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Critique de film
Le film

Le Schpountz

Partenariat

L'histoire

Irénée Fabre (Fernandel) est un orphelin élevé par son oncle (Fernand Charpin). Irénée ne compte absolument pas reprendre le négoce de l’oncle Baptiste et se rêve acteur de cinéma. Il rencontre une équipe de tournage qui, pour s’amuser de lui, lui fait miroiter le succès s’il monte à la capitale. Le "Schpountz", comme ils l’appellent, les prend au mot et les rejoint bientôt à Paris.

Analyse et critique

L’idée du Schpountz est née pendant le tournage d’Angèle. Chaque jour, des curieux montaient des villages alentours pour assister au tournage du nouveau film de Pagnol. Parmi eux un jeune homme aux habits rapiécés qui s’en venait tous les jours et répétait inlassablement : « Excusez ma tenue. Mon valet, ces temps-ci, est désordonné, je vais être obligé de le jeter dehors ! » Willy, le chef opérateur, l’appelait "le Schpountz". Lui et son équipe prenaient un malin plaisir à le taquiner, lui faisant miroiter une grande carrière d’acteur (« Le futur Charles Boyer ») allant même jusqu’à lui faire signer un contrat bidon. Pagnol part de cette anecdote de tournage et écrit un scénario taillé sur mesure pour le génie comique de Fernandel, tout en lui offrant l’occasion de jouer une nouvelle fois sur la corde sensible. Car le Schpountz est un personnage dramatique lorsqu’il voit les illusions dont il se berce s’effriter, pathétique lorsqu’il s’enferre dans ses mensonges. Un rôle rassurant donc pour Fernandel, qui peut user de son savoir-faire éprouvé dans la comédie, tout en ouvrant sa carrière en déployant l’étendue de son talent. Le Schpountz est d’ailleurs une sorte d’appât pour Fernandel, Pagnol utilisant ce script pour attirer l’acteur sur Regain, où il doit tenir un rôle très éloigné de ses prestations habituelles.

Regain et Le Schpountz sont tournés en parallèle, le premier lorsqu’il fait beau et en décors naturels, le second s’il fait mauvais dans les studios marseillais de Pagnol. « Les acteurs ne savaient plus comment s’habiller et mélangeaient leurs textes, le régisseur s’arrachait les cheveux, on n’y comprenait plus rien ! C’était le bon temps » se souvient le cinéaste. La méthode de travail de Pagnol, qui consiste à faire les films « en famille », s’accommode parfaitement de cet apparent chaos. Les deux films partagent les mêmes acteurs et techniciens, et Pagnol depuis Angèle en 1934 s’est assuré son indépendance totale. Il a sa compagnie de production, ses agences de distribution, ses plateaux, ses laboratoires, ses salles de projection. Il peut ainsi tourner à son rythme, comme il l’entend, sans se soucier de pressions extérieures. Cette indépendance lui permet par ailleurs de réaliser une charge particulièrement mordante pour l’époque, sans véritable équivalent dans le paysage français, contre le petit monde cinéma.


Le Schpountz peut d’abord être perçu comme un règlement de compte de Pagnol vis-à-vis des gens de la profession, ceux-là même qui le repoussèrent lorsqu’il voulait convaincre les artistes de théâtre de s’engouffrer dans un Septième art devenu parlant. Les acteurs du muet voyaient d’un mauvais œil l’irruption du son dans leur art du silence, et encore plus cet homme de lettre et sa troupe d’acteurs venir empiéter sur leur territoire. Pagnol n’eut pas à subir les seules attaques des acteurs. A toutes les échelles de la corporation, la lutte était engagée contre le parlant, certains par peur de techniques qu’ils ne maîtrisaient pas, d’autres par conviction que le muet était la quintessence de l’art cinématographique qui allait dorénavant dégénérer. Les producteurs et les distributeurs voyaient la portée internationale des films se réduire à peau de chagrin, et donc leur manne financière ; les acteurs étaient confrontés pour la première fois à leurs voix ; les techniciens devaient se soumettre à des équipements américains... Et Pagnol, premier défenseur du parlant, subissait les attaques de toute part, des journalistes, de la profession, mais aussi des gens du théâtre qui n’hésitèrent pas à le considérer comme un vendu, un traître à leur cause si pure.


Pagnol règle donc ses comptes, évoquant ces producteurs qui l’abandonnèrent, la suffisance de certains acteurs et techniciens. La charge aurait pu être si facilement haineuse, rancunière, mais c’est sans compter sur l’humanisme profond de son auteur. Derrière la satire, toujours ce regard touchant porté sur les travers de ses personnages, qui sont tout autant les nôtres et non l’apanage d’une caste. Et toujours ce même amour porté aux hommes, même aux grognons, aux irascibles, aux pédants. Meyerboom, le producteur dans toute sa splendeur tel qu’on l’aime s’imaginer, colérique, calculateur, devient subitement touchant lorsque l’on comprend qu’il souffre de ne pas faire partie de la famille de ces techniciens qui multiplient blagues et gaudrioles. « Et pourtant si une seule fois vous m’aviez mis dans le coup, si vous m’aviez invité à une blague, il m’aurait semblé que j’avais réussi à passer sous la ficelle qui attache le bouquet. Ah, ça jamais… C’est un Juif… et c’est le patron ! » Par sa galerie de personnages admirablement brossés, nuancés, Le Schpountz est une fable à la fois cruelle et pleine d’amour sur le monde des artistes. Pagnol en connaît aussi bien les défauts que les beautés et il sait à quel point ils sont indispensables à nos vies.


Le Schpountz, c’est aussi une admirable réflexion sur l’essence du comique, une pertinente interrogation sur la place du clown dans l’art et dans nos sociétés. Marcel Pagnol va chercher ce qu’il y a de tragique dans le métier d’amuseur et surtout il en fait ressortir la grandeur.

Les dialogues, splendides comme toujours, coulent de source lorsqu’ils viennent à la bouche des personnages. Pourtant derrière ce naturel, c’est un travail de fourmi auquel s’est livré Pagnol. Les dialogues sont écrits à la virgule près, et le cinéaste refuse que ceux-ci soient modifiés par les acteurs. En cours de tournage, il peut lui arriver de les raccourcir ou - le plus souvent - de les rallonger, mais l’interprète doit en respecter la moindre ponctuation. Pagnol travaille les points d’appui, les accents toniques comme un orfèvre. La musicalité des dialogues est la condition absolue pour que leur évidence éclate à l’écran. La direction d’acteurs, et leur talent bien sûr, fait ensuite le reste. Jamais Fernandel ne fut plus touchant que chez Pagnol, exception peut-être sous la direction d’Henri Colpi dans Heureux qui comme Ulysse (où l’on retrouve Rellys, autre habitué du cinéma de Pagnol). A ses côtés, Fernand Charpin est inoubliable tandis qu’Orane Demazis, plus en retrait, joue pour la dernière fois devant la caméra de Pagnol. Le couple se sépare à l’écran comme à la ville.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : MISSIOn DISTRIBUTION

DATE DE SORTIE : 7 Septembre 2016

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Par Olivier Bitoun - le 25 janvier 2007