Menu
Critique de film
Le film

Le Siège de la rivière rouge

(Siege at Red River)

Partenariat

L'histoire

Novembre 1864 à Greensburg dans l’Ohio. Des espions confédérés, commandés par le Capitaine Simmons (Van Johnson), volent un prototype de mitrailleuse à l’armée unioniste, espérant grâce à cette nouvelle arme tirant 250 coups à la minute faire pencher la balance de la victoire du côté de leur camp, actuellement en mauvaise posture. Les soldats nordistes partent à la poursuite des détrousseurs mais retrouvent vide d’armes et d’hommes le chariot qui avait servi à transporter la "Gatling Gun". La mitrailleuse a en fait été cachée dans un piano que transportent deux colporteurs qui ne sont autres que Simmons et le Sergent Guderman (Milburn Stone) se faisant passer pour messieurs James Farraday et Benjy Thompson. Ils espèrent ainsi traverser les États-Unis incognito jusqu’à ce qu’ils atteignent leur but. Pour trouver leur chemin, ils passent de ville en ville pour vendre un élixir médical "miracle" qu’ils vantent à l’aide d’une chanson (Tapioca) qui est en fait un code grâce auquel ils sont reconnus par des sympathisants sudistes qui leur glissent en échange un papier sur lequel figurent des instructions pour leur prochaine destination. En arrivant dans l’Ouest, ils aident une infirmière, Nora Curtis (Joanne Dru), dont le chariot s’était embourbé, et l’accompagnent jusqu’à Baxter Springs où ils font une nouvelle halte. Simmons est attiré par la jeune femme qui lui apprend que son mari est un officier Yankee. Dans cette ville, nos héros vont être inquiétés par un détective de l’agence Pinkerton, Frank Kelso (Jeff Morrow), à la recherche de l’arme dérobée ; alors qu’ils trouvent en Manning (Richard Boone) un associé prêt à les aider à mettre en lieu sûr leur précieux chargement et à les conduire jusqu’à leur objectif, derrière les lignes ennemies. Mais font-ils bien de faire confiance à cet homme odieux et brutal qui semble ami avec les faméliques Indiens sur le pied de guerre ?

Analyse et critique

Deuxième des six westerns réalisés par Rudolph Maté, Siege at Red River s’avère totalement différent du précédent, Marqué au fer (Branded), un western mélodramatique et psychanalytique très attachant avec Alan Ladd et Charles Bickford. Avec pourtant le même scénariste, autant ce premier essai se prenait très au sérieux, autant Le Siège de la rivière rouge se révèle décontracté, flirtant même parfois avec la comédie. Malgré la dissemblance de ton, comme son prédécesseur, c'est un film qui, à défaut d’être stylé ou harmonieux, force la sympathie, notamment grâce une bonne interprétation d'ensemble et à un Technicolor pimpant. Prévenons néanmoins qu’il ne sera pas forcément du goût de tout le monde : si comme moi vous trouvez Van Johnson agréable à fréquenter et Joanne Dru craquante, si a priori les mélanges peu digestes aventure/comédie/western/espionnage ne vous offusquent pas, et si vous n'êtres pas allergiques à quelques chansonnettes, ce film fortement coloré et joyeusement rythmé pourra vous être de temps en temps jubilatoire d'autant que les paysages sont superbes et variés. Hormis cela, la mise en scène de Maté n'a une fois de plus rien d'exceptionnel et le scénario part dans tous les sens au risque d’en laisser certains sur les bas-côtés, notamment au cours d’une très longue scène de pure comédie en plein milieu du film qui passera ou cassera ; soit une séquence assez datée et qui s'éternise un peu trop, et qui réunit Joanne Dru et Milburn Stone, ce dernier essayant d’enivrer la jeune femme afin de la mettre "hors d’état de nuire". A ce moment-là, on n'a plus tellement l'impression de visionner un western mais une comédie légèrement pataude. Heureusement l'amusante chute "coquine" avec l'arrivée de Van Johnson au petit matin vient rattraper ce qui a précédé.

Étonnant de la part de Sydney Boehm, surtout connu pour des scénarios au contraire plutôt sombres et souvent sans la moindre trace d’humour : avant cela il en avait écrit deux autres pour Rudolph Maté dont celui de Midi Gare centrale (Union Station), mais aussi celui fabuleux de The Big Heat (Règlement de comptes) de Fritz Lang ou encore celui passionnant de The Raid de Hugo Fregonese. Par la suite, il signera encore ceux, tout aussi admirables, de The Tall Men (Les Implacables) de Raoul Walsh ou des Inconnus dans la ville (Violent Saturday). Son travail pour Siege at Red River est donc totalement différent. Mais tout d’abord, que ceux qui auraient été attirés par le titre n’attendent ni siège ni rivière rouge ; on se demande bien comment il a pu être choisi à moins que le scénario ait été modifié au dernier moment sans que n’ait été transformé le titre. Un mystère aussi grand que celui de savoir ce qui s’est passé dans l’esprit de Boehm pour nous pondre un tel script/patchwork sans grande rigueur ni enjeux dramatiques. Commençant comme un film d’action survolté (il faut dire que Lionel Newman a composé une musique particulièrement exaltée), ce western prend ensuite des chemins de traverse, passant par la comédie (parfois musicale) "bon enfant" avec quelques détours vers l’espionnage, le drame - [SPOILER] on ne s’attend pas du tout à la mort du personnage joué par Wilbur Stone, d’autant qu’il fut en quelque sorte le "clown" de service [FIN DU SPOILER] - ou encore le film d’aventures. Tout n’est donc pas du meilleur goût, le rythme endiablé est parfois stoppé net par des digressions pas toujours très heureuses ; cependant l’ensemble reste la plupart du temps particulièrement divertissant. Mais la principale jubilation vient de la chanson Tapioca écrite par Lionel Newman et Kim Darby qui aurait très bien pu devenir un tube si elle avait été intégrée au sein d’une célèbre comédie musicale. On l’entend ici à plusieurs reprises (et pour cause, il s’agit du code pour que les partisans sudistes se reconnaissent), chantée tour à tour par Van Johnson et même, lors d’une bonne séquence de cabaret, par Peggy Malley. Une mélodie superbement écrite, colorée, entraînante et entêtante.

On ne peut pas en dire autant de la mise en scène sans style ni personnalité de Rudolph Maté qui confirme néanmoins être un professionnel assez efficace. Rappelons qu’avant de passer à la mise en scène, il fut un très grand chef opérateur dont les titres de gloire furent, excusez du peu, La Passion de Jeanne d'Arc et Vampyr de Carl Theodor Dreyer, Le Dernier milliardaire de René Clair, Liliom de Fritz Lang, Stella Dallas de King Vidor, Love Affair de Leo McCarey, Correspondant 17 d'Alfred Hitchcock, To Be or Not to Be d'Ernst Lubitsch ou Gilda de Charles Vidor, pour ne citer que les plus célèbres. Dans la plupart des films qu'il a photographiés, on trouve une certaine stylisation post-expressionniste qu'il laissera tomber une fois passé derrière la caméra en tant que réalisateur dès 1946. Paradoxalement, ses films ne seront en effet ni mémorables ni remarquables plastiquement parlant. On trouve cependant dans ce western de très beaux plans, notamment devant Monument Valley ou surtout lors de la dernière partie alors que Van Johnson et Joanne Dru avancent en marchant sur un surplomb du Grand Canyon. Mais là où l'on se rend compte le mieux de ses limites, c’est lors de la grande séquence de bataille finale entre soldats et Indiens. L’attaque du fort est filmée par Rudolph Maté alors que l’impressionnante charge de cavalerie est intégralement tirée du Buffalo Bill de William Wellman. Et la comparaison n’est pas à l’avantage de Maté : d’un côté nous assistons à une séquence pas désagréable à regarder mais néanmoins très banale et manquant singulièrement de souffle et d’ampleur, alors que de l’autre nous sommes témoins d'une époustouflante leçon de mise en scène. Cela nous fait cependant plaisir de revoir cette magnifique scène d’action, même si elle fut réalisée dix ans plus tôt.

Pour vous faire une petite idée, parmi les cinq autres westerns de Rudolph Maté, celui qui a le plus de points communs dans le style et le ton avec Siege at Red River est sans aucun doute le plus rigoureux et tout aussi divertissant Les Années sauvages (The Rawhide Years) avec Tony Curtis, qui sortira en salles deux ans plus tard. Le Siège de la rivière rouge est un film sympathique et dépaysant à défaut d’être mémorable, qui nous fait voyager de l’Ohio au Sud des États-Unis au sein de paysages qui ne correspondent probablement pas à la réalité géographique (pas plus que les faits relatés ne correspondent à la vérité historique) mais qui n’en sont pas moins superbes. Peu de substance dramatique mais beaucoup de charme grâce également à un casting assez réjouissant, Joanne Dru en tête, actrice qu’il est toujours agréable de retrouver, mais aussi Van Johnson que l’on est surpris de trouver ici (on est plus habitués à le voir les comédies musicales MGM) mais qui n’a pas perdu son capital sympathie et qui ne nous fait pas forcément regretter les deux comédiens préalablement choisis pour ce rôle, Tyrone Power et Dale Robertson. Mais c’est Richard Boone qui, dans les quelques séquences où il apparait, dévore l’écran, alors qu'il s’est apparemment une fois de plus régalé de jouer les ordures intégrales, son personnage violentant les femmes et tuant sans aucun remords. Romance, humour, action, retournements de situations, changements de ton ; le mélange n’est pas toujours convaincant (après une heure de film familial et "bon enfant", le final qui se veut plus sérieux n'a logiquement plus le même impact dramatique), et l'on ne trouve pas grand chose d’intéressant sur le fond. Mais au niveau divertissement il y en a pour tout le monde et l’ensemble demeure sans cesse charmant jusqu’à ce dernier plan facétieux, le cinéaste décidant de cacher le traditionnel baiser final par un cheval qui vient nous le masquer. Aussitôt vu aussitôt oublié, mais pas désagréable pour autant.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 21 mai 2013