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Critique de film
Le film

Le Temps des cerises

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L'histoire

Les destinées croisées d'une famille prolétaire et d'une famille bourgeoise au début du vingtième siècle. Après avoir lutté pour leur survie et pris part à l'essor technologique et industriel de la France, l'année 1937 est une année de contraste pour les premiers, alors que la crainte d'une vieillesse dans la misère pourrait laisser place à l'espoir d'une retraite méritée promise par le Parti communiste Français.

Analyse et critique

En 1937, Jean-Paul Le Chanois n’est pas encore le cinéaste reconnu, auteur entre autre des Misérables, qu’il deviendra dans les années cinquante. Il ne porte même pas encore le nom de Le Chanois, qu’il prendra pendant l’Occupation. C’est sous le nom de Jean-Paul Dreyfus qu’il évolue alors dans un cinéma militant, d’abord en coordonnant le tournage de La Vie est à nous puis en s’impliquant dans la coopérative Ciné-liberté, qui produira de nombreux films documentaires et d’actualités pendant la période du Front populaire, ou dans l’association Les amis de la Bellevilloise qui organise des projections de films. En vue des élections cantonales, Jacques Duclos le sollicite pour tourner Le Temps des cerises, un film militant visant à mettre en valeur l’action du Parti Communiste, et particulièrement son combat pour les plus vieux, et pour l’instauration de la retraite. Il est impossible de ne pas faire le parallèle avec La Vie est à nous, film emblématique du cinéma militant lui aussi tourné en vue d’élections nationales. Immédiatement, cette comparaison met en exergue deux différences majeures entre les deux films. La première réside dans la volonté des producteurs de se rapprocher au maximum de la fiction, en se passant d’images documentaires ou de cartons visant à faire passer des messages politiques. Une décision probablement prise dans le but d’obtenir pour ce film un visa d’exploitation cinématographique, ce qui sera chose faite et permettra au Temps des cerises d’être diffusé dans les salles de cinéma en novembre 1937. La seconde différence majeure se trouve au générique du film. Là où La Vie est à nous se désignait comme un film collectif mais était en réalité dirigé par un Jean Renoir déjà expérimenté et maître de son talent, c’est ici Jean-Paul Le Chanois qui dirige le film, alors qu’il n’avait selon son propre aveu jamais fait de mise en scène.


Le Temps des cerises est construit en deux parties bien distinctes. Les vingt premières minutes nous font parcourir 42 années, entre 1895 et 1937, en passant par quelques faits marquants que sont l’Exposition Universelle de 1900 et bien entendu la Première Guerre mondiale. La seconde partie est contemporaine du tournage du film et propose une forme d’état des lieux des conditions de vie de la vieillesse prolétaire, par quelques portraits de personnages introduits lors des premières minutes. Incontestablement, la première partie du film est la plus réussie. Dynamique, elle nous invite à une relecture de l’Histoire de France évidemment partisane mais plutôt convaincante. L’ouvrier est placé au cœur du progrès technologique et industriel français. Dans la famille que nous suivons à l’écran, certains ont participé à la construction de la Tour Eiffel, d’autres jouent un rôle décisif dans la mise au point des premières automobiles. Le message est clair : ce sont les prolétaires, parfois au risque de leur vie comme l’illustre la chute de l’un d’eux d’un échafaudage, qui sont au cœur du rayonnement de la France, alors que ce sont les riches qui en tirent les lauriers. La séquence consacrée à la Première Guerre mondiale est également remarquable, avec un montage rapide qui voit se succéder les images fortes et oppose les puissants qui s’enrichissent pendant que le peuple souffre et meurt dans les tranchées. C’est l’occasion de ce qui est probablement la plus belle scène du film lorsqu’un groupe de Poilus sympathise dans les tranchées, évoquant l’espoir créé par la révolution soviétique. Sur un petit carnet, ils inscrivent tour à tour leur nom et leur métier, se promettant de se revoir une fois la paix revenue. Des images simples, porteuses d’humanité, de fraternité et d’espoir.


C’est ce carnet qui servira de fil rouge au reste du film, puisque c’est en le feuilletant que nous découvrons le destin de ceux qui y ont consigné leur nom. Le schéma est systématiquement le même, et nous conduit dans un milieu prolétaire dans lequel un ou plusieurs personnages vieillissants souffrent de conditions de vies difficiles. Ceci nous offre une succession de saynètes qui renforcent le parallèle avec La Vie est à nous, construit de la même manière. Il semble d’ailleurs, lorsqu'on a les deux films en tête, que l’inexpérimenté Jean-Paul Le Chanois, réalisateur mais aussi scénariste du Temps des cerises, ait voulu reproduire la même structure que celle du film de Jean Renoir, avec quelques scènes du quotidien encadrées par une introduction contextualisant le propos du film et une conclusion articulée autour de discours de dirigeants communistes. Malheureusement la recette fonctionne ici beaucoup moins bien. La faute notamment à une écriture manquant franchement de subtilité et rendant les différentes séquences particulièrement pesantes, sans jamais y introduire la moindre légèreté. A trop vouloir rester sur le terrain du pathos, Le Chanois oublie tous les détails qui peuvent donner réellement vie à une scène. Le message politique en souffre lui aussi puisque devant tant d’images larmoyantes, le spectateur peut certes s’apitoyer mais aura bien du mal à ressentir l’espoir porté par le Parti Communiste. Pour ne pas accabler le metteur en scène du film, il faut bien reconnaître qu’il n’est pas aidé par un casting globalement médiocre, dont n’émerge que Gaston Modot. Nous sommes d’ailleurs bien obligés de citer Svetlana Pitoëff, particulièrement peu convaincante dans le rôle de la jeune Gilberte et aux frontières du ridicule dans la séquence finale, où elle se voit confier la tâche particulièrement pénible de déclamer le grand discours du film, un défi dont elle ne sort pas grandie.


Hormis pour son premier tiers, Le Temps des cerises serait un film totalement oubliable si ce n’était son statut un peu particulier dans la production cinématographique. Cette situation lui donne son principal intérêt en tant que document historique, un cas presque unique de film de propagande politique français exploité en salle. Il est dommage que dans son ensemble la direction artistique de l’œuvre n’ait pas été à la hauteur, ne parvenant même pas à utiliser efficacement la très belle chanson qui lui donne son titre. Le Temps des cerises ne parviendra donc pas - et il s'en faut de beaucoup - à prétendre au titre de plus grande fiction portant l’esprit du Front Populaire, ce statut étant détenu par un film indépendant des moyens de production politiques de l’époque : La Belle équipe.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 27 juin 2016