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Critique de film
Le film

Le Shérif aux mains rouges

(The Gunfight at Dodge City)

Partenariat

L'histoire

Hays City. Le chasseur de bisons Bat Masterson (Joel McCrea) tue un officier de cavalerie en état de légitime défense après que ce dernier a menacé de le descendre à cause d’une histoire de femme. Sur les conseils d’un ami et pour sa tranquillité, Bat quitte la ville et se rend à Dodge City dont le Marshal n'est autre que son frère Ed (Harry Lauter) ; ce dernier lui présente sa fiancée Pauline (Julie Adams) et son futur beau-père, le révérend Howard (James Westerfield). Des élections se préparent pour élire le nouveau shérif : Ed est en compétition avec le l'ex-tireur d’élite corrompu Jim Regan (Don Haggerty). Bat décide de se fixer en ville. Il se prend d’amitié pour le docteur Sam Tremain (John McIntire) qui lui fait faire la connaissance de Lily (Nancy Gates), une jolie femme devenue veuve par la faute de Regan, et qui a désormais du mal à gérer seule le "Lady Gay", l’un des saloons de la ville. Joueur professionnel, Bat décide de s’associer avec elle en investissant une coquette somme d’argent. Le succès de l’établissement provoque des jalousies, et un soir de liesse Dave Rudabaugh (Richard Anderson) en profite pour tirer dans le dos d’Ed, vengeant ainsi anonymement son cousin qui n’était autre que l’homme que Bat avait abattu en début de film. Les notables, fatigués de la violence provoquée par les hommes de Regan, prennent la décision de nommer Masterson pour shérif, estimant qu’il sera le seul à pouvoir nettoyer leur cité...

Analyse et critique

En 1952, au vu du médiocre Pony Soldier (La Dernière flèche) avec Tyrone Power, on se demandait alors ce qu'il restait de positif du travail de Joseph M. Newman qui nous avait pourtant agréablement surpris quelques mois auparavant avec Les Bannis de la Sierra (The Outcasts of Poker Flat), son huis clos westernien en noir et blanc avec Anne Baxter et Dale Robertson. Il faut dire que la qualité du scénario était pour beaucoup dans la réussite de ce dernier. Si le postulat de départ de Fort Massacre - avec déjà Joel McCrea en tête d'affiche - était tout aussi captivant, le scénario l’était en revanche beaucoup moins, s’enlisant très vite dans la redite et l’insignifiant après nous avoir grandement alléché, nous mettant face à l'un des westerns les plus désenchantés qu’il nous ait été de voir jusqu’à présent. Joseph Newman quant à lui s'en sortait avec les honneurs, nous offrant un travail soigné à défaut d'être inoubliable. Le Shérif aux mains rouges, sans être vraiment mauvais, ne nous offre cette fois pas plus de scénario original que de mise en scène inventive. Les innombrables points communs qu’il partage avec Un Jeu risqué (Wichita) de Jacques Tourneur démontrent à quel point la différence peut se faire entre un tâcheron et un auteur ; mais nous y reviendrons rapidement. Ancien garçon de courses de la MGM dès l'âge de 13 ans, Joseph Newman se retrouva vite assistant de cinéastes tels que Raoul Walsh ou George Cukor. Sa première réalisation date de 1941, Northwest Rangers, le remake de Manhattan Melodrama de W.S. Van Dyke. Il mettra en scène de nombreux épisodes de la série Crime Does Not Pay et nous aura offert une comédie assez délicieuse avec June Haver et Marilyn Monroe dans un de ses premiers rôles, Love Nest (Nid d'amour). Mais le film le plus célèbre de Newman sortira en 1953 et deviendra un grand classique de la science-fiction : Les Survivants de l'infini (This Island Earth). Gunfight at Dodge City est son quatrième western.

Bat Masterson a réellement existé, mais hormis deux ou trois faits réels répertoriés ici (notamment ce qui se déroule à Hays City au tout début), le film de Joseph M. Newman est très fantaisiste par rapport au personnage et aux faits qui lui sont rapportés. Ce qui en soi, connaissant les libertés prises par Hollywood avec l’histoire, n’est aucunement gênant : il fallait juste le préciser pour les spectateurs qui sont à cheval sur la réalité historique ou les amateurs de biopic, ce que ce western n'est pas. Né au Canada, Bat Masterson fut tour à tour chasseur de bisons, éclaireur, joueur professionnel, tenancier de saloon et enfin US Marshal à la même époque que son ami Wyatt Earp. Au cinéma, son personnage apparut dans plus d’une vingtaine de westerns ou séries TV, avec entre autres pour l’incarner Randolph Scott dans Du sang sur la piste (Trail Street) de Ray Enright, George Montgomery dans La Terreur des sans-loi (Masterson of Kansas) de William Castle, Keith Larsen dans Un Jeu risqué (Wichita) de Jacques Tourneur ou Kenneth Tobey dans Règlement de comptes à OK Corral de John Sturges. Après avoir interprété Wyatt Earp dans le chef-d’œuvre de Jacques Tourneur, Joel McCrea, presque en fin de carrière, se glisse cette fois dans la peau de Bat Masterson, autre shérif presque tout aussi légendaire, Tombstone et Dodge City n'étant d'ailleurs pas très éloignées. Et comme nous l’avons déjà dit, les deux films se ressemblent étrangement à tel point qu’on pourrait penser parfois à un remake, témoin cette scène de pique-nique dans un endroit idyllique entre Julia Adams et Joel McCrea qui reprend presque les mêmes plans que dans celle similaire avec Vera Miles dans Wichita. Mais comme pour l’ensemble du film, l’émotion et la beauté de l’une sont absentes de l’autre tout comme la puissance d’évocation, l’intelligence du propos, la vitalité des scènes de foule, la passion sous-jacente ou la force des scènes d’action présentes dans le premier ne se retrouvent quasiment plus dans le second.

Un homme qui prend la place de shérif qu’occupait son frère après que ce dernier s'est fait assassiner : on a déjà vu cette histoire à maintes reprises avec tout ce que cela comporte comme pistes de réflexion à propos de la loi et l’ordre. Et effectivement en l'occurrence, rien de bien nouveau ou puissant ne ressort de ce scénario pourtant écrit à quatre mains - Daniel B. Ullman avait pourtant signé ceux, passionnants au contraire, de Wichita ainsi que, très peu de temps avant celui qui nous concerne ici, de l’excellent et méconnu Good Day for a Hanging de Nathan Juran. Dans Gunfight at Dodge City (gunfight d'ailleurs très peu enthousiasmant) c’est la platitude qui règne à tous les niveaux : ça se traine, c’est bavard, mollasson, constamment prévisible et ça ne possède que très peu de charme. Le film débutait même très mal par une séquence pré-générique bêtement moralisatrice sur la dureté et la méchanceté de tuer un homme ! On trouve aussi quelques tentatives d’humour qui tombent à plat, une psychologie des personnages réduite à portion congrue, peu de seconds rôles marquants (excepté le toujours excellent John McIntire) ; et, malgré la présence de deux jolies comédiennes habituées du genre (toutes deux ayant tourné pour Budd Boetticher), les romances ne nous font ressentir aucune passion, aucune émotion, l’alchimie entre les couples n’opérant jamais. Quant aux rares scènes d’action, elles manquent singulièrement d’efficacité et de punch et l’ensemble du film de tension à cause notamment d’un flagrant manque de charisme chez les bad guys, que ce soit Don Haggerty ou Richard Anderson (le futur "boss" de Lee Majors dans la série L’Homme qui valait trois milliards). Malgré cette banalité d’ensemble (même le compositeur Hans J. Salter a perdu tout le lyrisme qu’il possédait encore à la Universal), le film peut se regarder sans trop d’ennui grâce à son honnête casting ainsi qu’à une très belle photographie signée Carl E. Guthrie. En revanche, le Cinémascope est utilisé sans aucune imagination ni ampleur.

Le film de Joseph Newman qui raconte donc l'histoire de Bat Masterson, un joueur devenu shérif du jour au lendemain pour, entre autres, venger son frère assassiné et remettre de l’ordre dans une cité corrompue, est donc malheureusement trop platement filmé et bien trop conventionnel dans son intrigue et dans son scénario pour intéresser quiconque autre qu'un mordu de western. Ces derniers pourront néanmoins passer éventuellement un agréable moment à condition de ne pas s'attendre à grand-chose et surtout pas à un fort dépaysement, le cinéaste ne nous faisant sortir de la petite ville qu’à de très faibles reprises. Pas mauvais mais sans aucun panache ni intensité ; à vrai dire assez médiocre.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 8 novembre 2014