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Critique de film
Le film

Le Solitaire

(Thief)

L'histoire

À Chicago, Frank, bandit de haut vol, pactise avec un caïd sans foi ni loi, dans l'espoir de réaliser son rêve, fonder une famille.

Analyse et critique

S'il est parvenu à signer de grands films dans des genres très divers, le polar reste le domaine de prédilection de Michael Mann et celui où chaque incursion constitua une étape charnière de sa carrière. Le Solitaire marque ses grands débuts au cinéma (après une première reconnaissance pour son téléfilm Comme un homme libre), Heat est le film de la consécration qui fera changer bien des regards sur lui et le définira pour de bon comme un auteur aux yeux de la critique. Collateral sera l'œuvre de la remise en question esthétique qui marquera les Miami Vice et Public Enemies à suivre. On peut y ajouter la série Deux flics à Miami qu'il produisit, vrai terrain de jeu thématique et esthétique, et Manhunter, moins définitif à l’atmosphère captivante.

Le Solitaire est pourtant le meilleur de ses polars, idéalement équilibré par rapport à l'hypertrophié Heat et au plus épuré et conceptuel Collateral, ce qui n'enlève rien à leurs immenses qualités. La force de Thief, c'est de définir tous les motifs visuels et thématiques mannien à l'état brut. Heat est certes plus épique, flamboyant et stylisé, Collateral plus immersif, mais Thief s'avère plus intense et immédiat dans son côté direct, à l'image de son personnage principal. Le héros chez Michael Mann est un personnage obsessionnel, un professionnel acharné qui ne laisse aucune distraction interférer avec ses objectifs. C'est lorsqu'il se laisse gagner par une certaine humanité qu'il signe indirectement sa perte (De Niro perdant un temps précieux dans sa fuite finale pour sa petite amie dans Heat, Tom Cruise voyant sa détermination légèrement vaciller dans le lien qu'il noue avec Jamie Foxx dans Collateral). Ici c'est James Caan, braqueur aguerri et dur à cuire qui ne s'en laisse pas compter. Sa grande force est une farouche indépendance acquise à la dure école de la prison dès le plus jeune âge et qui le rend imprévisible s'il est menacé. Pourtant, le sort dramatique d'un mentor encore détenu (magnifique Willie Nelson) va lui faire comprendre combien son existence est incomplète... On trouve déjà le désir d'ailleurs du héros défini par un objet innocent, ici avec le collage de photos fait en prison par Caan représentant sa vie rêvée en famille et qui anticipe celle accompagnant Jamie Foxx dans son taxi durant Collateral. Sous sa présence virile, James Caan y ajoute une dimension vulnérable, presque enfantine dans la définition naïve de son objectif. Peu au fait de la vie en société, le personnage hors de ses compétences criminelles est un être fragile en quête de repères "ordinaires" et rassurants en réponse à une enfance difficile. Dès lors on peut voir en Willie Nelson et le méchant incarné par Robert Prosky deux figures du père, l'une positive et l'autre néfaste. Le premier met Caan sur la voie d'un avenir autre que criminel, le deuxième (la bonhomie menaçante et le ton paternel justement de Robert Prosky font merveille) lui fait miroiter ce futur pour mieux le manipuler et soumettre.

Dès les premières minutes la force de l'atmosphère nocturne et urbaine typique de Michael Mann frappe, la ville (Chicago) est un personnage à part entière où les héros doivent apprendre à se mouvoir avec discrétion. Les planques se font dans des box impersonnels, les rendez-vous d'affaires dans des parkings désertiques et les comptes se règlent dans des entrepôts sordides. Toute action au grand jour n'est que manœuvre d'intimidation ou stratégique (Caan allant menacer un sous-fifre, les tentatives de corruptions des flics). La maniaquerie légendaire du réalisateur apparaît dans les méticuleuses scènes de cambriolage, celle ouvrant le film donne le ton mais c'est surtout la seconde à la préparation distillée dans le détail qui frappe, de la marque du coffre aux outils spécifiques fabriqués pour en venir à bout. Recrutant d'ex-criminels comme conseillers sur ses plateaux (Edward Bunker himself fut dépêché sur Heat), il ne laisse aucun détail au hasard, et ici la présence dans son premier rôle au cinéma (en homme de main patibulaire) de l'ex-flic Dennis Farina n'est sûrement pas un hasard - et il retrouvera Mann dans la série Crime Story. La vraie force de Thief repose néanmoins dans sa puissance émotionnelle.

Le couple que forme Tuesday Weld et James Caan est d'une poignante sincérité, et le rendez-vous galant manqué virant à leurs touchantes confessions respectives sur leurs existences fracassées se révèle l'un des plus beaux moments du film, une merveille de scène intimiste. Là encore, la nervosité et la méconnaissance des conventions amoureuses définissent merveilleusement le caractère brut de James Caan, qui s'astreint des banalités d'usage pour se livrer avec force. Le score de Tangerine Dream (qui récidiveront avec Mann sur La Forteresse noire) fusionne idéalement avec les tonalités urbaines métalliques du cinéaste, lardant de riffs de guitares martiaux les pérégrinations des personnages, mais aussi dans l'émotion lorsque des nappes de synthétiseurs viennent accompagner le seul moment apaisé du film - le bonheur simple suivant le second braquage. Ce moment contemplatif est comme toutes les scènes qui semblent rapprocher Caan de son rêve sur l'ensemble du film, une prélude au désastre. La conclusion est une des plus poignantes de la carrière de Mann. Sa quête de bonheur l'ayant rendu vulnérable, Caan fait tout voler en éclats dans un terrible renoncement lors d'un dernier échange poignant avec Tuesday Weld. Seule la revanche (formidable Robert Prosky en caïd odieux) peut assouvir cette douleur, et c'est sous les tourbillons de guitares de Craig Safian que Michael Mann déploie un de ses gunfights les plus virtuoses. Coup d’essai et coup de maître pour ce premier classique.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 17 mars 2015