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Critique de film
Le film

Le Venin de la peur

(Una lucertola con la pelle di donna)

Partenariat

L'histoire

Londres. Carol Hammond (Florinda Bolkan) fait un rêve récurrent dans lequel elle se retrouve emportée par une foule nue jusqu'à une femme séduisante dans les bras de laquelle elle succombe. Florinda reconnaît dans l'inconnue sa voisine, Julia Durer (Anita Strindberg), et son psychanalyste, le Dr Kerr (George Rigaud), lui explique que si elle rêve de cette femme à la vie délurée, c'est qu'elle réprouve son mode de vie tout en jalousant sa liberté. C'est que Carol mène une vie bourgeoise et rassurante avec son mari Frank (Jean Sorel), avocat associé dans le cabinet de son père.


Une nuit, son rêve change et elle se voit assassiner son amante fantasmatique à coups de coupe-papier. Or, le lendemain matin, on retrouve le corps mutilé de Julia, poignardée par trois fois et recouverte d'un manteau de fourrure. Le même manteau que Carol portait dans ses rêves et qui a disparu de sa garde robe. L'inspecteur Corvin (Stanley Baker) mène l'enquête et Carol ne tarde pas à lui raconter ses rêves prémonitoires...

Analyse et critique

L'ambiance est posée dès le générique mystérieux, une masse rouge informe envahissant l'écran sur une musique angoissante d'Ennio Morricone parsemée de grincements et autre bruitages étranges. La masse laisse place à une femme qui traverse un train, paniquée, se faufilant dans la foule le visage crispé. Foule qui se transforme soudainement en une masse dénudée et orgiaque dans laquelle elle peine à se frayer un chemin. Puis tout disparaît autour d'elle. Plus rien qu'une nuit sans fin dans laquelle elle tombe. Une femme blonde et lascive l'attend en rigolant. La rêveuse se recule, paniquée, un cri déchirant son visage sans qu'un seul son ne sorte. La femme s'approche doucement d'elle, la calme de son sourire et commence à la déshabiller. La musique se fait douce tandis que les deux femmes font l'amour. Carol se réveille dans son lit, en plein orgasme onaniste.



Lucio Fulci reprend la petite tentation saphique de Perversion Story en la développant dans cette ouverture graphiquement superbe, qui serait comme le rêve fantasmatique des héroïnes de son précédent film. Car c'était bien le duo féminin qui prenait l'ascendant sur le présupposé héros du film, incarné par un Jean Sorel inexpressif que l'on retrouve ici dans un rôle voisin, celui de l'époux de Carol. Fulci reprend également pour cadre le milieu de la haute bourgeoisie, troquant le mari chef de clinique pour un avocat et San Francisco pour le Swinging London. La description que fait Fulci de cette bourgeoisie est aussi acérée qu'ironique, le cinéaste parvenant en quelques séquences superbement construites à montrer l'ennui et la prison dorée dans laquelle Carol étouffe.

Une prison dont les murs se craquellent peu à peu. Le dehors ne cesse en effet de rentrer dans cet univers clos qui se voudrait immuable, imperméable à tout ce qui agite le monde extérieur. Un monde lisse, contrôlé, sans pulsion ni désir. Mais le soir venu, Carol entend sa voisine Julia faire l'amour et de son appartement proviennent les bruits de fêtes dantesques qui viennent troubler les paisibles repas des Hammond. Et Carol de fantasmer sur ce dehors, se laissant happer par ses rêves, osant éprouver du plaisir en se caressant, sa sexualité refoulée se trouvant réveillée par les bacchanales de Julia. Mais le Dr Kerr le lui assène dès le début : Julia incarne le péché, le vice. Et il glisse en elle une insidieuse culpabilité qui vient hanter ses nuits. Cette lutte entre pulsion et raison, entre liberté et morale, entre rêve et réalité va être au cœur du film.


La contamination se joue tout autant au niveau narratif que visuel. La mise en scène baroque des rêves s'introduit subrepticement dans le monde réel. Alors que la caméra était posée au début, à partir de la découverte du meurtre, elle s'emballe. Très mobile, elle incarne le trouble de Carol face à son monde qui bascule, ses rêves qui franchissent le mur poreux de sa réalité, son refoulé qui s'insinue dans son quotidien. Lorsque Carol n'est pas de la scène, la mise en scène est à contrario classique, efficace et sans fioritures. Dès qu'elle est présente, Fulci joue sur les arrière-plans, parsème les décors de détails signifiants (des tableaux de Francis Bacon au-dessus du lit et dans le salon qui vont venir nourrir les cauchemars de Carol), varie les échelles de plan, utilise des zooms et des mouvements rapides, des plans courts, un montage haché... Ce double registre permet de créer des respirations et de donner plus de force aux scènes avec Carol, Le Venin de la peur fonctionnant ainsi bien mieux que Perversion Story qui ne possédait pas ces variations et finissait par s'épuiser en cherchant l'effet au sein de chacune des ses séquences.



Le Venin de la peur est souvent présenté comme le premier giallo de Fulci. S'il en épouse effectivement la mise en scène baroque, on reste dans un récit de manipulation criminelle et non dans la succession de meurtres qui caractérise le genre. C'est un assassinat unique qui lance le récit et non une série de crimes. Contrecoup, après une mise en place brillante, le film patine un peu en son milieu, le récit se déroulant sans grande inventivité tandis que les pièces du puzzle s’emboîtent une à une. Heureusement, l'interprétation est de qualité, de la mannequin brésilienne devenue récemment actrice Florinda Bolkan (Les Damnés, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon) à Jean Sorel en passant par le britannique Stanley Baker (Les Canons de Navarone, Zoulou...), tous inquiétants et opaques à souhait. Fulci maintient aussi l'intérêt par quelques scènes marquantes dans lesquelles Carol se retrouve confrontée à un meurtrier à l'arme blanche (il renoue par là brièvement avec les codes du giallo). La première la conduit dans un laboratoire où une rangée de chiens sujets de vivisection font l'objet d'une vision horrifique assez marquante. (1) La seconde est une scène de poursuite avec grand orgue, architecture délirante de l'Alexandra Palace (grande structure entre hangar et cathédrale), chauves-souris (animées par Carlo Rambaldi) et attaque à l'arme blanche. Un beau morceau de bravoure de dix minutes.


C'est que si le récit avance un peu avec peine, le style Fulci s'affirme grandement. Si l'on retrouve les figures de Perversion Story - déformations par l'usage du grand angle, cadres obliques, zooms, jeu sur la profondeur de champ... - elles sont utilisées ici à bien meilleur escient, ce qui permet au film d'éviter ce trop-plein qui finissait par rendre quelque peu lisse cette précédente réalisation. Emblématique la séquence du dîner bourgeois contaminé par la fête hippie de l'appartement de Julia, la tranquille réunion familiale se trouvant contaminée par la musique psychédélique et les hurlements des fêtards. Fulci monte en parallèle les images du dîner et de la bacchanale en usant d'un habile split-screen, mais ne tranche pas dans le même temps sur le statut de ces dernières : fantasme de Carol ou réalité ? Les scènes de rêves sont aussi l'occasion de grands délires visuels et le film doit beaucoup au travail du chef opérateur Luigi Kuveiller qui avait déjà photographié Profondo Rosso de Dario Argento. Les premiers effets véritablement horrifiques font également leur apparition dans l'univers de Fulci : la scène sus-citée de vivisection ; une tablée de momies avec un gros plan sur le ventre étripé de la belle fille de Carol ; le meurtre fantasmé de Julia à coup de coupe-papier où la caméra filme au ralenti la lame pénétrer la poitrine de la victime, son visage dont on ne sait s'il souffre ou jouit et s'autorise des gros plans sur un sein transpercé dont s'écoule le sang...


Fulci mêle graphiquement dans cette scène Eros et Thanatos. Le Docteur Kerr explique d'ailleurs que ce meurtre est une avancée pour Carol, qu'elle a tué cette part d'elle attirée par le « vice et la décadence », qu'elle s'en est libérée. On retrouve là le Fulci catholique qui condamne le vice, même dans ses récits les plus horrifiques, et il n'est qu'à voir sa description bien réactionnaire de la communauté hippie ou cette volonté de toujours punir celui qui a péché pour accepter l'idée qu'il est loin d'être un cinéaste progressiste. Dans ce registre, un des titres d'exploitation français du film - Les Salopes vont en enfer (2) - se révèle finalement assez fidèle à la morale du film, le vice étant ici clairement associé à l'homosexualité. Mais si Fulci tourne autour du lesbianisme, ce n'est pas seulement pour le condamner, il y a clairement - et la manière de filmer ces scènes en atteste - quelque chose du domaine de l'excitation. (3) Si Fulci ne cache pas son catholicisme, cinéaste il ne cesse de nourrir son imaginaire filmique de pulsions, de vice (du moins ce qu'il considère comme tel), de visions d'horreur. Cette dualité donne à ses films une force schizophrène stupéfiante et malsaine.


Le récit reprend sinon également nombre d'éléments déjà présents dans Perversion Story, également co-écrit avec Roberto Gianviti : l'enquête qui repose sur la comparaison d'empreintes digitales, l'innocent accusé, le complot ourdi par un tiers. Si Perversion Story se référait à Vertigo, c'est ici aux auteurs du roman original, Boileau et Narcejac, que l'on ne peut s'empêcher de penser. Certainement que les collections jaunes italiennes regorgeaient de ces récits policiers reposant sur des twists aussi imprévisibles que tarabiscotés. Mais si l'ombre de Hitchcock persiste dans le fond psychanalytique du film, on pourrait également être chez un Fritz Lang pop tant Fulci semble faire reposer son intrigue sur la psychanalyse, la frustration, le retour du refoulé. Pas de rêve imaginé par Dali ici, c'est Bacon qui le remplace avec l'irruption dans un des songes de Carol d'un cygne au corps ouvert qui sort du tableau posé à la tête de son film. Une image qui ramène bien évidemment au sexe féminin, au désir frustré de Carol, comme ces chiens éventrés qui sont filmés comme des vagins.


[Attention, divulgachage]
Des visions clairement analysables qui sont placées ça et là pour que le spectateur s'amuse à les décoder, ce qui le conduit sur de fausses pistes et permet à Fulci de le prendre au piège. Car Fulci et Gianviti s'amusent in fine à prendre le contre-pied des théories freudiennes, celles-ci - constamment explicitées par le Docteur Kerr pour ceux qui ne suivent pas - venant servir les desseins du criminel. Ils utilisent la vague du cinéma psychologique comme un élément narratif, une manière de manipuler le récit et le spectateur. Mais enivré par son audace narrative, trop heureux de jouer avec le public, le film rencontre un problème dans sa résolution. En effet, la révélation finale vient complètement à l'encontre de la mise en scène qui la précédait et qui pour le coup s'avère n'avoir été que manipulation éhontée, mensonge orchestré pour nous mener sur de fausses pistes successives pour nous surprendre en dernier ressort. Il est souvent dit que ce final aurait été imposé à Fulci par son producteur mais on peut douter de cette hypothèse tant la construction du film repose sur ce twist. On a plutôt affaire à un problème moral de mise en scène, une forme de malhonnête qui rejoint celle qui taraude un Fulci partagé entre vice et vertu. L'inspecteur Cordin qui confesse Carol (plan symbolique de l'ange dans le cimetière) en lui expliquant tous les dessous de l'intrigue pourrait tout aussi bien s'adresser à Fulci qui en tant que cinéaste a manipulé le spectateur comme Carol son entourage et la police. Finalement, le seul indice véritable du film c'est son titre original : Una lucertola con la pelle di donna...

Ce mensonge constant, la mise en scène est donc profondément problématique mais aussi quelque part assez jouissif, Fulci allant tellement dans la direction de spectateur qu'il retourne le film sur lui-même (une femme qui manipule tout le monde, un cinéaste qui manipule son public), atteignant une forme de non-retour dans la manipulation gratuite, transgressant avec une certaine part d’inconscience le pacte entre le film et son public. Selon l'humeur, on trouvera donc ce Venin de la peur au choix malhonnête ou brillant. Et si l'on dépasse ce débat moral, on l'appréciera comme un thriller inventif, complexe, brillamment mis en scène et interprété.


  1. (1) Séquence qui vaut à Fulci et à son producteur de se retrouver devant le juge à la sortie du film, la SPA italienne étant persuadée qu'ils ont torturé de vrais chiens lors du tournage. Une fois la preuve faite qu'il s'agissait bien de trucages, il ne sont plus inquiétés mais le film acquiert une aura sulfureuse suite à ce procès.
    (2) Le film est distribué en France sous le titre Carol en 1971, puis est rebaptisé Le Venin de la peur pour une réédition en 1976 qui aurait au même moment été exploitée sous le titre Les Salopes vont en enfer avec l’ajout de plans pornographiques pour les salles du circuit X. Information à mettre au conditionnel.
    (3) Au rayon ragots, Florinda Bolkan avait fait l'objet d'un scandale dans la presse paparazzi à cause d'une liaison homosexuelle.

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Par Olivier Bitoun - le 9 février 2018