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Critique de film
Le film

Le Système Zsygmondy

Analyse et critique

« La meilleure chose pour apprendre à filmer des acteurs, c'est de filmer les montagnes. »

Si Luc Moullet cite cette phrase de Lubitsch, c'est pour expliquer que « comme je ne suis pas sûr de bien savoir filmer les acteurs, je continue à filmer les montagnes. » (1)

Moullet aime à se présenter d'abord comme un marcheur, un fan de trekking, faire des films étant finalement à l'entendre presque un hobby pour lui. Même si on a peine à le croire lorsqu'il fait de telles déclarations, il est évident que dans son cinéma les paysages - et notamment ceux montagneux - participent totalement de son geste de cinéaste. Les situations semblent naître directement des lieux, la géographie guide et rythme ses récits. Ainsi dans des films comme Une aventure de Billy le Kid, Les Contrebandières, Le Prestige de la mort ou Les Naufragés de la D17, tel escarpement va appeler tel rebondissement, une vallée ou un pont telle situation etc... Moullet s'inscrit ainsi totalement dans cette tradition américaine qui fait du paysage un personnage à part entière, un facteur déterminant des récits. C'est loin d'être une tradition du cinéma français, bien plus urbain et qui, même lorsque l'action se déroule en province, voit ses récits se refermer la plupart du temps sur une demeure ou un autre lieu clos. Moullet fait ainsi partie d'une petite tradition de cinéastes "régionaux" qui irait de Epstein à Alain Guiraudie en passant par Jean Grémillon et Damien Odoul. Moullet passe ainsi beaucoup de temps en repérage. Au-delà de la recherche des lieux, il aime savoir quel va être le déplacement du soleil pendant la journée, la manière dont les ombres vont évoluer d'heure en heure, la façon dont la luminosité va changer avant de se lancer dans le tournage à proprement parler. Une approche très minutieuse qui vient contredire cette image de cinéaste un peu désinvolte qui lui colle à la peau.

Avec Le Système Zsygmondy, Moullet réalise une ode à la montagne, aux randonnées, aux refuges et aux sacs de couchage. Il compile des anecdotes de trekking vécues en France, mais aussi lors d'expéditions au Maroc, au Népal ou au Pérou. Inutile de préciser qu'une ode chez le cinéaste se doit de reposer sur des embrouilles et des situations absurdes. Ainsi, lors de la randonné de deux copines que Moullet met ici en scène, tout se passe mal, à commencer par le refuge Zsygmondy et ses règles de vies absurdes. Après avoir compris le système d'enregistrement (chaque caste dispose de son créneau horaire), on se bagarre pour trouver des chaussons - dont le port est rendu obligatoire - à sa taille. Puis on s'entasse dans les chambrées et là les magouilles et les tromperies commencent pour obtenir des place. La promiscuité entraîne des tensions, des pugilats, et même les deux amies finissent par se déchirer. L'aventure chez Moullet, ce n'est pas de crapahuter sur des sentiers escarpés mais bien de vivre avec les autres car dès que l'organisation humaine pointe le bout de son nez, tout va de travers...

Finalement la place dans le gîte si convoitée se révèle bien moins agréable qu'une nuit à la belle étoile. Vive l'air libre et les chemins buissonniers !


(1) Cinéma 80, numéro 255

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Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014