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Critique de film
Le film

Le Tueur et la belle

(Man from Del Rio)

Partenariat

L'histoire

Lorsque le tireur d’élite Dan Ritchy entre dans la tranquille petite ville de Mesa, il est accueilli par un homme nommé Daves Robles (Anthony Quinn) qui lui dit qu’il attendait sa venue pour enfin se venger de lui au bout de cinq ans après avoir entre-temps appris le maniement des armes. En effet, il prouve qu’il est devenu plus rapide que Dan et l'abat. Blessé à l’épaule, Daves est soigné par Estella (Kathy Jurado), l’assistante du médecin de la ville, une jeune veuve dont le mari fut tué au cours d’un duel. Ed Bannister (Peter Whitney), le tenancier du saloon, propose à Daves de devenir son bras droit ; dans cette région où la loi et l’ordre n’existent pas encore, cet ancien bandit a dans l’idée d’en profiter pour s’octroyer la mainmise sur la petite ville avec l’aide de tous les tireurs d’élite et tueurs de passage qui accepteront de coopérer. Alors que Daves retourne voir Estella qui lui explique sa haine des armes à feu, le timide shérif Tillman (Douglas Spencer) est mis à mal par trois nouveaux arrivants qui commencent à lui tirer dessus. Voyant qu’Estella se porte à son secours, Daves vient également à son aide en tuant deux des trois chahuteurs. A la vue de ce nouveau coup d’éclat, les citoyens décident de proposer à Daves le poste de shérif, espérant ainsi se débarrasser des brebis galeuses à commencer par le très malsain Bannister. Daves accepte, pensant ainsi retrouver un peu de dignité ; et en effet, on commence à le respecter mais uniquement pour son arme car il est socialement toujours mis à l’écart. Alors qu’il se bagarre avec Bannister, il se casse le poignet : il ne faut surtout pas que la nouvelle s’ébruite, auquel cas il serait rapidement provoqué et tué en duel...

Analyse et critique

Signé par Harry Horner, un réalisateur ayant plus œuvré pour la petite lucarne (Gunsmoke) que pour le cinéma, Man From Del Rio se révèle, tout comme l’était déjà quatre ans auparavant son premier film Red Planet Mars (jamais non plus sorti en salles en France), une petite curiosité. Son film de science-fiction, malgré son hystérie anticommuniste et sa propagande pro-chrétienne qui laissaient parfois pantois, s’était avéré une œuvrette jamais ennuyeuse et même plutôt plaisante à suivre. Avec un budget ridicule, le cinéaste réussissait néanmoins à boucler un film qui tenait assez bien la route, adoptant un ton réaliste sans avoir à déployer une coûteuse imagerie. Le côté statique et bavard de l’intrigue n’était en l’occurrence pas vraiment gênant. Pour une première réalisation, Harry Horner s’en sortait donc plutôt bien même si son film n’était pas, loin s’en faut, un chef-d’œuvre. Ce n’était pas gagné d’avance mais, malgré ses origines théâtrales, son faible budget et son absence d’effets spéciaux, il arrivait cependant à fasciner. On pourrait dire presque exactement la même chose de ce western de série B fauché et quasiment sans action, sixième de ses seulement sept longs métrages ; pas non plus un grand film mais un western au ton suffisamment curieux pour retenir l’attention tout du long et mériter qu’on s’y arrête un instant.


Son histoire est pourtant excessivement banale, celle d’un homme venu dans une petite ville pour se venger d’un autre et qui, après avoir démontré sa virtuosité dans le maniement des armes, va être recruté par les notables afin de nettoyer leur petite bourgade de ses brebis galeuses. A une époque où la loi et l’ordre semblent avoir déserté certaines régions, le patron de l'établissement de jeux, un ex-outlaw, souhaite contrôler la ville avec l’aide de plusieurs as de la gâchette qu’il compte recruter au fur et à mesure de leurs passages dans la cité. Des réunions sont décidées au cours desquelles les honnêtes citoyens ont des discussions à perdre haleine tournant autour de la thématique du Law and order... Rien de bien nouveau et pourtant le ton du film est assez original, notamment dans son attentive description de cette petite bourgade et de ses habitants, ainsi et surtout que dans la peinture de son antihéros parfaitement interprété par un Anthony Quinn qui venait de recevoir un Oscar du meilleur second rôle tout à fait mérité pour son interprétation de Paul Gauguin dans La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (Lust for Life) de Vincente Minnelli. Son gunslinger mexicain est non seulement un être frustre, mal habillé, sale et alcoolique mais il ne sait pas non plus se tenir avec les femmes tout en louvoyant sans arrêt entre le bon et le mauvais côté de la loi. Jouant souvent l’état d’ébriété, le comédien n’en fait pourtant jamais trop et confirme son statut de cabotin de génie, jamais agaçant, souvent juste. Son personnage va accepter de porter l’étoile de shérif pour retrouver le respect et la dignité, et se montrera finalement tout du long assez touchant et attachant, justement par cette humanité faite d’une multitudes de défauts sans que jamais ceux-ci ne le rendent antipathique. Anthony Quinn disait aimer énormément ce rôle complexe et le film repose effectivement pour beaucoup sur ses solides épaules.


Il s'agit d'un homme qui ne sera respecté de part et d’autre que pour son habileté avec les armes, les citoyens refusant néanmoins de l’intégrer à leur vie sociale à cause de son passé assez trouble et de sa nationalité mexicaine. Et ce malgré le fait qu’ils l’aient eux-mêmes élu shérif de leur ville, alors que dans le même temps il sera repoussé pour la même raison, celle des armes, par la femme dont il est tombé amoureux, parce qu'il rappelle trop à cette dernière son défunt mari et l’angoisse constante qu’elle dût supporter tout au long de sa vie à ses côtés. Via cet antihéros, l’auteur du scénario (quasiment son seul travail pour le cinéma puisqu'il a fait quasiment lui aussi toute sa carrière à la télévision) en profite pour également aborder - sans trop les développer - les thématiques du racisme et de l’ostracisme. Le sujet n’étant pas neuf et la romance entre Anthony Quinn et Kathy Jurado (un peu sous-employée) pas forcément passionnante (l’alchimie entre les deux acteurs est quasiment inexistante), le plus grand intérêt de ce scénario, outre le portrait de son antihéros, réside dans sa peinture de la vie quotidienne dans ce petit milieu urbain assez clos et de celle des personnages pittoresques qui l’habitent. On notera surtout le shérif malingre, couard et angoissé, le commerçant volubile ou l’alcoolique du village, ce dernier très bien interprété par Whit Bissell dont le visage vous dira surement plus que son nom. En revanche, concernant le principal bad guy, il est bien dommage qu’il soit incarné par un Peter Whitney qui manque singulièrement de charisme.


Si le ton un peu décalé du film est l’une de ses principales qualités, il se révèle aussi être une de ses limites, car malheureusement les auteurs semblent ne pas toujours savoir sur quel pied danser, hésitant sans cesse entre comédie et drame, la tension finissant par être inexistante lors des séquences qui en auraient eu besoin. Cependant, le "duel" final s'avère tout à fait original et très réussi même si le réalisateur n’accomplit pas spécialement de prouesses, pas plus qu’il ne l’a fait pendant toute la durée du film. Il a certes fait ce qu’il pouvait avec le budget plus que réduit qu’il a eu à sa disposition, mais il ne marque pas les esprits par ses idées de mise en scène ni par ses mouvements de caméra ou ses cadrages ; il bénéficie en outre de la collaboration de l’excellent chef opérateur Stanley Cortez (La Nuit du chasseur) qui signe une bien belle photographie en noir et blanc. Parmi les autres points positifs, on relève de nombreux petits détails insolites comme par exemple cette roue de loterie piquetée de cartes à jouer sur lesquelles sont notés les noms des tueurs dont le propriétaire des lieux espère se mettre dans la poche pour l’aider à contrôler la ville, et qu’il décroche lorsque l'un d'entre eux se fait descendre. N’ayant pas la possibilité de mettre en scène de grandes séquences d’action (même si le teigneux pugilat entre Anthony Quinn et Peter Whitney dans le saloon vide est plutôt vigoureux malgré des doublures peu ressemblantes), le cinéaste choisit de prendre son temps à regarder vivre certains de ses personnages et cela donne de très bonnes séquences comme celle du "relookage" d’Anthony Quinn à l’intérieur de la boutique, au cours de laquelle il troque ses vêtements usagés contre une tenue bien plus élégante.


Man From Del Rio est sympathique western urbain qui ne nous fait quitter la ville à aucun moment et qui, malgré une intrigue convenue, se laisse voir avec plaisir même si nous aurions souhaité éprouver plus d’empathie pour les différents personnages, ressentir plus de tensions lors des moments dramatiques. Il aurait peut-être suffit que se tienne aux manettes un réalisateur plus talentueux, comme par exemple Richard Bartlett, pour transformer ce curieux scénario en une véritable pépite ; en l’occurrence, si c’est loin d’être le cas, le résultat n’a cependant rien de déshonorant.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 février 2016