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Critique de film
Le film

Le Secret du rapport Quiller

(The Quiller Memorandum)

L'histoire

Après l’assassinat d’un agent secret britannique à Berlin, l’Intelligence Service confie à Quiller la mission d’enquêter sur un groupuscule néo-nazi. Suivant les pas de son collègue disparu dans la capitale allemande, l’espion anglais fait la connaissance de personnages mystérieux. De la belle institutrice au chef cruel et charismatique des néo-nazis, ces derniers constituent une cartographie parallèle d’une ville toujours hantée par les affres de la Seconde Guerre mondiale. Un écheveau que l’agent Quiller devra démêler, au péril de sa vie, pour découvrir le repaire secret des nostalgiques du IIIème Reich.

Analyse et critique

Dans les années 1960, le film d’espionnage mêlé d’aventures connaît un certain regain d’intérêt. La Mort aux trousses d'Alfred Hitchcock, une œuvre séminale à bien des égards, et bien entendu les premiers films de James Bond remportent un succès foudroyant dans les salles de cinéma. Les Britanniques étant pour beaucoup dans le renouveau du genre (aux Etats-Unis comme au Royaume-Uni), c’est donc d’abord vers l’Angleterre que vont converger les regards des cinéphiles amateurs d’espionnage et de politique-fiction. De Ipcress - Danger immédiat (Sidney J. Furie, 1965) ou Un cerveau d’un million de dollars (Ken Russell, 1967) jusqu’aux productions américaines telles que Les Trois jours du Condor (Sydney Pollack, 1975), ces films d’espionnage se basent sur des schémas narratifs et visuels qui leur sont propres : les héros envoyés en mission, rapidement dépassés par les événements, finissent le plus souvent par se perdre plutôt que trouver ce qu’ils étaient venus chercher.


Le Secret du rapport Quiller répond plutôt habilement aux caractéristiques d’un genre qui voit fréquemment le protagoniste de l’histoire être le jouet de forces qui se déchaînent autour de sa personne, et repartir avec plus de questions qu’au début de son enquête. D’autant que nous avons à faire ici à un scénario écrit par Harold Pinter, célèbre pour son goût du mystère et de l’absurde, ainsi que pour les rapports de domination. Le dramaturge anglais, auteur du fameux The Servant réalisé par Joseph Losey, adapte le premier livre de l’écrivain Adam Hall, auteur d’une vingtaine de romans d’espionnage dont une majorité met en scène l’agent britannique Quiller. L’histoire et les thèmes développés dans The Quiller Memorandum forment un matériau idéal pour Pinter. Celui-ci, en effet, aime à développer des intrigues basiques, dans lesquelles le mystère et le danger s’installent progressivement aux dépens de toute explication psychologique appuyée ou justification rationnelle des événements.


L’agent Quiller déambule à Berlin et se perd dans les arcanes d’une ville dissimulant bien des secrets inavoués et détenus par des personnages tous plus énigmatiques les uns que les autres. Bien qu’étant un professionnel expérimenté, notre héros devient la victime de réseaux d’influence antagonistes, et c’est avec une certaine ironie qu’on l’observe se démener tant bien que mal pour reprendre en main sa destinée. Le ton de la satire est donné par les supérieurs hiérarchiques de Quiller : à Londres, un George Sanders toujours savoureux conjugue flegme et machiavélisme ; à Berlin, Alec Guiness campe, lui, un chef des opérations fielleux et caustique. Plutôt figures symboliques que véritables personnages (la distribution internationale du film y est aussi pour beaucoup), la faune bigarrée qui peuple le film compose un théâtre de marionnettes dont Quiller devra démêler les fils sinueux pour mener à bien sa mission. Mais le résultat de son enquête importe moins que la compréhension lucide de ce jeu pervers des apparences. La désillusion progressive qui s’empare progressivement du héros est magnifiquement illustrée par le séduisant thème musical de John Barry, véritable ponctuation sonore entre romantisme et mélancolie, qui accompagne Quiller dans son parcours introspectif.



Cependant, on pourrait dire que Le Secret du rapport Quiller a le défaut de ses qualités. En effet, le film se traîne quelque peu en longueur et son motif répétitif peut décontenancer plus d’un spectateur. Le mystère fait autour de l’histoire et des personnages, comme la récurrence volontaire des lieux et des situations, donnent l’impression que la narration tourne en rond. A l’instar du protagoniste principal, interprété par un George Segal que l’on pourra juger un peu fade mais conforme à l’idée qu’on peut se faire d’un bureaucrate ordinaire, le récit a souvent tendance à faire du surplace. On atteint peut-être ainsi la limite de cet exercice.


C’est un reproche que l’on ne fera pas à la réalisation de l’anglais Michael Anderson, cette dernière étant plus qu’honorable. Malgré quelques facilités (comme ces gros plans de la superbe Senta Berger éclairés subitement en lumière diffuse en dehors de tout continuité photographique), la réalisation utilise habilement le format cinémascope et les décors urbains propices au sentiment diffus de danger, et sait ménager quelques beaux moments de suspense (même si l’on reste très loin de la maîtrise d’un Alfred Hitchcock). Le technicien émérite qu’est Michael Anderson, réalisateur de divertissements forts sympathiques comme Cargaison dangereuse, Le Tour du monde en 80 jours, Opération Crossbow ou L’Âge de cristal, met son talent d’artisan au service d’un film plutôt malin qui, sans être inoubliable, apporte son lot de plaisir cinématographique. L’originalité de ce film d’espionnage, peut-être le meilleur de son réalisateur, vient finalement du sentiment de désillusion qui sourd de cette mission qui apparaît bien futile au regard de son dénouement attendu.



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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 25 avril 2003