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Critique de film
Le film

Le Vengeur agit au crépuscule

(Decision at Sundown)

Partenariat

L'histoire

Bart Allison (Randolph Scott) arrive à Sundown avec une seule idée en tête, abattre Tate Kimbrough (John Carroll), l'homme qui dirige la petite ville d’une main de fer et qu’il recherche depuis maintenant trois ans. Au risque de se faire trouer la peau à chaque minute, et de mettre ainsi également en danger la vie de son ami Sam (Noah Beery Jr.), il met tout en œuvre pour y arriver et ne veut pas entendre raison. Mais pourquoi un tel acharnement ? Quelles en sont les raisons et ces dernières sont-elles justifiées au point de mettre ainsi la ville sens dessus dessous ? Surtout qu’il retrouve son ennemi juré (qu’il n’a pourtant jamais croisé de sa vie) alors que celui-ci est sur le point de se marier avec Lucy (Karen Steele), la fille d’un des notables de la ville, Charles Summerton (John Litel). Avant de se rendre à la cérémonie, Kimbrough fait ses adieux à sa maîtresse toujours folle amoureuse de lui, la courtisane Ruby James (Valerie French). Après être entré dans l’église pour perturber le mariage en annonçant à Lucy que si elle passait la bague au doigt, elle serait veuve le soir même, Bart sort en courant se réfugier avec Sam dans une écurie ; c’est à leur tour d’être piégés, cernés par tous les hommes de loi qui ne comptent pas les laisser ressortir vivants, d’autant que le shérif Swede Hansen (Andrew Duggan) fait partie des hommes à la botte de Kimbrough. Parmi les habitants, seuls le barman (James Westerfield) et le docteur (John Archer) haïssent sans le cacher ‘le maître de ces lieux’. Profitant de l’instabilité créée par l’arrivée en ville de Bart, le médecin va tenter de faire changer les mentalités de ses concitoyens en leur faisant comprendre que la faute leur incombe à tous si la situation en est arrivée à s’envenimer à tel point, en laissant au départ (sans lever le petit doigt) un homme avoir la mainmise sur leur ville…

Analyse et critique

Aux États-Unis, les amateurs de westerns auront été gâtés en cette fin d’année 1957 avec les sorties consécutives d’excellents films signés Anthony Mann (The Tin Star – Du sang dans le désert), Richard Bartlett (Joe Dakota) puis enfin, celui qui nous intéresse ici, l’encore trop méconnu Decision at Sundown, la troisième collaboration entre Budd Boetticher et son acteur de prédilection, Randolph Scott. Au sein de ce fabuleux cycle de sept westerns, il s’agit malheureusement de celui globalement le moins apprécié, toujours laissé à la traîne en compagnie du vilain petit canard du lot, le seul produit par la Warner, Westbound (Le Courrier de l’or), qui ne mérite d’ailleurs pas plus l’opprobre, mais sur lequel nous aurons l'occasion de revenir plus tard. Pourquoi une telle injuste désaffection pour ce Decision at Sundown par rapport aux autres oeuvres du cycle ? Par le fait d’être le seul western urbain du lot, les fans du cinéaste préférant voir les personnages de ses films évoluer au sein de Lone Pine ou autres paysages désertiques ? Car non seulement il diverge de ses petits camarades par le fait de faire se retrouver le spectateur cloitré en ville, mais également par celui de proposer la description d’un panel de personnages assez large alors que les autres westerns du corpus se concentrent sur à peine une dizaine à chaque fois. Mais quelles qu'en soient les raisons (qui me semblent sincèrement assez inexplicables), devant la perfection de ce western, il est difficile pour moi de ne pas être dithyrambique à son égard, le considérant dans le domaine du western ‘urbain’ peut-être encore plus beau que ces autres chefs-d’œuvre plus célébrés que sont les superbes Rio Bravo de Howard Hawks et Silver Lode (Quatre étranges cavaliers) d'Allan Dwan, et même, pour sa remarquable étude de caractères, pour sa complexité et son humanité, un cran au-dessus des précédents Scott/Boetticher, à savoir Sept hommes à abattre (Seven Men from Now) ainsi que L’Homme de l’Arizona (The Tall T).

- Bart Allison (Randolph Scott) : "Is Tate Kimbrough a big man in Sundown?"
- Sam (Noah Beery jr), son meilleur ami : "The biggest! He's got that town in his fist and he's squeezin' it hard. Ain't heard folks complain much. Guess they're all scared."
- Bart Allison : "I'm glad to hear he's doing so well. When a man's riding high, the ground comes up and hits him a lot harder when he falls."

Le postulat de départ de Decision at Sundown pourrait presque être résumé par cet échange entre les deux amis venus à Sundown dans le but de faire tomber le potentat local. Mais rien ne se déroulera comme on aurait pu le croire, l’intrigue et les motivations de chacun nous amenant de surprises en surprises jusqu’à ce final totalement inhabituel et surtout grandement imprévisible ; dans le même temps le manichéisme sera totalement absent, ceci étant valable pour l’ensemble des personnages qui, quel que soit leur temps de présence à l’écran, seront tous d'une exceptionnelle richesse dans l’écriture, tous plus complexes les uns que les autres. Bref, Decision at Sundown est très certainement le plus intriguant quoique le moins connu du cycle Scott/Boetticher. On quitte les paysages secs et désertiques de Lone Pine pour aller se confiner en ville car, comme Rio Bravo, il s’agit d’un western urbain, peut-être l’un des plus originaux qu’il m’ait été donné de voir avec entre autres Le Cavalier traqué (Riding Shotgun) d’André de Toth datant de 1954 et déjà avec Randolph Scott. Ici, Bart Allison arrive à Sundown avec une seule idée en tête : abattre Tate Kimbrough, l'homme qui dirige la ville d’une main de fer et qu’il recherche depuis maintenant trois ans. Au risque de se faire trouer la peau à chaque minute et de mettre aussi en danger la vie de son meilleur ami, il met tout en œuvre pour y arriver et ne veut pas entendre raison. A priori rien que de très banal. Même lorsque nous apprenons que la cause en est une femme, sa femme qui l’aurait trompée avec Tate Kimbrough avant de se suicider. Seulement voilà : même si Tate Kimbrough se trouve avoir été le dernier à l’avoir côtoyée, il est loin d’être le seul homme avec qui elle semble avoir frayé alors qu’elle était encore l’épouse de Bart. Le personnage de Randolph Scott a été sans le savoir cocufié à de très nombreuses reprises ; il n’a donc aucune raison de vouloir aveuglément se venger sur l’homme qu’il a choisi d’abattre d’autant plus que c’est son ex-femme, nymphomane, qui s’est jeté à son cou. Ceci, il n’en a jamais rien su mais ça n’excuse en rien son comportement presque dément. Son grain de folie, on s’en rend compte dès la première séquence au cours de laquelle il braque les conducteurs de la diligence à bord de laquelle il a pris place dans le seul but de la faire s’arrêter afin qu’il en descende ; il y avait moyen plus cordial de pouvoir le dire mais Bart semble préférer la manière forte.

D’emblée, à partir des peu d’éléments que j’ai déjà essayé de résumer, il paraitra très certainement évident au plus grand nombre que le scénario est loin de se présenter comme aussi conventionnel qu’on l’imaginait à la seule lecture du pitch. Burt Kennedy n'était donc pas le seul garant de la perfection des autres films du duo Scott-Boetticher puisque cette fois il n'est pas l’auteur de ce chef-d'œuvre. Decision at Sundown a été écrit par Charles Lang, scénariste très peu prolifique, responsable d’à peine une dizaine de scripts dont trois pour Budd Boetticher. Au vu de son remarquable travail d’écriture, on ne peut que regretter qu’il se soit arrêté aussi vite ; on se consolera en sachant que sa troisième collaboration avec Boetticher sera encore bougrement réjouissante puisqu’il s’agira de l’iconoclaste Buchanan Rides Alone (L’Aventurier du Texas). Malgré ce changement de scénariste, comme dit déjà plus haut, tous les personnages s'avèreront donc une fois encore bien plus riches qu'ils ne semblaient devoir l’être de prime abord, la différence avec les autres westerns de la série étant que le panel décrit est ici bien plus important, le film ne comptant pas moins d’une vingtaine de protagonistes d’une rare consistance, intelligemment fouillés, même parmi les nombreux seconds rôles. Aidés en cela par une irréprochable direction d’acteur, impossible du coup d’oublier les comédiens Richard Deacon, le pasteur cachant sa fiole de whisky sous sa soutane, John Litel, le père de la mariée ayant perdu l’estime de soi lors de cette impitoyable journée ("Perhaps you haven't noticed it, but I've lost more than anyone else. I lost my self-respect"), Ray Teal, le rancher qui va se rebeller contre les hommes du shérif, Andrew Duggan, l’homme de loi justement, obéissant au doigt et à l’œil au 'dictateur' local, James Westerfield, le barman pessimiste sur la nature humaine ("Doc, when you have been tending bars as long as I have, you wouldn't expect so much out of the human race."), Vaugh Taylor, le barbier couard et mauvaise langue, et quelques autres…

Si l’on en vient maintenant à parler des protagonistes de plus grande importance, à tout seigneur tout honneur, Randolph Scott interprète donc un homme obnubilé par la vengeance au point de frôler la folie paranoïaque. Le comédien est tout simplement grandiose et parvient même à nous fait venir les larmes aux yeux lors de la séquence suivant celle au cours de laquelle son ami se fait tirer dans le dos. Mais on aurait tout aussi bien pu le dire de Karen Steele, Valerie French, John Archer et surtout John Carroll. Ce dernier, acteur chevronné de la Republic Pictures, compose un ‘gentleman despote’ vraiment charismatique et pas spécialement antipathique : un rôle qui aurait été comme un gant à Clark Gable vingt ans plus tôt. Malgré ses innombrables défauts, le principal ‘Bad Guy’ se révèle vraiment attachant, probablement l’un des plus inoubliables ‘méchants’ de western, pas seulement mégalomane mais dans le même temps posé, courageux et extrêmement intelligent. Enfin, la réputation de machisme du cinéaste est encore mise à mal car ses deux personnages féminins sont richement décrits et ô combien importants pour le déroulement de l'histoire, en plus d'être l’un comme l’autre grandement touchants. L’une des femmes, interprétée par Karen Steele (Mme Boetticher à l’époque), est la mariée à qui Bart annonce qu’elle sera veuve le soir même et qui, suite à celà, va se mettre à réfléchir à sa situation et enfin s’affranchir des décisions de son père ; la seconde (encore plus attachante) est une prostituée qui a toujours été amoureuse du futur marié, ce dernier semblant en retour éprouver pour elle une grande estime et une amitié indéfectible sans que sa future épouse en soit outrée. A la dernière minute du film, le dernier geste de la courtisane aura fait bifurquer à nouveau l'intrigue vers une direction totalement innatendue pour le plus grand bonheur des romantiques purs et durs : magnifique ! On aura une fois encore compris à quel point les relations entre les personnages ainsi que leur psychologie respective sont d’une modernité étonnante au sein d’un genre parfois déprécié pour sa misogynie, sa simplicité et son conservatisme.

Par l’intermédiaire du personnage du médecin, une grande humanité et un profond sens de l'éthique se dégagent également du scénario de Charles Lang lorsqu’il aborde le problème de la lâcheté collective des citoyens ayant laissé un homme et ses sbires avoir la mainmise sur leur ville et de ce fait sur leurs vies. Le discours que le personnage interprété par John Archer tient aux habitants réunis dans le saloon, en présence de Kimbrough lui-même, est un modèle du genre et démontre si besoin était de l'immense qualité des dialogues de ce film finalement assez théâtral (sans que ce ne soit aucunement péjoratif) : unité de lieu (Randolph Scott ne sort pas d'une pièce unique pendant quasiment trois-quarts d'heure), unité de temps (l'histoire se déroule en moins d'une journée), resserrement maximal du scénario, dépouillement de la mise en scène (sans pour autant oublier un côté spectaculaire bien présent dans les scènes d'action, toutes parfaitement maîtrisées et d’une redoutable efficacité) ; le tout au service d'une thématique passionnante, la vengeance étant le révélateur de la prise de conscience collective de tous les habitants de la ville face à la violence du conflit qui se déroule sous leurs yeux ; la mauvaise conscience et la honte finiront par céder la place à la rébellion envers l’homme et ses sbires qui tenaient la ville sous leur coupe… Techniquement parfait, avec une gestion rigoureuse de l'espace (après la splendide première séquence au sein de beaux paysages verdoyants voyant la diligence en fond d’écran dévaler une colline à contre-jour, nous avons rapidement l'impression de bien connaître la topographie de la ville), un beau travail du chef opérateur Burnett Guffey avec des cadrages toujours aussi étonnants et précurseurs des westerns des années 1960 (Sergio Leone entre autres), un score encore superbe et entêtant du décidément excellent Heinz Roemheld, des éclairs de violence parfois fulgurants pour un western qui n'en oublie à aucun moment d'être captivant et intelligent, et même parfois drôle grâce à un Noah Beery Jr qui aura rarement été aussi sobre. Un mélange tout ce qu'il y a de plus harmonieux !

Un chef-d'œuvre dont le final, débordant d’amertume et sans équivalent dans le western américain jusqu’à cette date, n'a pas fini de nous hanter tellement il va à l'encontre de celui d'un western conventionnel ou, plus globalement, traditionnel : les détracteurs de Randolph Scott devraient pouvoir lui reconnaitre à ce moment là un sacré talent, ou tout du moins un certain courage pour avoir été autant à l’encontre de ses personnages habituels, ‘lonesome cow-boy’ ambigu, au bord de la folie et repartant de Sundown, imbibé d’alcool, violent et totalement dépressif ! Véritable catalyseur malgré lui des peurs de chacun, s’il aura permis de réveiller les consciences et faire retrouver le respect aux habitants de la ville, lui, quittera cette dernière complètement lessivé. Le docteur aura cette phrase pour conclure le film : : “Yes, he changed things for everybody in town. But, unfortunately, there's nothing we can do for him. I'll tell you one thing, none of us will ever forget the day that Bart Allison spent in Sundown.” Une ‘fable’ atypique, constamment tendue et autrement plus passionnante et implacable que Le Train sifflera trois fois (High Noon) sur un thème dans le fond assez similaire. Une merveille !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 23 janvier 2009