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Critique de film
Le film

Le Sergent noir

(Sergeant Rutledge)

Partenariat

L'histoire

Été 1881, dans un fort reculé de l’Arizona, on assiste au procès en cour martiale de Braxton Rutledge (Woody Strode), un officier de cavalerie inculpé pour avoir prétendument violé puis tué la jeune Lucy Dabney ainsi que le père de cette dernière, le major de la compagnie qui semblerait les avoir surpris. Le sergent-chef Rutledge (Woody Strode) fait partie du 9ème Régiment de cavalerie qui, hormis le lieutenant Tom Cantrell (Jeffrey Hunter) qui les commande, est uniquement composé de soldats noirs libérés de l’esclavage à la fin de la guerre de Sécession et qui a pour mission de combattre une bande d’Apaches insoumis qui viennent de s’évader de leur réserve et sèment la mort autour d’eux. Malgré les affirmations répétées de Rutledge qui se dit non coupable de tous les faits dont on l’accuse, sa couleur de peau ainsi que sa fuite après le double meurtre rendent pourtant soupçonneux la plupart des hommes de loi et des autres Blancs, qu’ils soient civils ou militaires. Rutledge est néanmoins défendu par son lieutenant qui, pour l’avoir eu sous ses ordres six années durant, est quant à lui persuadé de son innocence. L’accusation est conduite par le Capitaine Shattuck (Carleton Young), qui a beaucoup de mal à dissimuler son racisme, et le tribunal est présidé par le Colonel Fosgate (Willis Bouchey), dont l’épouse (Billie Burke) perturbe le procès par ses bavardages et commentaires intempestifs. Le premier témoin à la barre est Mary Beecher (Constance Towers), qui raconte comment elle a rencontré Rutledge alors qu’elle s’était retrouvée seule et terrifiée dans une petite gare déserte où son père devait venir la récupérer, et où elle est tombée sur le corps du chef de gare assassiné par des Mescaleros...

Analyse et critique

Dix ans auparavant, John Ford terminait sa trilogie dite de "la cavalerie" avec Rio Grande en 1950. Si l’on croisait à nouveau en 1956 des Tuniques bleues dans La Prisonnière du désert (The Searchers), le réalisateur ne les remit véritablement sur le devant de la scène qu’en 1959 avec son western consacré à la Guerre de Sécession, Les Cavaliers (The Horse Soldiers) avec John Wayne, William Holden et Constance Towers, comédienne que l'on retrouve à l’affiche du film qui nous concerne ici en tant que rôle féminin principal. L'intrigue du Sergent noir se déroule à nouveau au sein de la cavalerie américaine, un microcosme que personne n’aura jamais aussi chaleureusement évoqué que John Ford, le cinéaste s'en faisant le chantre sans pour autant oublier d’en critiquer ses erreurs et ses dysfonctionnements. Après l’évocation de ses brebis galeuses parmi les officiers (Le Massacre de Fort Apache), de la bêtise de certains ordres suicidaires reçus en haut lieu (Les Cavaliers), le cinéaste fait part au travers de Sergeant Rutledge du racisme et de l’hypocrisie qui pouvaient se faire jour au sein de cette communauté militaire dont il se sentait pourtant si proche. En pleine période Martin Luther King et de son combat pour les droits civiques des Noirs, John Ford signe donc un western militaire s’élevant lui aussi contre les préjugés raciaux envers cette minorité et en profite pour nous brosser le portrait très digne d’un soldat respectueux de son pays, plein de noblesse et fier de l’appartenance à sa communauté. L’acteur Woody Strode (célèbre la même année pour avoir participé au Spartacus de Stanley Kubrick) dira n’avoir jamais obtenu de plus beau rôle que celui de Rutledge, remerciant John Ford pour les superbes dialogues dont il lui avait fait cadeau : « Je n'ai rien fait qui égale Le Sergent noir, tant de dignité ! John Ford a mis des mots superbes dans ma bouche. » La noblesse de son personnage, la stature sculpturale de l'acteur, la manière d’être filmé en contre-plongée pour accentuer encore son charisme, ainsi que sa sobre interprétation font effectivement forte impression face à un Jeffrey Hunter (le Martin Pawley de The Searchers) très convaincant lui aussi dans le rôle de son supérieur. Celui-ci, ayant une confiance totale dans les dires de son homme de terrain, se propose de prendre sa défense lors de son procès, avec panache et détermination, autorité et humanité.

C’est Willis Goldbeck (l’auteur dont à l’époque le travail le plus connu était d’avoir écrit les scénarios de la série de films mettant en scène le Dr Kildare avec Lew Ayres dans le rôle titre) qui inventa cette histoire de procès pour meurtre au sein de l’armée américaine à l’époque des guerres indiennes ; une des premières intrigues mettait véritablement en scène un héros noir. Si l'on avait déjà accordé à Sidney Poitier et Harry Belafonte des personnages assez forts, jamais encore ceux-ci n’avaient pu incarner un homme de couleur mis à ce point sur un piédestal pour son courage, sa noblesse, son honnêteté et sa fierté d’appartenance à sa communauté. En effet, Ford idéalise fortement son personnage et fait de Rutledge une sorte d’incarnation de la perfection morale et physique, le filmant comme John Wayne durant les premiers temps. Woody Strode évoquera à plusieurs reprises sa fierté d’avoir pu être filmé de la même manière et dans les mêmes positions et endroits que le Duke, devant Monument Valley ou traversant à cheval la même rivière que dans La Charge héroïque. Mais il n’était pas facile pour un scénariste de seconde zone comme Goldbeck de faire valider un tel sujet ; il pense que dans les mains d’un réalisateur réputé comme John Ford les studios accepteront de financer le projet. Il a alors pour idée d’en parler à James Warner Bellah, le scénariste de la trilogie de la cavalerie. Même si ses relations avec John Ford s’étaient gravement détériorées par la suite, Bellah n’ayant pas supporté que Ford ait retouché sans vergogne ses scénarios, il ne refuse pas l’offre de collaboration avec Goldbeck et tous deux vont présenter leur travail au plus célèbre borgne de Hollywood. Contre toute attente, Ford accepte d’autant qu’il avait fortement envie de faire taire les accusations de racisme qui pesaient sur lui : « On croit que je suis raciste, mais dans l'Arizona, dans le Nouveau Mexique, de nombreux Southerners se sont installés, et il n'est pas étonnant que ces personnages soient animés de sentiments racistes » disait-il à Alain Rieupeyrout en 1961.

C’est en premier lieu à Sidney Poitier que pensèrent les dirigeants de la Warner pour le rôle de Rutledge. Mais John Ford imposa Woody Strode, qui restera l’un de ses plus fidèles amis au point que c’est lui qui restera à ses côtés lors de ses derniers instants en 1973. Le tournage dura un mois et demi à partir de juillet 1959 ; la sortie en salles eut lieu à peine un an plus tard et ce fut un échec commercial au box-office. Le film ne fera jamais partie des classiques du cinéaste, très probablement à cause de ce bide et du fait de l’absence de stars en tête d’affiche. Certes pas aussi poétique que La Charge héroïque, pas aussi puissant que Fort Apache, pas aussi chaleureux que Rio Grande ou pas aussi subtil que The Searchers, Le Sergent noir ne méritait néanmoins pas de tomber dans l’oubli, la conviction du cinéaste pour mener à bien son plaidoyer antiraciste faisant plaisir à voir, même si selon certains participants au tournage Ford aurait été moyennement concerné sur le plateau, prenant le tout avec beaucoup trop de désinvolture et de laisser-aller. La beauté et la puissance dramatique de certaines séquences me font penser qu’il n’en a certainement pas été ainsi, Ford paraissant au contraire s'être enflammé à plusieurs reprises pour l’histoire qu’il avait à raconter et pour son film. Autrement, comment avoir pu réussi ces splendides séquences telles, celle poétique et d’une grande puissance dramatique, de l’arrivée nocturne de Constance Towers dans la gare abandonnée avec la vapeur baignée de lumière venant l’entourer ? Celle, d’une grande force émotionnelle, de la longue tirade de Woody Strode en pleurs à son procès lorsqu’il s’exprime sur sa condition d’homme libre ? Ou encore celle, non moins poignante, au cours de laquelle Rutledge, au risque de sa vie, se rend au secours d’un des ses compagnons d’armes blessé par les Indiens ? Et puis John Ford n’a pas perdu la main lorsqu’il s’agit de mettre en scène une séquence mouvementée et sait toujours aussi bien rendre resplendissants les paysages chers à son cœur de Monument Valley et de San Juan River...

Si la narration en "épisodes" par la multiplicité des points de vue (en fonction des témoins au procès) est très maîtrisée, la construction de Sergeant Rutledge est certes assez ludique (on ne saura pas de quoi est accusé le "sergent noir" avant 45 minutes de film) mais néanmoins un peu trop systématique, passant de la salle de procès à des flash-back chaque fois qu’un nouveau témoin est appelé à la barre. Pour la plupart, ceux-ci sont présentés d’une façon théâtrale par un changement d’éclairage expressionniste, une baisse subite de la lumière dans le tribunal plongeant les personnages dans un inquiétant clair-obscur avant de faire basculer le récit dans le retour en arrière. On peut pourtant se demander si cette jolie figure stylistique était indispensable puisque John Ford abandonne cette idée de mise en scène en cours de route sans qu’on ne sache bien pourquoi, ce qui rompt un peu l’harmonie de cette œuvre cependant digne d’éloges si l'on veut bien oublier aussi quelques envolées lyriques un peu ratées (la contre-plongée sur Woody Stroode se détachant majestueusement contre un ciel nocturne de studio lors de la chanson Captain Buffalo entonnée par les compagnons noirs de Rutledge, qui laisse apparaitre en haut de l’image les éléments techniques du décor !) et un humour salvateur mais pas toujours de très bon goût lorsqu’il vient court-circuiter le ton élégiaque et tragique de cette belle histoire humaniste qui n’avait par exemple pas forcément besoin de la "basse-cour" féminine ridiculisée par un John Ford que l’on a connu plus subtil. En revanche, le running gag des incendiaires d'Atlanta (déjà présent dans Rio Grande) ainsi que la partie de cartes durant les "délibérations" du procès se révèlent savoureux. Pour information, Captain Buffalo citée plus haut était une chanson à propos d’un soldat noir, sorte d’incarnation légendaire de la force et du courage au sein de l’armée ; l’appellation Buffalo Soldiers avait été donnée par les Indiens aux soldats noirs des 9èmes et 10èmes Régiments de cavalerie qui, durant leurs campagnes d’hiver, étaient vêtus de chapeau et de peaux de bêtes faisant de loin penser à des bisons (buffalo en anglais). Ces deux troupes étaient néanmoins commandées par un officier blanc, les Noirs n’étant pas encore autorisés à obtenir un grade supérieur à celui de sergent.

Sans aucun manichéisme, excepté dans la mythification de leur personnage principal afin de le rendre emblématique (en faire un "John Wayne noir" comme aimait à le définir Woody Strode), les auteurs nous proposent une galerie de protagonistes aux émotions complexes, aux passions parfois refoulées ou perverses : comme plus tard dans son dernier film, l’étonnant Frontière chinoise (Seven Women), John Ford n’a plus froid aux yeux lorsqu’il s’agit d’évoquer la sexualité. Que ce soit le désir qui se sent intensément dans le regard de Constance Towers lorsque Rutledge se met torse nu, ou lorsque est évoqué au final le crime sordide, le cinéaste ne prend plus de gants et aborde tout cela avec vigueur, le criminel ayant commis son acte suite à des pulsions sexuelles incontrôlables évoquées sans fard. Il n’a guère plus de complaisance quant il s’agit pour lui de faire part des craintes, de l’hypocrisie et du racisme de certains Blancs : lorsque l’avocat général se met à craquer en constatant que Rutledge ne sera probablement pas condamné, il fait montre de son véritable visage en proférant avec colère des injures racistes qu’il avait jusqu’à présent réussi à taire. Avec une crudité donc assez nouvelle chez Ford, Le Sergent noir nous convie cependant à suivre une belle et solide histoire consolidée par une bonne interprétation d’ensemble (avec notamment, parmi les seconds rôles, des habitués du cinéaste tels Willis Bouchey ou Carleton Young ainsi que Constance Towers qui s’avère ici bien plus à l’aise que dans The Horse Soldiers) et une mise en scène carrée et rigoureuse. On ressent néanmoins que John Ford, arrivé en fin de carrière, se concentrait avec plus d’attention sur l’intrigue et les personnages que sur la recherche d'une certaine perfection plastique comme c’était le cas durant les années 30 à 40. Après avoir été l’un des cinéastes hollywoodiens les plus formalistes qui soit, son style s’est par la suite épuré et simplifié, la désinvolture critiquée par certains étant voulue et non pas le résultat d’un laisser-aller (tout comme d’ailleurs chez Howard Hawks, lui aussi durant sa dernière partie de carrière). Une réalisation certes visuellement moins puissante mais toujours élégante et au bout du compte tout aussi réjouissante.

Malgré quelques menus défauts, cette enquête policière en décors westerniens, efficace, judicieusement construite et bien rythmée, même si elle ne saurait égaler la trilogie de la cavalerie du cinéaste tournée une dizaine d’années plus tôt, donne naissance à un film tout à fait honorable, Ford prouvant à nouveau sa parfaite maîtrise du cadrage en extérieurs - nombre de ses plans dans Monument Valley et à San Juan River laissent pantois par leur beauté. Après avoir été l’un des premiers à redonner fierté et noblesse à la nation indienne à travers les chefs-d’œuvre que sont Fort Apache (Le Massacre de Fort Apache) et She Wore a Yellow Ribbon (La Charge héroïque), John Ford est un des premiers cinéastes américains à décrire héroïquement un personnage noir. Ceux qui ont encore en tête les clichés le stigmatisant comme raciste et réactionnaire peuvent se persuader du contraire en découvrant ce mineur mais néanmoins fort estimable Sergeant Rutledge, humainement très beau et plastiquement souvent superbe, son soldat noir étant digne des plus grands héros fordiens. Sous couvert de film de prétoire, voici une analyse assez subtile du racisme ordinaire et de la condition des Noirs au sein de l’armée américaine, un vibrant plaidoyer pour la tolérance qui excuse les quelques lourdeurs de construction. John Ford n’a rien perdu de son humanité et continue pour cette raison de nous ravir !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 15 décembre 2014