Menu

Critique de film

L'histoire

A une époque indéterminée, le Congrès scientifique du club des astronomes, présidé par le professeur Barbenfouillis, se réunit afin de préparer un voyage sur la lune. Après maintes palabres, l’expédition est enfin organisée : dans une usine, on construit un obus destiné à transporter les explorateurs. Pour propulser l'engin, un canon géant est fondu dans l’immense site métallurgique de la ville. Les astronomes s'embarquent ensuite dans ce vaisseau spatial sous les hourras de la foule. Au son d'une fanfare, l’obus quitte la surface terrestre et va se planter dans l’œil de la lune…

Analyse et critique

« On descend tous de Méliès ! »

Martin Scorsese, 2011 (3)

« L'idée du Voyage dans la Lune me vint d'un livre de Jules Verne intitulé "De la Terre à la Lune et Autour de la Lune". Dans cet ouvrage, les humains ne purent atterrir sur la Lune, ayant, en effet, raté leur voyage. J'ai donc imaginé, en utilisant le procédé de Jules Verne (canon et fusée), d'atteindre la Lune, de façon à pouvoir composer nombre d'originales et amusantes images féeriques au-dehors et à l'intérieur de la Lune, et à montrer les monstres, habitants de la Lune, en y ajoutant un ou deux effets artistiques (femmes représentant les étoiles, comètes, etc., effets de neige, fond de la mer, etc.). »

Georges Méliès, 1933 

Cette fameuse confidence de Georges Méliès au cinéaste anglais J.A. Leroy, mérite quelques précisions : si l’inspiration du Voyage dans la Lune a pour origine les romans de Jules Verne, l’idée du film a germé en 1902. Lors d’un déjeuner avec son oncle Georges, Paul Méliès lui demande de « rendre compte, à sa manière, de ce qui se passe sur la Lune. » (1) Toujours en quête de nouvelles féeries, Georges Méliès relève le défi et se lance dans une aventure dont il ne mesure ni l’ampleur ni les conséquences. Mais il serait réducteur de résumer le projet du Voyage dans la Lune à cette seule anecdote familiale. Car si Méliès s'empare de l’idée de son neveu, c’est d’abord parce que le voyage lunaire est un thème populaire en ce début du XXème siècle et ensuite parce qu’il s’inscrit pleinement dans l’imaginaire du cinéaste.

Avant de découvrir Le Voyage dans la Lune sur les écrans de foire en septembre 1902, les spectateurs du monde entier se passionnaient déjà pour cette aventure astrale. D’abord à travers les livres de Jules Verne (cités par Méliès) mais également à travers ceux d'André Laurie (Les Exilés de la Terre, 1888), Pierre de Sélènes (Deux ans sur la Lune, 1896) et George Le Faure (Aventures extraordinaires d'un savant russe, 1889-1896). Herbert George Wells s'inscrivait également dans ce mouvement littéraire avec Les Premiers hommes dans la Lune (1901) où l’aventurier Cavor découvre la civilisation "Sélénite" à bord de son astronef ! Quelques années auparavant, Jacques Offenbach mettait en scène un "opéra féerie" intitulé Le Voyage dans la Lune au Théâtre de la Gaîté (1875). Par la suite, le voyage sur la Lune restera l’une des plus belles utopies de notre civilisation. En 1969, le rêve devient réalité avec la mission Apollo 11 et laisse alors place aux fantasmes martiens.

Mais en ce début de siècle, les récits de H.G. Wells et Jules Verne occupaient une grande partie de l’imaginaire collectif. Georges Méliès faisait évidemment partie de ces rêveurs puisque dès 1891, il avait été l’auteur d’un spectacle intitulé Les Farces de la Lune et les aventures de Nostradamus. Au théâtre Robert Houdin (dont Méliès était le propriétaire), les spectateurs pouvaient découvrir quelques tours de prestidigitation montés dans des décors lunaires. En 1898, Méliès mettait en scène le film intitulé La Lune à un mètre dans lequel un astronome se fait dévorer par une Lune espiègle. L'astre n’était donc pas étranger à l'imagination fertile de Méliès ! Et il suffit donc d’une idée, lancée par son jeune neveu, pour initier ce projet fou...

La Lune à un mètre                                                               Une partie de cartes

Il fallait en effet beaucoup de folie pour réaliser un projet de cette envergure en 1902. A cette époque le cinéma en était encore à ses balbutiements. En France, les frères Lumière découvraient la technique du cinématographe (1895, La Sortie des usines Lumière) et quelques illuminés se lançaient dans cette drôle d’aventure. Au grand dam de son entourage, Méliès en faisait partie et réalisait son premier film en 1896 (Une Partie de cartes). Les premières "vues animées" (le terme "film" n’existait pas encore) duraient quelques secondes et consistaient à saisir des images réalistes : un train arrivant en gare, des badauds dans la rue, une revue navale ou une partie de cartes… Le cinématographe était alors l’affaire d’hommes qui étaient davantage intéressés par les aspects techniques de cette nouvelle machine que par son potentiel artistique.

Caricaturiste, illusionniste, homme de théâtre, Georges Méliès fut le premier à saisir la  dimension spectaculaire et artistique du cinéma. Dans Escamotage d'une dame au Théâtre Robert Houdin (1896), il reprend l’un de ses numéros de prestidigitation favoris dans lequel une jeune femme disparaît sous un rideau. Mais, au lieu de répéter le trucage mis en scène au théâtre (la fille disparaissait par l’intermédiaire d’une trappe dissimulée dans le plancher), Méliès invente le premier effet spécial de l’histoire du cinéma : la "substitution par arrêt de prise de vues". Découvert au hasard du blocage d’une manivelle, cet effet consiste à arrêter la prise de vues et à la reprendre après que l’un des éléments du plan (un personnage, un objet) a disparu ou a été remplacé par un autre. Dans cet Escamotage d'une dame au Théâtre Robert Houdin, Méliès fait donc disparaître son modèle (Jehanne d’Alcy), la transforme en squelette puis la fait réapparaître avant de saluer la caméra. Avec ce tour impressionnant, Méliès donne naissance au "spectacle cinématographique". Enchanté par cette invention dont le public raffole, il ne cessera alors d'améliorer son savoir-faire et d’inventer de nouveaux "trucs".

Escamotage d'une dame au théâtre Robert Houdin                               Illustration du Voyage dans la Lune        

Lorsqu’il se lance dans le Voyage dans la Lune en 1902, Georges Méliès maîtrise parfaitement sa technique et fait preuve d’une avance considérable sur tous ses concurrents. Cependant, il faut se rendre compte de la démesure de ce projet. Dans le Blu-ray édité par Lobster, Serge Bromberg compare cette production à celle du film Avatar de James Cameron. C’est assez juste car Méliès, comme Cameron avec la 3D, inaugurait de nouvelles techniques au sein d'un long métrage et investissait une somme d'argent jamais atteinte jusqu'ici. Composé de 30 tableaux, pour une longueur de film de 260 mètres (équivalent à une projection d’1/4 d’heure) et un prix de revient de 10 000 francs or, Le Voyage dans la Lune était sans commune mesure avec les productions de l’époque. La place de spectacle valait alors environ 50 centimes, il fallait donc que le film attire au minimum 20 000 personnes pour être rentable. Si ce chiffre peut paraître ridicule de nos jours, il ne l’était pas du tout en ce début de siècle (le cinématographe était uniquement réservé aux foires). Personne n’était donc en mesure de savoir si ce projet serait rentable. Méliès autofinançait ses films et ne devait rendre de compte à quiconque. Le Voyage dans la Lune était donc l’aventure d’un seul homme, la prise de risque était énorme...

Trois mois de tournage sont nécessaires pour finir Le Voyage dans la Lune. Méliès filme un ou deux tableaux par semaine (le vendredi ou le samedi) et passe le reste de son temps à préparer les décors et les costumes avec sa petite équipe. Nécessitant de nombreux comédiens, Méliès fait appel à sa troupe de fidèles (Bleuette Bernon, Brunnet, Farjaut, Kelm…) mais également à des acrobates des Folies Bergères, des girls du Théâtre du Châtelet, des chanteurs de music-hall. Homme de scène, Georges Méliès se réserve le rôle du Professeur Barbenfouillis !

Fabrication des décors à l'atelier de Montreuil                               Les "girls du Châtelet" sur le plateau

Une fois le tournage terminé, des copies sont tirées et certaines sont même coloriées. Avant l’invention du film couleur et la sortie de Becky Sharp de Rouben Mamoulian en 1935 (premier long métrage en couleur), de nombreux essais ont été tentés afin d’abandonner le noir et blanc. Méliès fait colorier son premier film en 1896 (Le Manoir du Diable) dans l’atelier d’Elisabeth Thuillier. A cette époque, le procédé de coloriage était un travail titanesque qui consistait à peindre les images de chaque copie, une à une. L’atelier de Madame Thuillier employait près de 200 ouvrières. Il n’en fallait pas moins pour colorier les 13 795 images du Voyage dans la Lune !

Méliès propose les premières copies couleurs à ses acheteurs pour un prix de 1 200 francs or. A cette époque, jamais un film n’a été vendu aussi cher et la réaction des forains ne se fait pas attendre : indignés, il refusent d’acquérir le film. Mais Georges Méliès est têtu et part projeter une bobine de démonstration sur un stand de la Foire du Trône. Les premiers spectateurs ressortent de la salle de projection ébahis et se précipitent afin de raconter leur expérience. Le stand du forain est rapidement envahi par une foule impatiente de faire le voyage sur la Lune ! Méliès peut enfin vendre ses bobines en France et en Angleterre. Malheureusement, Le Voyage dans la Lune est ensuite copié puis distribué aux Etats-Unis par Edison sans rapporter le moindre centime à la société de Méliès (la Star Films). En 1902, le copyright n’existait pas et Georges Méliès pouvait simplement se consoler en voyant son nom "Géo Méliès" célébré de l'autre côté de l'Atlantique. Il enverra ensuite son frère Gaston, accompagné de son neveu Paul, à New-York pour protéger ses droits et bénéficier de la renommée du Voyage dans la Lune. Mais ceci est une autre histoire…

Le Voyage dans la Lune connaît donc un succès sans précédent à travers le monde. Si Méliès n’invente pas de nouvelles techniques en 1902 (tous ses effets avaient été inaugurés auparavant), il les met presque toutes en œuvre au sein de ce projet ambitieux. Le style Méliès devient alors incontournable et marque un véritable tournant dans l’histoire de son art. Son film est d’abord plagié par les sous-fifres de Pathé avant de devenir une référence pour de nombreux cinéastes. Et, à bien y regarder, il est incontestable que Le Voyage dans la Lune préfigurait l’avenir du cinéma...

Avec ce film de 14 minutes, Georges Méliès et son équipe utilisent tous les "trucs" dont ils ont le secret. La "substitution par arrêt de prise de vues", évoquée précédemment, y est omniprésente. On voit notamment les Sélénites disparaître dans des explosions de fumigènes ou un parapluie se transformer en champignon géant.

Une autre technique mise en œuvre est la "surimpression". Ce procédé, courant en photographie, consiste à filmer une première fois avec un cache noir posé sur une partie du décor puis de répéter l’opération en retirant le cache. On positionne ensuite les éléments que l’on souhaite voir apparaître à l’image dans la partie du décor non exposé. Dans le tableau intitulé "Le rêve des explorateurs", on voit ainsi apparaître une comète puis la constellation de la Grande Ourse, la planète Saturne, Bleuette Bernon sur un croissant de lune et deux jeunes filles brandissant une étoile. Cet effet spécial, particulièrement poétique, est un exploit technique inédit pour l’époque.

Le Voyage dans la Lune est également l’occasion de créer des décors et des maquillages extraordinaires. Pour concevoir ces différents éléments, Méliès travaille en amont : il dessine ses images sur de petits cartons avant de se lancer dans leur création finale. Georges Méliès invente ici toute la phase de "préproduction" du film ainsi que le "storyboard" !

Le cinéaste est également l'inventeur des premières créatures déguisées du cinéma fantastique. En faisant appel à des acrobates à la gestuelle étonnante et maquillés en batraciens surréalistes, il crée des Sélénites absolument fascinants. Frankenstein, la Créature du lac noir, Yoda ou ET sont évidemment leurs descendants directs...

Le Voyage dans la Lune fait également appel à des effets pyrotechniques novateurs. Si les explosions ont perdu de leur impact visuel, il est certain qu’en 1902 elles impressionnaient la grande majorité des spectateurs ! Les Sélénites exterminés dans des explosions de fumée rouge, la fonte du canon réalisée dans un tourbillon de fumée étaient de véritables tours de force. Du jamais vu ! Féru de ces effets, Georges Méliès réalisera d’ailleurs l’un de ses films les plus étonnants juste après Le Voyage dans la Lune : dans Eruption volcanique à la Martinique, une prise de vues d’environ une minute, il reconstitue la catastrophe de la Montagne Pelée dans un déluge d’explosions et de fumigènes. Le public en raffole !

Ces décors, personnages maquillés et effets pyrotechniques sont mis en scène par Georges Méliès dans son atelier de verre de Montreuil. Lorsqu’il crée ce bâtiment long d’environ 13 mètres, doté d’une petite scène et dédié à la prise de vues au printemps 1897, Méliès invente le premier studio de cinéma. Cet atelier (magnifiquement recréé par Martin Scorsese dans son film Hugo Cabret) est bien la première "usine à rêves" avant que Gaumont, Pathé puis les Américains ne s’en inspirent. Une preuve de plus du caractère novateur des idées de Méliès...

Si Georges Méliès était évidemment un "truqueur" de génie, il a également participé à la création du langage cinématographique. C’est la scène la plus célèbre du Voyage dans la Lune qui illustre le mieux cette observation. Lorsque l’obus des explorateurs avance vers la Lune avant de s’enfoncer dans son œil, le cinéaste crée un mouvement de travelling (truqué grâce à des "substitutions par arrêt de prise de vues"). Mouvement pendant lequel la vue du spectateur se substitue (presque) à celle des explorateurs. Avec ce plan, il compose la première prise de vue subjective de l’histoire du cinéma ! Quelques années plus tard, d’autres artistes définiront les bases de cette grammaire cinématographique. Autrement dit, les moyens grâce auxquels leurs films seront vus et compris par les spectateurs du monde entier. On verra ainsi naître le hors-champ, le champ/contre champ, le ralenti…etc. Avec Le Voyage dans la Lune et ses autres films, Méliès a participé aux premières définitions de ce langage. D’ailleurs, Le Voyage dans la Lune décrit une histoire tout à fait compréhensible malgré sa longueur. On remarque bien quelques erreurs de montage mais, sans utilisation d’intertitres et avec son scénario décomposé en trois actes, le film respecte les règles fondamentales de la dramaturgie et fait déjà preuve d’une grande maîtrise narrative.

Au-delà du caractère novateur de la séquence de l’obus dans l’œil de la Lune, le cinéaste crée ici une image inscrite pour l’éternité dans l’inconscient collectif. Une image d'une beauté surréaliste, devenue l'un des plus beaux symboles du septième art. Dans les suppléments du coffret édité par Studio Canal, Marc Caro déclare avec justesse que « le visage de la lune avec la fusée dans l'oeil est un peu la Joconde de l'art cinématographique »...

Héritiers de Georges Méliès : Charles Chaplin, John Ford, Orson Welles, Alfred Hitchcock, Steven Spielberg et tant d’autres ont également contribué à transformer ce spectacle de foire en une nouvelle forme d'expression artistique. Avec Le Voyage dans la Lune, Georges Méliès a créé une oeuvre ambitieuse où se concentre tout son imaginaire et son savoir-faire, une œuvre fondatrice de l’art cinématographique. En 2012, soit 110 années après la projection du Voyage dans la Lune à la Foire du Trône, je fais découvrir la version couleur du film à mes enfants âgés de 4 et 7 ans : la beauté des décors et des coloriages les émerveillent tandis que les trucages les laissent complètement dubitatifs. Puis la Lune apparaît avec son œil percé et provoque leur stupéfaction. Une inquiétude commence à poindre avec l’arrivée des Sélénites mais, heureusement, Barbenfouillis et son équipage peuvent retourner sur Terre. Quel soulagement ! Devant leurs yeux grand ouverts, la magie de Georges Méliès est intacte, le cinéma brille déjà de mille feux...

(1) Georges Méliès L'enchanteur
Madeleine Malthête-Méliès
Editions La Tour verte

(2) Voir notre galerie d’images

(3) Interview Le Figaro (08/12/2011)

En savoir plus

La fiche imdb du film