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Critique de film
Le film

Le Voleur de Bagdad

(The Thief of Bagdad)

L'histoire

Ahmed (Douglas Fairbanks), voleur par philosophie et par vocation, vit au jour le jour dans la ville de Bagdad : il se lève le matin là ou il s’est couché la nuit précédente, vole pour son petit déjeuner. Il vole pour vivre et vit pour voler, et se rit de tout et de tous, y compris d’un homme sage (Charles Belcher) qui tente de lui faire comprendre que « le bonheur doit se mériter ». Mais un jour, toutefois, il croise la route d’une jolie princesse (Julanne Johnston), la fille du calife ; dans un premier temps, il s’est introduit dans le palais afin de voler des richesses, mais il découvre la princesse endormie et en tombe amoureux... Il n’aura de cesse de la conquérir, ce qui nécessitera de se faire passer pour un prince. Pour cela, il lui faudra de la persuasion, un peu de chapardage pour se parer d’atours un peu plus prestigieux, et surtout il lui sera nécessaire de contrer les agissements du Prince Mongol (Sojin Kamiyama) qui lui est prêt à toutes les tricheries, dans le but non seulement de se marier à la belle princesse, mais surtout de mettre main basse sur Bagdad... Très vite, la princesse tombe amoureuse et choisit le bel Ahmed, d’autant que le héros a par hasard accompli une prophétie qui était la condition du mariage de la jeune femme, mais aussi parce que c’est le seul choix sensé, les trois autres rivaux faisant bien pâle figure : le Prince de Perse (Mathilde Comont), le Prince des Indes (Noble Johnson) et le prince Mongol sont donc écartés par la princesse. Mais une esclave (Anna May Wong) de la jeune femme, d’origine orientale et partisane du prince fourbe, révèle la vraie identité d’Ahmed. Celui-ci est chassé, et le Calife décide d’imposer une épreuve pour départager les prétendants : il s’agira pour le gagnant de revenir d’un voyage avec le cadeau le plus rare. Les trois princes se mettent en quête, mais Ahmed aussi : il a entendu parler de la quête imposée par le calife et désire y participer, parce qu’il a changé : il ne vit désormais plus que pour l’amour de la princesse, et va affronter les pires dangers pour la conquérir, légitimement, aidé par les conseils de l’homme sage dont il s’est auparavant moqué...

Analyse et critique

Ce film est adapté de plusieurs contes des Mille et une nuits. Comme à son habitude, Douglas Fairbanks a été à la source du scénario, aidé des talents de Lotta Woods (finalement crédité en tant que scenario editor) et Alexander Nicholayevitch Romanoff (un émigré de la famille des Tsars !), sous le pseudonyme approprié de Achmed Abdullah. L’idée était de se servir de tout ce qui allait pouvoir permettre un film de fantaisie pure, gentiment spectaculaire, qui soit un écrin de choix pour les acrobaties joviales de sa vedette... C’est le meilleur long métrage de Douglas Fairbanks et l’un des films les plus notables et les plus importants de l’époque muette. Il est aussi une tentative réussie de film fantastique, un succès artistique sans égal, à la fois expérimental par bien des points (l’utilisation de décors plus qu’extravagants, le jeu inspiré par le ballet) et profondément empreint de l’esprit optimiste qui avait fait le succès de Doug dans les années 10, patron, producteur, acteur, scénariste et principal artisan de ses films. Mais Le Voleur de Bagdad est aussi une œuvre due pour une large part à d’autres grands noms : le réalisateur Raoul Walsh dont il ne faut pas minimiser l’importance ; le décorateur William Cameron Menzies et le costumier Mitchell Leisen, qui deviendront tous deux réalisateurs ; et d’autres, dont bien sûr le directeur de la photographie Arthur Edeson et le principal artisan des effets spéciaux, et propre frère de Douglas, Robert Fairbanks... Enfin l’importance de ce film peut se juger au simple plaisir pris par le spectateur, qui est encore très sensible près de neuf décennies plus tard.

Durant les années 10, Douglas Fairbanks avait construit son succès sur des films énergiques et des scénarios gentiment délirants, tous ancrés dans la vie contemporaine. Ses héros étaient le plus souvent des hommes de leur temps, sportifs et insouciants, qui témoignaient d’un optimisme à toute épreuve. En 1920, l’acteur estimait que la formule avait vécu, d’où la nécessité de passer à la vitesse supérieure. En position de force suite à la création de la United Artists, Fairbanks s’est donc lancé dans des films spectaculaires aux titres très évocateurs (The Mark of Zorro en 1920, The Three Musketeers en 1921, Robin Hood en 1922) sans pour autant tout rejeter de la formule qui avait fait son succès. C'est en héros qu'il a été accueilli et fêté par le public en Europe. Reçu partout en ambassadeur, il a également pu vérifier la solidité de l'industrie allemande du cinéma et s'est porté acquéreur des droits de diffusion de certains films aux Etats-Unis... avec une idée derrière la tête. Il va en effet s'inspirer de ce qu'il a vu, films, atmosphère et effets spéciaux. C'est une sage décision, le film fantastique américain étant à cette époque en l'état de vœu pieux. Il fallait s'inspirer de ceux qui savaient y faire : en 1924, la révolution de Caligari est passée par là et l'on a pu voir sur les écrans allemands Der müde Tod (Les Trois lumières) de Fritz Lang, dont Doug est justement le distributeur aux Etats-Unis, ou Le Cabinet des figures de cire de Paul Leni. Ces films, en particulier, fourniront l'inspiration visuelle de son nouveau projet...

Douglas Fairbanks peut se vanter de bien remplir les salles avec ses films, et comme la United Artists a été créée en premier lieu dans la but de satisfaire aux désirs des artistes (Chaplin, Fairbanks, Pickford et Griffith) qui l'ont imaginée, c'est en toute confiance qu'il se lance dans le tournage d'un film unique pour les années 20 : un film fantastique, extravagant, mais tellement bien pensé et tellement soigné qu'il est toujours irrésistible aujourd’hui. Pour accomplir cet exploit, Fairbanks s'est attaché les services d'un jeune réalisateur qui monte, Raoul Walsh, avec lequel la complicité sera des plus efficaces. Le scénario va lui permettre de retourner à un type de personnage qu’il affectionnait : voleur, vagabond, profiteur, sans scrupules ni attache. Même s’il a un faible pour son copain d’infortune joué par Snitz Edwards, Ahmed est une nouvelle incarnation de Doug, plus encore que ne l’étaient Don Diego, D’Artagnan et Robin, ou encore Lord Huntingdon...

Le tournage s’est déroulé sur plusieurs mois, commençant au printemps 1923 il durera jusqu’à la fin de janvier 1924. Cela n’ira pas totalement sans heurts. Pour commencer, Fairbanks et Walsh ont dû changer l’actrice principale... Evelyn Brent avait été engagée pour tourner aux côtés de Douglas Fairbanks dans un film de pirate qui ne se fera jamais ! Une fois lancé dans son projet de « fantaisie des Mille et une nuits », plus rien ne pouvait arrêter l’acteur-producteur. Evelyn Brent étant sous contrat avec Fairbanks, elle était donc désignée pour en être la co-star. Mais lassée d’attendre durant les mois de préparation, elle a été de moins en moins motivée et n’a semble-t-il pas passé le cap des tests. De fait, à la lumière de ses rôles envoûtants pour Sternberg, on imagine mal la star de Underworld en princesse dans The Thief of Bagdad : les deux acteurs ont donc trouvé un accord à l’amiable. Une autre façon de voir les choses a été relatée par l’actrice elle-même : « I just didn’t like the part of the princess... » Elle n’aimait pas le rôle, mais selon ses propres dires (1), elle ne voyait pas non plus d’un très bon œil la préparation du film qui lui semblait a priori idiot ! Fairbanks a cherché un remplacement et l’a trouvée en la personne de Julanne Johnston, une jeune actrice inexpérimentée qui apportera une interprétation féminine dans la ligne des films précédents. De façon intéressante, on se souvient plus d’une actrice dans un rôle secondaire, et totalement stéréotypé, mais qui hante les mémoires de façon durable : Anna May Wong, repérée par Fairbanks dans The Toll of the Sea (Chester Franklin, 1922), un démarquage en Technicolor de Madame Butterfly, joue la traîtresse orientale dans des costumes affriolants, et a certainement beaucoup plus intéressé les deux auteurs du film que Miss Johnston, engagée pour jouer la femme à conquérir... La jeune actrice sino-américaine sera, de fait l’un des atouts majeurs de ce film qui fera beaucoup pour son statut indéniable de star du cinéma américain des années 20, même typiquement reléguée aux seconds rôles.

Le reste du casting est superbe, avec des trouvailles inattendues comme Mathilde Comont qui interprète le prince de Perse, le gourmand poussah. Seule la française Mademoiselle Comont possédait à la fois le côté poupin et la rotondité nécessaire au rôle qui devait repousser la princesse sans être effrayant. Noble Johnson, bien connu des fans de King Kong, et Sojin Kamiyama, très présent comme Anna May Wong à cette époque dans les rôles douteux d’Orientaux louches, complètent la galerie des princes. Le seul ami d’Ahmed est interprété par Snitz Edwards, mais l’acteur n’est pas non plus le premier choix. Des photos montrent certaines scènes tournées avec un autre acteur dans le même rôle, mais même Jeffrey Vance, auteur du livre de référence consacré à Fairbanks n’a pu en retrouver l’identité. Quoi qu’il en soit avec Edwards, Douglas Fairbanks se permettait le recours à une touche de comédie.

Ahmed, le voleur de Bagdad interprété par Fairbanks, rejoint la liste des héros de l'acteur qui se définissent dans l'action. Ils ne négligent pas le déguisement (Zorro) et seront le plus souvent aidés dans leur volonté de sauver autrui par l'amour. Une fois motivés ils peuvent déplacer les montagnes, et l'énergie athlétique dont ils font preuve peut éventuellement s'accompagner d'une aide, venue au bon moment, des hommes et des femmes qu'ils ont fédérés : voir bien sûr Robin Hood, et plus tard The Gaucho, ou The Black Pirate. Mais surtout, les films sont un peu des parcours initiatiques dans lesquels le personnage principal va définir sa vraie nature. A Don Diego, l'inutile nobliau ridicule, Fairbanks oppose la flamboyance de Zorro : le "pirate noir" n'est pas en réalité le chef dur qu'il semble être, c'est un prince et le Gaucho sera sauvé par l'amour... Comme le voleur de Bagdad. Mais la philosophie de Douglas Fairbanks est là aussi, qui pousse le voleur à s’amender, transfiguré par l’amour. Le film est placé sous le signe d’une phrase qui va motiver le changement d’Ahmed : « Happiness must be earned », le bonheur doit être mérité. Ce type de slogan bon-enfant est bien sûr une philosophie passe-partout qui montre bien qu’on est d’abord et avant tout devant un film d’aventures, à ne pas prendre trop au sérieux. Mais c’est aussi totalement en phase avec la personnalité de Fairbanks lui-même et son caractère entreprenant. Le film nous conte effectivement l’histoire d’un homme qui apprend à mettre de la motivation dans ce qui n’était auparavant qu’une vie facile et sans but. Libérée par l’amour, la personnalité d’Ahmed va le transformer de paria cynique en un homme qui va sauver tout Bagdad en accomplissant des exploits. C’est certes proche d’un optimisme enfantin, mais d’autres à cette même époque (notamment Mary Pickford et Harold Lloyd) partageaient cette idée si typiquement démocratique et américaine : Ahmed, venu de nulle part, trouve la motivation de gravir l’échelle sociale, de s’anoblir de fait afin de mériter le bonheur qu’il convoite. Le bonheur, ou le succès pour Douglas Fairbanks, le self-made-man qui en 1924 savait de quoi il parlait. Ahmed va donc changer, et conquérir de haute lutte le bonheur dans l’amour qui seul le fera désormais avancer. Il va donc affronter le feu, les monstres de la vallée, les sirènes de la mer de Minuit, et va seul, ou en tout cas aidé d’une magie chèrement acquise, combattre les armées du prince Mongol.

Soyons juste : Ahmed sera aussi aidé par un certain nombre d'accessoires magiques, certains importés d'Allemagne : objets venus de l'Orient dont un tapis volant (Les Trois lumières), bestiaire imaginaire fantastique dans lequel brille un dragon. Le tout sera situé dans un Orient constamment stylisé, assumé comme faux (inspiré du Cabinet des figures de cire de Paul Leni, dont un épisode transposait en Orient le style expressionniste de Caligari) et dont le rendu va bénéficier d'une idée toute simple : c'est une immersion complète, on ne verra aucune couture. On pourra ainsi assumer que le décor de Bagdad est fait d'un sol ciré, y compris dans la rue, permettant également d'assumer cette fausse mer faite de toile... Le résultat est proche d'un décor d'opéra. Chaque décor de chaque étape du parcours a fait l’objet d’une recherche intensive du meilleur effet, depuis Bagdad, son palais et son bazar (des décors qui sont presque les seuls visibles dans la première partie), à tous ces lieux imaginés par Fairbanks et son équipe, qui montrent la quête d’Ahmed et de ses ennemis : un caravansérail dont l’entrelacs de bois, de cordes et de pierre tranche avec le luxe grandiose du palais, la vallée de feu, la vallée des monstres, la caverne des arbres enchantés... C’est que le film est une première dans l’histoire du cinéma américain. Des metteurs en scène ont déjà essayé d’explorer certaines voies du fantastique mais jamais sur cette échelle et avec une telle réussite. De fait, les effets photographiques et autres sont nombreux, généralement réussis et très bien dosés. Et si les décors fantastiques permettent souvent la tricherie d’effets spéciaux (surimpressions, matte-painting, plaques de verre, doubles-expositions, etc...) les décors de Bagdad impressionnent par le fait qu’une large part en est construite à l’échelle, ou en tout cas de façon gigantesque. Ce serait, toujours selon l’historien-biographe Jeffrey Vance, le plus grand décor construit à Hollywood... Et il sera mis à profit plus d’une fois dans le film, permettant notamment à Walsh de promener sa caméra dans Bagdad au matin dès les premières séquences, donnant à voir une scène remarquable dans un décor qui ne l’est pas moins. Il s'agit d''une séquence cruciale puisqu’elle va motiver le changement profond de notre héros : Ahmed s’est introduit chez la princesse et cherche de quoi la satisfaire. Il l'aperçoit, endormie, d’abord cachée par la mousseline d’une moustiquaire. Fairbanks va délayer son approche, la rendre lente, et le montage va se compliquer. Cette approche est rendue parfaitement logique par le décor qui situe le lit en contrebas et Ahmed en haut, sur une mezzanine. La scène par sa longueur va prendre plus d’importance, et le personnage de la princesse aussi, ce que n’aurait peut-être pas pu faire toute seule Miss Johnston, admettons-le...

Au fantastique et à l'expressionnisme de ses sources, Fairbanks va opposer une autre forme d'exagération en accentuant le coté ballet de sa propre prestation : les figurants sont si nombreux qu'il faut bien faire un effort pour que l'acteur s'en détache. Un bon exemple de cette gestuelle exagérée se trouve au début du film, lorsque Fairbanks est encore un simple voleur et parcourt de balcon en toit les rues de Bagdad, grappillant son déjeuner et les bourses tentantes des passants. Voyant la démonstration d'une corde magique, il la convoite et fait un geste de la main, comme le ferait un enfant. Ce geste répété qui n'a rien de naturel est parfaitement clair pour le spectateur. Autre avantage pour l'acteur : il peut pour une fois échapper au maquillage qui, habituellement, le blanchit considérablement puisque Fairbanks est un adepte des activités sportives sous le ciel de Californie et que sa peau constamment exposée a le plus souvent besoin qu'on l'assagisse un peu s'il veut jouer un D'Artagnan ou un Robin Hood... Ici, c'est un Fairbanks un peu plus au naturel, habillé de peu d'étoffe du reste, qui va exposer son corps d'athlète dans des gestes plus emphatiques encore que d'habitude. Enfin, l'exagération et l'exacerbation des mouvements sont étendues à l'ensemble du casting. Le film en conserve une certaine fraîcheur, une espèce de second degré assumé qui est relevé ça et là d’épices plus secrètes. On notera qu’Anna May Wong a droit à un grand nombre de gros plans et que son jeu est sans doute moins exagéré. Parmi les rivaux d’Ahmed, il y a aussi le fourbe prince des Mongols, cruel et plein de ressources pour faire le mal et assumer son but : la domination. Cette sale manie de donner le mauvais rôle aux Asiatiques est ici présente de façon spectaculaire avec deux des stars orientales les plus populaires. Mais dans le cadre du film, situé dans un imaginaire de carton-pâte, cette odieuse convention s'accepte finalement assez bien... Et avec ses 149 minutes de projection, le film s'offre le luxe d'être l'un des plus longs films américains des années 20 - je parle ici des durées de film en exploitation, non lors de premières souvent plus longues. Cette longueur inhabituelle est sans doute l'une des raisons qui vont pousser le public à bouder le film, hélas... Dommage parce que non seulement c'est une fête visuelle, mais en prime les effets spéciaux sont très réussis, comme la cohérence des séquences merveilleuses dans un pays qui, répétons-le, ne savait pas encore faire du cinéma fantastique. A ce titre, The Thief of Bagdad s'avère une grande première : un film dans lequel le bon dosage de création et d’imagination a enfin pu être trouvé. C’est à mettre au crédit de ses deux principaux artisans comme une grande réussite.

Ce qui nous amène enfin à parler de Raoul Walsh. Le metteur en scène, 36 ans au moment du tournage, a été choisi par Fairbanks qui souhaite ne pas faire appel aux mêmes Niblo, Fleming, Dwan, et veut du neuf. En Walsh (qu’il appellera « l’Irlandais », selon les souvenirs du réalisateur), il sait qu’il a trouvé un homme tenace, ingénieux mais juste, et qui ne cherchera pas à tirer la couverture à lui. Il avait besoin d’un homme qui sache raconter des histoires pour prolonger ses désirs de scénariste, qui soit occasionnellement un ingénieur pour compléter les dispositifs imaginés par son frère Robert, et qui soit enfin un acteur. Il ne pouvait pas mieux tomber... Il a choisi le meilleur metteur en scène possible pour réussir à gérer un tournage marqué par des décors grandioses sans pour autant perdre la dimension humaine. La scène durant laquelle Ahmed tombe amoureux aurait pu être efficacement mise en scène par Fred Niblo, par exemple, mais on aurait alors eu une scène plus directe qui aurait privilégié l’efficacité de la narration (Fairbanks aperçoit une femme, il tombe amoureux, il s’approche) sur le changement de tempo et on serait passé à côté d’un moment inoubliable. Walsh peut s'enorgueillir d'avoir réalisé non seulement le plus long, le plus cher, mais aussi le meilleur des films de Fairbanks. Sa réputation n'est aujourd'hui plus à faire mais l'image du conteur génial est née de ce genre de films dans lesquels le metteur en scène s'efface derrière l'efficacité de ses dispositifs, tout en utilisant toujours à bon escient ses ressources (décors, truquages, figuration...).

Il fallait bien sûr du talent pour réussir à rendre cohérent un mélange entre personnages bien définis, décors délirants et envahissants, et histoire de longue haleine. C'est, selon moi, une réussite sur toute la ligne : on ne perd jamais de vue les héros et les allers-retours entre Ahmed et ses concurrents, lors de la recherche d'un objet magique pour permettre de départager les "princes" afin de déterminer qui emportera la main de la princesse, soit un conte qui se boit comme du petit lait. Mais de quel talent s’agit-il ? Celui de Walsh, réalisateur certes déjà chevronné, qui a travaillé auprès de Griffith, et était placé en très haute estime par les critiques dès les années 10, ou celui de Douglas Fairbanks ? Scénariste, acteur et producteur, il était bien sûr très impliqué dans ses films, lui qui attendait de ses réalisateurs qu’ils réalisent ses rêves à lui. Mais des photos le prouvent, il n'était jamais très loin du mégaphone... Quant aux imports (dragons, tapis volant, boule de cristal, cape d'invisibilité), ils sont parfaitement rendus et ne se content pas d'apparaître, le metteur en scène les a dotés de vie. C'est donc un grand film de Raoul Walsh autant qu'un grand film de Douglas Fairbanks. Si la critique est aujourd’hui à peu près unanime pour considérer ce long et beau film comme son meilleur, il n’en a pas toujours été ainsi : des voix discordantes se sont souvent fait entendre, dénonçant le gigantisme des décors (au détriment des personnages) et les prétentions de Fairbanks qu’ils estimaient plus à l’aise dans ses petits films des années 10. Peu importe, finalement, puisque aujourd’hui, ce film peut être vu et apprécié à sa juste valeur : le reflet d’une époque, optimiste et bon enfant, le pic de créativité d’une industrie dans laquelle tout restait à faire, un film-ballet témoin d’une grande ambition artistique, sommet de l’œuvre d’un grand bonhomme de cinéma, en même temps qu’un délire qui permet encore à qui le souhaite aujourd’hui de s’échapper, pour un instant précieux, de la réalité.

(1) Relatés dans "Evelyn Brent, The life and films of Hollywood’s lady crook" de Lynn Kear et James King.

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Par François Massarelli - le 26 mars 2013