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Critique de film
Le film

Le Secret magnifique

(Magnificent Obsession)

L'histoire

Bob Merrick est un jeune millionnaire qui, depuis la mort de son père, gâche sa vie en plaisirs futiles et sports violents. Après avoir involontairement causé le malheur d'une femme, Helen Phillips - la mort de son mari chirurgien de génie et humaniste, puis la perte de sa vue lors d'un accident - il entreprend de se racheter, sans qu'elle le sache, et c'est son "secret magnifique". Le film décrit sa marche vers la rédemption, grâce aux conseils d'un ami d'Helen, Edward Randolph. Bob tente d'adoucir la vie d'Helen, reprend ses études de médecine pour chercher tous les moyens de lui faire recouvrer la vue. Il tombe amoureux d'Helen et son amour devient petit à petit réciproque.

Analyse et critique

Le Secret magnifique inaugure la grande série de mélodrames Universal signés par Douglas Sirk qui, de 1954 à 1959, en feront un des réalisateurs les plus rentables du studio, le consacreront comme auteur et inciteront à une analyse approfondie de son œuvre. A l’origine le film naît d’une pure logique commerciale à l’initiative du producteur Ross Hunter souhaitant  produire un remake du succès des années 30 réalisé par John Stahl. Douglas Sirk, choisi pour réaliser le film, n’est guère à l’époque le plus en vue des émigrants germaniques débarqués à Hollywood à l’orée des années 30/40 et fait plutôt figure d’exécutant doué, en dépit déjà de quelques belles réussites comme L'Aveu (1944) et Scandale à Paris (1946). C’est d’ailleurs déjà avec le mélodrame qu’il va réellement se distinguer avec le superbe All I Desire (1953), prélude en noir et blanc et sobre des œuvres à venir.

Sirk s’entoure ici de la dream team définitive - incomplètement réunie lors de productions précédentes - qui l’accompagnera tout au long de cette série de films. Parmi eux on trouve le compositeur Frank Skinner - qui signe un sublime thème principal inspiré du l'étude n° 3 en mi majeur de Chopin-, le directeur de la photo Russel Metty, Rock Hudson dont c’est un des premiers rôles majeurs (et dont Sirk contribua grandement à façonner l’image cinématographique) et Jane Wyman star déjà établie à l’époque - un couple de cinéma qui se retrouvera une seconde fois dans Tout ce que le ciel permet (1955). Le brio formel de Sirk est déjà manifeste dans Le Secret magnifique, mais il se montre plus mesuré que dans les plus ouvertement flamboyants Tout ce que le ciel permet, Ecrit sur du vent (1956) ou encore Mirage de la vie (1959). Les émotions s'y expriment de manière sobre par les nuances du Technicolor de Metty et des motifs récurrents de Sirk tels que les reflets et les visions à travers les vitres. Cette flamboyance contrebalancera la relative sobriété des récits quand pour Le Secret magnifique l’outrance est plutôt à chercher du côté de l’intrigue en elle-même. Les personnages plus grands que nature - Rock Hudson qui passe de riche playboy oisif à chirurgien émérite en fin de film -, les hasards et coïncidences improbables et les rebondissements grandiloquents forment un ensemble bien éloigné du réel, et l’ensemble est porté par une philosophie mystico-religieuse prononcée. C’est d’ailleurs l’occasion de contredire une idée reçue encore trop vivace - et que le cinéaste contribua à véhiculer dans son passionnant livre d’entretien avec Jon Halliday où il apparait parfois quelque peu aigri et blasé -, à savoir que les mélodrames de Sirk seraient teintés d’ironie et à voir en ricanant au second degré.

Pourtant si cela était réellement le cas, Le Secret magnifique qui est son mélodrame le plus ouvertement outrancier - avec Ecrit sur du vent - ne dépasserait pas le statut de soap opera sirupeux et bondieusard qu’il aurait pu être en de mauvaises mains. La seule distance est à chercher dans l’association miraculeuse que fait Sirk entre le matériau populaire qu’il adapte - le best-seller éponyme de Lloyd C. Douglas - et l’emphase des grandes tragédies classiques qu’il lui confère. Pour résumer, Sirk prend une base digne de la collection Arlequin pour la traiter comme du Corneille, où les drames immenses font surgir les personnages les plus purs et les sentiments les plus nobles dans une improbabilité assumée et au service de l’émotion. Rock Hudson, véritable force de la nature, fait donc ici tour à tour office de bon et de mauvais génie pour Jane Wyman, causant involontairement la mort de son mari puis sa cécité, et passant l’essentiel du film à tenter de réparer sa faute. Pour cela il doit faire sienne la philosophie contenue dans ce titre, Magnificent Obsession, consistant à servir en secret son prochain sans attendre de remerciement en retour.

Riche héritier égoïste, il trouve dans sa quête de rédemption un réel sens à sa vie et finalement l’amour en réussissant à gagner le cœur de celle à qui il a causé tant de maux. Sirk parvient à donner une dimension intime et sentimentale bouleversante sous la grandiloquence. Parmi les séquences les plus touchantes, on n’oubliera pas ce moment où Jane Wyman gagnée par le désespoir (après que les médecins lui ont appris qu’elle ne retrouverait pas la vue) s’enfonce dans les ténèbres de sa chambre avant que l’arrivée de Hudson l’éclaire et lui redonne espoir. Le réalisateur n’esquive pas l’aspect religieux contenu dans le scénario (le don de soi, le sacrifice, la rédemption, que l'on doit pour beaucoup au roman de l'ancien pasteur Lloyd C. Douglas et que l'on retrouvera dans une autre de ses adaptations fameuses, La Tunique (1953) de Henry Koster.), le mentor bienveillant incarné par Otto Kruger faisant presque figure d’ange. La scène où Hudson en plein doute avant l’opération lève les yeux et reprend courage en croisant le regard rassurant de Randolph qui observe l’action en hauteur est particulièrement explicite sur ce point, tout comme le regard "divin" en plongée qui suit.  L’écrin romanesque rend concret tout ce qui aurait pu apparaître quelque peu abstrait au spectateur à travers le parcours initiatique de Rock Hudson, de la conviction et la passion qu’il met à devenir un homme meilleur. L’important est de se donner une raison pour y parvenir, et c’est sans doute là que réside la découverte de ce Secret magnifique.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : la filmotheque du quartier latin

DATE DE SORTIE : 3 aout 2016

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En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 3 août 2016