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Critique de film
Le film

Le Rôti de Satan

(Satansbraten)

Partenariat

L'histoire

Le Roti de Satan : poète à court d'argent et ex-chantre de la Révolution soixante-huitarde, Walter Kranz (Raab) tyrannise épouse et frère idiot (Spengler). A court d'inspiration, il finit par produire un poème qui se révèle être un plagiat de l'auteur allemand Stefan George. Kranz décide d'imiter George jusqu'à la folie. Et de trouver de l'argent par tous les moyens.

Analyse et critique

Cuisine et dépendances

Ici, Fassbinder rature son autoportrait d'artiste en Marionnettiste vampire dans la Sainte Putain. Il devient le Gros Dégueulasse (le titre original désigne une "graine de potence"). Le Rôti de Satan est le film le plus antipathique, outré, grand guignol de son auteur. Doigt levé, doigt dans le nez. Fassbinder massacre à tout va, famille, attitude petite-bourgeoise, artiste et fric sous une atmosphère irréaliste qui manque parfois de faire tourner la machine à vide. Où veut-il en venir? C'est que le joyeux RWF ne nous avait jamais habitué à un tel délire, d'autant plus crispant que le spectateur ne semble pas invité à y participer, mais à essuyer les postillons que projette le film. Donc ça baise, crache, encule les mouches au sens littéral, martyrise les handicapés mentaux, hurle, exploite ou prend des bains de pied pour recevoir en société.

Fassbinder nous fait savoir qu'il a la rage (encore et toujours) contre les autres et lui-même. Quelques informations biographiques donnent des pistes. A l'époque du Rôti, RWF cumule les déconvenues artistiques : échec de l'expérience de la direction d'un théâtre à Francfort en 1974, de la mise en chantier de l'adaptation au cinéma d'un roman qui lui tenait à cœur (La terre est inhabitable comme la lune), accueil mitigé de tous ses films après Effi Briest (Le Droit du plus fort, Maman Küsters s'en va au ciel) et surtout accusations d'antisémitisme portées contre sa pièce L'ordure, la ville, la mort. Pour Martha (1974), Fassbinder sera accusé d'avoir plagié son scénario sur une histoire de Cornell Woolrich (auteur souvent adapté à l'écran, de Fenêtre sur cour à La Mariée était en noir). Le thème de l'imposture vient hanter Le Rôti de Satan mais aussi Roulette Chinoise. Thème déjà annoncé par la figure du double, amorcée dès L'Amour est plus froid que la Mort (Tu es mon ami, tu es mon frère, tu es mon autre, à l'amour, à la mort) et approfondie dans Despair et Querelle.

Fassbinder triture, malaxe ses angoisses avec énergie et mauvaise foi pour mettre à mal le statut de l'artiste idolâtré et son rapport à une société ne valant pas mieux que lui. "Comment un être comme Kranz, un artiste pourrait-il aussi longtemps qu'il vit dans cette société, vivre autre chose que ce que la société lui prescrit?" (Fassbinder, dossier de presse du Rôti de Satan). Jeu à somme nulle qui pourra laisser le spectateur… euh, perplexe. Ici, les éditeurs mettent dos au mur l'artiste qui se croit tout permis (car il est artiste) et se nourrit de la moelle de mécènes rampant à ses pieds. Concrètement, tous des cons. Walter Kranz, poète pseudo révolutionnaire exsangue, se persuade plus ou moins par confort et folie qu'il est la réincarnation d'un génie. Mais il n'ose pousser l'identification quand il s'agit de varier ses préférences sexuelles. Car il reste "petit-bourgeois" - insulte récurrente du film avec "fasciste", mais toutes deux vidées de sens car sortant de la bouche d'hypocrites. Si vous pensiez Woody Allen méprisant envers ses fans applaudissant chacune de ses divagations dans Stardust Memories, ce n'est rien comparé au traitement de RWF : "vous avez été bousculée par un artiste", s'exclame un banquier proche de l'extase.

RWF surligne, se fout de toute subtilité et se parodie lorsque ses personnages expriment à grands cris qu'ils sont des exploiteurs (contents de l'être) et des exploités (contents de l'être). Ces derniers voient leur monde s'effondrer en se rendant compte que leur bourreau aime à jouer les victimes. Fassbinder n'aura jamais autant mis à nu les coulisses de son théâtre de relations humaines viciées. Les acteurs sont justement au théâtre – version cruauté, hystérique, cri primal - ce soir et le groupe nominal stade anal qu'ils forment est malmené par la grammaire cinématographique claustrophobe de RWF, cette fois dans un climat de réalisme flou qui n'est pas sans rappeler Bunuel. En groupie vieille fille geignarde et défigurée par des culs de bouteille, Margit Carstensen est hallucinante. Kurt Raab – sinistre à chaque plan, visqueux, sur le point de fondre – livre ici sa meilleure prestation chez Fassbinder, avec celle plus nuancée de La Femme du Chef de Gare.

Le film vaut quand même un peu plus que son côté absurdement régressif. Ca débouche les sinus et reste intrigant. La citation d'Artaud ouvrant le film, non contente de le rattacher à l'auteur du Théâtre et son double, donne une autre dimension au Rôti : "ce qui différencie les païens de nous, c'est qu'à l'origine de toutes leurs croyances, il y a un terrible effort pour ne pas penser en hommes, pour garder le contact avec la création entière, c'est-à-dire la divinité" (Héliogobale ou l'anarchiste couronné). On croirait lire un autre cinéaste, fasciné par la barbarie et le rapport à la divinité : Pasolini. De là à faire du Rôti le film le plus pasolinien de Fassbinder – un genre de Salo en plus drôle où le mot "argent" serait psalmodié - avec son collage marxiste-religieux Le voyage à Niklashausen, il n'y a qu'un pas. Comme chez Pasolini, les personnages du Rôti sont tiraillés entre ciel et terre, fange et sublime : ils sont désinhibés mais ostracisés (le frère de Kranz), impulsifs mais petits bourgeois. Le masochisme chez RWF a parfois un parfum de martyrologie chrétienne (le calvaire du héros de L'année des Treize Lunes), Fassbinder s'attendrissant brièvement entre deux crachats sur ses personnages : Kranz en introspection pathétique ("je ne m'aime plus") et son épouse, bientôt oubliée de tous.

La différence est que Pasolini était contemplatif devant la divinité. Fassbinder, lui, aime se prendre pour elle, si l'on en croit sa petite explication du final pour le moins tordu : (Ne pas lire si vous n'avez pas vu le film)

"Je m'étais imaginé que Kranz était la figure centrale et que tous les autres autour de lui étaient quasiment inventés. Il invente les gens, il traite les gens de son entourage comme s'ils étaient des personnages des histoires qu'il est en train de raconter. Et parce qu'il vit cette vie en tant qu'artiste, toutes les situations sont des moments de jeu. Même la mort de sa femme est pour lui un moment de jeu. Pour lui, c'est un personnage qu'il a éliminé parce que c'est un personnage qu'il avait inventé" (dossier de presse d'époque).

L'auteur est donc Dieu – enfin, un dieu épuisé, gnostique - créateur, d'amour et de miséricorde, avec comme devise "Je ne tue que les gens que j'aime". Cette réplique de Kranz sera le leitmotiv de Querelle (et pour certains biographes, celui de la vie de Fassbinder).

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Leo Soesanto - le 14 décembre 2005