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Critique de film
Le film

Le Thème

(Tema)

L'histoire

Kim Essenine, célèbre dramaturge, décide de passer quelque temps à Souzdal afain de se ressourcer. En plus de déprimer, il n'a plus aucune inspiration et s'estime fini. Il y fera la rencontre de Sacha, guide de musée, qui travaille sur un poète russe méconnu du grand public.

Analyse et critique

Dernier film du coffret Panfilov / Tchourikova, Le Thème, produit en 1979, n'a pu sortir en salles qu'en 1987. C'est peu dire que la censure a assassiné cette œuvre magnifique. Pourtant, lorsqu'il le présente à l'administration cinématographique, il peut se targuer d'avoir eu la chance de pouvoir réaliser son film dans une relative liberté. Le film sera même diffusé dans quelques festivals, et une revue aussi importante que L'Ecran soviétique informe de la date de sortie. Seulement, à un moment, et selon un procédé qui n'est pas sans rappeler le traitement qu'avait subi son projet de film consacré à Jeanne d'Arc, tout s'enraye : les raisons sont vagues, mais Gleb Panfilov comprend que la manière dont il aborde la question des célèbres écrivains russes a déplu. D'autres points abordés dans le film ont pu provoquer l'ire de l'administration : l'émigration (1),  le processus de création, le rapport à l'histoire russe, le système éducatif (2)... Seul (petit) point positif, selon l'auteur : si ces questions sont abordées dans les journaux ou dans la littérature, mais qu'elles ne sont pas tolérées dans un film, cela veut dire que le cinéma, l'image, ont un pouvoir supérieur à bien des arts. Le Thème sortira donc en 1987, en pleine perestroïka (3) et en pleine glasnost (4). Pour preuve, en 1985, la tenue d'un grand congrès de l'Union des cinéastes a lieu, avec l'idée de tout remettre à plat, de tout changer, de modifier les regards et les outils critiques : il débouchera sur la création d'une Commission des conflits (5). Elle sera chargée d'examiner tous les films interdits depuis les années 1930, afin d'examiner leur réhabilitation. Tout va donc être autorisé et sortir dans les salles. On comprend donc que Le Thème, qui a déjà une décennie, n'aura pas l'impact que souhaitait Panfilov. C'est parce que les films sont, quoi qu'on en dise, liés à une époque, et n'ont pas la même signification particulière plusieurs années après : ils ne s'adressent déjà plus aux mêmes spectateurs. Encore plus lorsque les spectateurs sont pris dans un processus historique qui s'accélère violemment. Le film passe donc relativement inaperçu, bien qu'il soit consacré internationalement par l'Ours d'Or de Berlin (6).

Dans la filmographie de Gleb Panfilov, Le Thème se rattache à ses deux premiers films pour mieux s'en détacher. En effet, il aborde le thème de la création, de la volonté de créer... mais sous l'angle non plus de la vocation, de cette figure populaire qui sent quelque chose émerger en elle, mais plutôt sous l'angle de la remise en question. De plus, Kim (7) est déjà « fait » : il a acquis sa renommée durant la Seconde guerre mondiale, a publié des oeuvres qui ont marqué deux générations, et même si son vouloir est encore sincère, on sent qu'il s'est enkysté (8). D'ailleurs, l'acteur qui joue ce rôle, Mikhaïl Oulianov, très connu en Russie, est massif, lourd et pesant : c'est un choix délibéré du réalisateur. Nous n'avons donc plus un-e jeune auteur-e qui, de par son art, veut explorer la Russie et exposer ce qu'elle est, mais à l'inverse une figure d'autorité qui souhaite se ressourcer dans la « Russie profonde » (9). Et c'est dans cette ville qu'il tombera sur le personnage incarné par Inna Tchourikova : Sacha.

Inna Tchourikova n'a donc pas le premier rôle. Mais elle a le rôle le plus marquant du film. Une guide à l'étrange beauté, taiseuse, diaphane, qui chante les louanges d'un poète local, inconnu, qu'elle voudrait voir célébré par le régime. Et surtout qu'elle voudrait faire connaître au peuple. Elle ne se considère que comme la passeuse, celle qui récite les poèmes de l'inconnu, ce qui est contraire à ses deux premiers rôles de créatrice, d'initiatrice. Nous nous devons ici de parler de la figure de l'écrivain russe, avant de nous intéresser à quelques passages et aspects plus précis du film. Le véritable écrivain russe, qui écrit malgré lui et non pas dans un but intéressé, ne se considère pas comme en-dehors du peuple. Comme lui, il a un rapport intime à la terre, au pays, à la « russité », aux gens, qui est indissociable de son œuvre. Ce qui est une d'originalité anthropologique rare. Et en tant qu'écrivain, régulièrement, et surtout lorsqu'il doute de lui-même et ne trouve plus l'inspiration, il se doit de se ressourcer. De réapprendre du peuple. D'être réenchanté par les paysages et la nature. Cela est difficile à concevoir pour un français, et les seuls exemples qui pourraient nous venir en tête seraient les figures de Victor Hugo, de Jules Vallès ou ces écrivains populistes qui firent florès dans les années 1930. Mais comparaison n'est pas raison, et c'est bel et bien une spécificité russe que ce rapport aux arts et à la patrie (10).

Le Thème est un film subjectif, étant donné qu'un grand nombre des pensées de Kim sont énoncées durant les actions. La voix off nous offre un contrepoint à des situations où règnent les convenances et une certaine hypocrisie. Et la teneur des pensées de l'écrivain nous in diquent qu'il est au bord de la rupture. Toujours à deux doigts d'exploser. De petites pensées à l'étroit dans une grosse tête. Et un grand corps à l'étroit dans de petits espaces. On l'a vu, dans ses films précédents, Panfilov prend un malin plaisir à mettre l'accent sur la promiscuité et l'exigu. Les voitures, les cabines téléphoniques, les vêtements, les pièces, et même les musées, sont mis en contraste avec les plaines enneigées et les bâtiments officiels imposants. Ce qui donne, pour un être dont la sensibilité est à fleur de peau, des envies soudaines d'exploser, des crises d'enthousiasme et de colère. Il faut voir ce personnage, enfermé dans sa cabine téléphonique, hurler au téléphone, ou saisir son exaspération à partager une voiture minuscule avec un fonctionnaire de police. Fonctionnaire de police qui lui conseillera d'aller manger au « Caveau » : l'humour macabre est au rendez-vous dans cette œuvre, et la mort est présente symboliquement dans une province qui se délite.

Dans un magnifique plan-séquence, nous assistons au diner réunissant le dramaturge, sa compagne du moment, son ami auteur de polar, Sacha, et l'hôte. Sous une lumière jaune, ils mangent des plats traditionnels tout en parlant du succès de Kim et de ses projets futurs. C'est le moment-clé du film où il va prendre conscience qu'il n'est plus qu'une vieille gloire du passé, trop fière d'elle-même pour penser à se renouveler véritablement. Et c'est Sacha qui va le lui faire comprendre : Sacha qui, au contraire de l'autre femme, est tenue dans l'ombre, ne sourit pas, ou faiblement, et n'a que faire de dresser les louanges d'une ancienne célébrité qui s'est trop laissée aller. D'un fat qui jouit de pouvoir écraser symboliquement un fonctionnaire de police un peu trop simple mais, surtout, complètement rigide. Et qui drague la Sacha qu'il veut conquérir. Quant à la vieille hôte, elle ne fait que répéter les vérités officielles et parler avec des mots creux de la Russie, de l'art et du talent. La fausseté de ces propos, accentuée par l'alcool, sera brisée net par une Inna Tchourikova désarmante de sincérité. Cette immense scène, où l'on sentira l'électricité dans l'air, se conclura dans un grand n'importe quoi digne d'un vaudeville : crise d'hystérie de Kim, mobilier qui vole, tango improvisé, hurlements, chuchotements entendus par tous... Le Thème est un film où il y a beaucoup de parole, mais où il y a également un petit nombre de scènes burlesques, comme pour souligner que la tragédie peut surgir n'importe quand.


Et puis il y a cette scène dans le cimetière, qui est la plus belle du film. Nous en apprenons plus, par la bouche de Sacha, sur le poète Aleksander Tchijikov (ce « pauvre génie », comme il se présente lui-même). C'est un auteur (fictif) ayant vécu dans la misère et qui écrivit par besoin. Sans se soucier si son œuvre allait être publiée ou lue par le grand nombre. Kim, pour conquérir Sacha, dit vouloir faire de cet homme le thème de sa prochaine pièce de théâtre. En vérité, il n'en a rien à faire de tout ça : c'est juste pour briller et sembler digne aux yeux de Sacha. Il est clair qu'il change de thème comme de chemise, et est d'une inconstance qui confine au ridicule. Par exemple, étant donné que Sacha le snobe légèrement, Kim pense : « c'est vraiment une garce ». Puis, il lui explique qu'il va publier un livre sur Aleksander Tchijikov. Exaltée, celle-ci l'embrasse sur la joue. Il se dit alors : « C'est vraiment un ange». Autre preuve de la subjectivité du film, la poignante scène de l'appartement de Sacha. Kim décide sur un coup de tête de la rejoindre chez elle. La porte est ouverte, l'appartement est vide, alors il s'assied et se met à lire les textes de Tchijikov en étant, pour une fois, sincère sur la fausseté de sa personnalité. C'est alors que Sacha arrive avec son amant. Kim prend peur, et se cache dans la cuisine. Nous aurons droit à de déchirants adieux, d'un point de vue voyeuriste total. Notre souffle est coupé et nous frissonnons comme Kim, en nous délectant de pouvoir écouter cette conversation et voir cette violente séparation. Finalement, Kim réussira à sortir de l'appartement, prendra sa voiture et voudra quitter la ville. Partir. Car il en assez. Et avant l'accident de voiture, il en viendra à cette conclusion d'une rare mauvaise foi pour expliquer son état dépressif et sa prétendue guérison : « C'est à cause de l'acide citrique ». On doute qu'une meilleure hygiène de vie, et un meilleur équilibre alimentaire, redonneront à la Russie un dramaturge faisant bouger les choses en exprimant les turpitudes d'un peuple spectateur d'un système politique et artistique au bord de l'abîme... Mais Kim Essenine caresse également l'idée d'adopter pour thème son propre égoïsme. C'est une bien triste fin, en forme d'introspection, pour un film introspectif aussi troublant qu'intransigeant. Bien joué, camarade Panfilov.


(1) À travers le personnage du fossoyeur, Andreï, qui utilise sa judéité pour partir en Israël.
(2) Au détour d'une scène, Kim se désole de ne pas parler français : « c'est la faute à l'enseignement ».
(3) La Perestroïka, ou "reconstruction", désigne la période 1985 – 1991, qui fit de Mikhaïl Gorbatchev l'artisan d'un grand nombre de réformes économiques et sociales.
(4) La Glasnost, qui renvoie à l'idée de transparence, désigne les réformes permettant une liberté d'expression et une levée rétroactive de la censure.
(5) Créer un Comité pour mettre fin aux comités ne manque pas de sel...
(6) Ours d'or ex-aecquo avec le Platoon d'Oliver Stone.
(7) Françoise Navailh nous explique que le prénom Kim renvoie aux trois premières initiales de la jeunesse communiste soviétique (Komsomol). Et qu'Essenine, mais c'est expliqué dans le film, est lié à l'immense poète Sergeï Essenine.
(8) Plusieurs fois dans le film revient l'expression « se fossiliser », qui est typiquement russe.
(9) Autre concordance entre Panfilov et Tarkovski, Souzdal est une ville où évolue Andreï Roublev.
(10) Autre comparaison : en France, les seuls rapports à la terre et aux racines n'est le fait que du courant nationaliste initié politiquement par Maurice Barrès.

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Par Florian Bezaud - le 24 octobre 2014