Hill, né d'un père irlandais et d'une mère sicilienne, veut devenir gangster et appartenir à la mafia. Adolescent dans les années cinquante, il commence par travailler pour le compte de Paul Cicero et voue une grande admiration pour Jimmy Conway, qui a fait du détournement de camions sa grande spécialité. Lucide et ambitieux, il contribue au casse des entrepôts de l'aéroport d'Idlewild et épouse Karen, une jeune Juive qu'il trompe régulièrement. Mais son implication dans le trafic de drogue le fera plonger...

Analyse et critique

Goodfellas signifia à sa sortie un magistral retour au premier plan pour Martin Scorsese après une décennie difficile. Les années 80 du réalisateur regorgent de films brillants mais qui ne rencontrèrent pas l’impact escompté pour diverses raisons. Raging Bull constitua une catharsis intense pour Scorsese, dont l’autodestruction d’alors répondait parfaitement à celle du boxeur Jake La Motta. Seulement, le film était un vestige du Nouvel Hollywood déjà révolu et malgré la critique dithyrambique et l’Oscar du meilleur acteur pour Robert De Niro, ce fut un échec commercial. Par la suite, la puissante diatribe contre le monde du spectacle exprimée par La Valse des pantins resterait incomprise, malgré une mise en scène brillante. La Couleur de l’argent ne dépasserait pas l’excellent divertissement. Idem pour l'apocalyptique exercice de style After Hours et le polémique et incompris La Dernière tentation du Christ. Avec Les Affranchis, Scorsese, revenu de ces différentes expériences, retrouve un terrain qu’il connaît bien pour l’avoir abordé dans Mean Streets, un chronique de petites frappes de Little Italy. Le cinéaste ne prévoyait pas de revenir au film de gangsters avant de tomber sur le livre Wiseguys, écrit par le journaliste criminel Nicolas Pileggi. La richesse du matériau inspiré de faits réels lui offre donc l’occasion de d’approfondir le sillon de Mean Streets pour ce qui est probablement le plus grand film de gangsters des trente dernières années.

Un générique hypnotique de Saul Bass, les ombres alternent avec l’image de trois hommes en voiture. Un bruit dans le coffre les incite à s’arrêter. Ils ouvrent le coffre où l'on découvre un homme bâillonné, ensanglanté mais toujours vivant. Plus pour longtemps après la sauvagerie avec laquelle nos protagonistes l’achèvent. La caméra laisse découvrir le visage du plus jeune et séduisant d’entre eux lorsqu’il referme le coffre, quand tonne en voix off cette tirade fière et cinglante :

As far back as I can remember, I always wanted to be a gangster.

Tout le film est contenu dans cette magistrale introduction où la barbarie des actes côtoie la fantasmatique impunité à les perpétuer. Goodfellas est un grand film sur le Mal, pas celui qu’on regrette d’avoir commis mais plutôt qu’on regrette de ne plus pouvoir commettre. C’est donc le fantasme et la nostalgie qui nous ramènent en arrière dans un premier temps avec la lente ascension de Henry Hill (Ray Liotta), ado assigné aux basses besognes qui va se faire une place de choix dans cette mafia. Scorsese dépeint à la perfection le regard émerveillé de son héros pour ces "affranchis" de toutes règles de vie, qui pouvent se garer là où ils veulent, jouer aux cartes en pleine rue jusqu’au petit matin sans que le moindre quidam n’y trouve à redire... Si cette fascination fonctionne aussi bien, c’est qu’elle est teintée d’une aura autobiographique. Si sa santé fragile et la passion du cinéma l’ont éloigné du destin criminel d’un Henry Hill, Scorsese, élevé dans ces même quartiers, a lui aussi observé envieux depuis sa fenêtre les caïds qui prenaient du bon temps et intimidaient le voisinage.

C’est donc dans une sorte de paradis perdu de l’Amérique du début des sixties et d’une communauté que nous emmène Scorsese : caméra baladeuse dans les bars bondés d’affranchis qui nous sont désignés par un name-dropping précisant surnoms et caractères, bande-son gorgée de tubes Brill Building et de classiques de Phil Spector, ambiances rétros avec filles coiffées de choucroutes généreuses... C’est un monde de rêve et de tous les possibles où il n’y a qu’à se servir pour satisfaire le moindre de ses désirs. Les dérapages ne sont pourtant jamais loin, et le script assaisonne cet idéal d’éclairs de violence qui ne feront que s’accentuer par la suite. Ainsi au désamorçage comique d’une intimidation entre Henry et Tommy (Joe Pesci) dans un restaurant répondra une violente agression commise par ce dernier contre le patron qui - l’impudent - aura osé réclamer l’addition. Ce qu’on retiendra pourtant, émerveillés, c’est ce fabuleux plan-séquence de Henry emmenant sa fiancée dîner, doublant tout le monde en passant par les cuisine pour s’installer à la meilleur table tandis que tonne le Then he kissed me des Crystals. Scorsese brise ici l’imagerie aristocratique de la mafia inscrite dans l’inconscient collectif depuis Le Parrain pour une vérité plus crue. Si l'on se situe à un niveau de criminalité et de responsabilité supérieure à Mean Streets, il s'agit pourtant exactement du même type de figures, simplement plus nanties. Les hommes sont des gros bras ignares dont les tenues alternent entre les costumes criards et les survêtements informes, et leurs épouses sont des rombières vulgaires et trop maquillées.

Les grandes décisions se prennent le dimanche autour d’un barbecue ; et avec le chef au physique terre à terre, Paulie (Paul Sorvino), on est aux antipodes de la noblesse d’un Marlon Brando. Dans la réalité, les vrais mafieux furent flattés par le film de Coppola (cherchant par une savoureuse ironie à imiter les tenues et les attitudes de la famille Corleone) mais il n’en fut rien avec le portrait peu reluisant et si proche conçu par Scorsese. Les Affranchis est également un extraordinaire tour de force narratif où le cinéaste multiplie les prouesses. Ayant convaincu Nicolas Pileggi de s’abstenir de bâtir une narration classique et chronologique, Scorsese survole trente ans d’odyssée mafieuse avec une aisance déconcertante. Il s’inspire entre autres du classique anglais de la Ealing, Noblesse oblige, par son usage de la voix off qui apporte un décalage ou une ponctuation humoristique / ironique à l’image (l’anecdote sur les courses de la mère de Henry alors qu’il incendie un parking), informative (toutes les combines et arnaques expliquées avec une limpidité exemplaire, de façon encore plus virtuose dans Casino) ou contredisant l’image comme lors de l’ultime entrevue entre Liotta et De Niro où une rencontre amicale dissimule en fait un arrêt de mort pour le héros.

Thelma Schoonmaker effectue, quant à elle, un travail fabuleux au montage qui rend le défilement incessant des lieux, personnages et situations parfaitement compréhensible, Scorsese apportant des respirations bienvenues par une figure stylistique inspirée de Jules et Jjm avec ces fréquents arrêts sur image qui figent l’instant et appuient les sentiments véhiculés par la séquence. Le grand morceau de bravoure intervient cependant durant la dernière demi-heure, racontant la journée survoltée de Ray Liotta totalement défoncé. Montage speedé, phrasé de camé au débit saccadé en voix off et bande-son rock’n’roll contribuent à traduire la perte de repère totale d’un Henry Hill au bord de la rupture, qui commet toutes les erreurs de jugement qui conduiront à son arrestation puisqu'il ne s’aperçoit pas qu’il est sous surveillance. La matrice du Loup de Wall Street repose sur cette séquence qui sera étendue à un long métrage entier avec une furie dévastatrice.

Ray Liotta trouve ici le rôle de sa vie et délivre une prestation ébouriffante d’énergie et de prestance. On peut en dire autant de Joe Pesci (qui entre Raging Bull, Les Affranchis et Casino ne fut jamais aussi bon que chez Scorsese), terrifiant en boule de nerfs sanguinaire constamment prête à exploser. Il parviendra à créer un personnage plus violent encore dans Casino, un monstre qui perd le semblant d’humanité encore ressenti ici avec Tommy. Robert De Niro se met volontairement plus en retrait de ses deux partenaires mais confère toute l’intensité et le charisme nécessaire à son Jimmy. L’alchimie entre ces trois-là est électrique, la complicité contribuant même à créer des sommets d’humour noir tel cet interlude où ils s’arrêtent dîner chez la mère de Pesci (jouée par la propre mère de Scorsese) alors que le corps ensanglanté de leur victime s’agite encore dans le coffre ! Finalement, la plus grande punition sera bien pour Henry Hill, qui dans un épilogue parfait dépeint sa détresse absolue. Vivre dans le regret des actions et de la compagnie de ceux qui ne désirent plus que le tuer désormais. Les Affranchis est un monument qui sera l'une des grandes sources d'inspirations du tout aussi légendaire feuilleton Les Sopranos, où l'on retrouvera d'ailleurs une bonne partie du casting dont Lorraine Bracco. Un des sommets de la carrière de Martin Scorsese, assurément.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 16 juin 2015