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Critique de film
Le film

Le Soldat américain

(Der amerikanische Soldat)

L'histoire

Ricky (Scheydt), gangster américain ayant passé son enfance à Munich, rentre de la Guerre du Vietnam. Il est chargé par trois inspecteurs de police de liquider des criminels qu'ils ne peuvent arrêter. Ricky retrouve son vieil ami Franz Walsch (Fassbinder), sa mère et son frère (Raab)…

Analyse et critique

Le film boucle le cycle noir et constitue selon RWF "un essai où [il a] tenté, avec une certaine distance, un certain humour et une certaine autodérision, de récapituler ce qu'il [avait] fait auparavant". C'est encore un film où les protagonistes ont vu d'autres films sous un prisme personnel : ils importent entre autres la relation incestueuse du Scarface de Hawks – cette fois entre deux frères -, une vendeuse de journaux indic comme dans Le Port de la Drogue. Les personnages de Franz Walsch et Magdalena Fuller du cycle noir de RWF reviennent. Mais Le Soldat américain annonce aussi Tous les autres s'appellent Ali : une femme de ménage raconte en guise de pause brechtienne une petite histoire qui est le synopsis en plus pessimiste du film à venir de RWF.


La réalisation de Fassbinder est ici plus assurée, plus stylisée – toutes proportions gardées, c'est le Fassbinder encore économique des débuts -, plus sexuée aussi. Les plans de miroirs sirkiens pointent le bout du cadre. Comme toujours chez RWF, même lorsque les personnages sont en extérieur, ils ont l'air d'être enfermés dehors. Le ralenti final, halluciné et lyrique, n'a probablement pas été vu par John Woo mais rapproche Le Soldat américain de The Killer. Homoérotisme et solitude fétichiste à la Melville annoncent aussi le cinéaste hongkongais avec vingt ans d'avance. Fassbinder se permet de franches pointes d'humour : pendant une scène d'attente, un personnage cède, semble crier contre le réalisateur qui étire à son habitude ("je ne supporte plus cette attente!"). Une prostituée se fait tirer dessus. Elle hurle : "je suis morte, je suis morte". L'autoportrait de Fassbinder ici montre quelqu'un d'assez défiant envers les mères en général, toujours par le prisme cinématographique : "c'est en fait ma relation particulière aux mères que j'ai redécouverte dans L'enfer est à lui".

Police, menottes, prison. Sous le jeu avec les figures du Film Noir, Fassbinder double ses motifs de la vie ordinaire carcérale et de l'exploitation (la petite amie d'un policier est prostituée par ce dernier mais "par amour") d'une charge très soixante-huitarde contre la violence d'état : la police est dépeinte au début comme un gang et fait faire son sale boulot par un autre (d'où ce gros plan sur une case de la bande dessinée Batman). Mais le soldat Ricky ne vaut pas mieux que ses employeurs : il est incapable de compassion ou de s'échapper de son job, de saisir une seconde chance. De la guerre du Vietnam, il aura seulement retenu qu'il y avait beaucoup de bruit. Son costume, son flingue et la bouteille de whisky qu'il trimballe pendant ses meurtres suffisent à le définir et à l'emprisonner.

Dix ans avant sa trilogie BRD, Fassbinder évoque aussi, de manière peut-être plus insistante que dans ses autres films "noirs", la présence américaine en Allemagne : l'appartement de la mère de Ricky où trônent un poster de Gable et un flipper incongru, le poker, les comic books, le ketchup et bien sûr, la nationalité de Ricky. Autant de signes obsédants envers lesquels Fassbinder se fait affectueux, critique et distancié. Le cinéaste secoue encore ici le spectateur mais avec plus de retenue, s'amuse, fait ce qu'il sait faire. Il a probablement conscience qu'il est temps de laisser chapeau et pistolet au vestiaire et de passer à autre chose. Prenez garde à la Sainte Putain prend acte de ce fait.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Leo Soesanto - le 14 décembre 2005