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Critique de film
Le film

Le Roi de coeur

Partenariat

L'histoire

Fin 1918, les Allemands abandonnent Marville après l'avoir piégé en y cachant une bombe. Un soldat britannique, Charles Plumpick, est chargé de localiser la machine infernale et de la désamorcer avant qu'elle n'explose. Sur place, il découvre une cité bien évidemment désertée par ses habitants, à l'exception des pensionnaires de l'asile d'aliénés. Ceux-ci l'accueillent à bras ouverts ; ils reconnaissent en lui leur « Roi de Cœur ». Plumpick se laisse séduire par ses nouveaux compagnons mais n'en oublie pas sa mission pour autant.

Analyse et critique

L'une des thématiques récurrentes de la filmographie de Philippe de Broca, et en particulier dans ses premières œuvres, c'est la fuite du réel et de ses tracas pour une légèreté et un amusement perpétuel. Les personnages excentriques se réfugient ainsi dans l'oisiveté, la séduction, le marivaudage ou l'aventure dans des œuvres aussi diverses et bariolées que Les Jeux de l'amour (1960), Le Farceur (1961),  Cartouche (1962) ou bien L'Homme de Rio avec le de Broca farfelu et insaisissable première manière, mais également Le Magnifique (1973), Le Cavaleur (1979) ou L'Africain (1983) dans sa veine plus populaire qui suivra. Le réalisateur va encore plus loin avec Le Roi de Cœur, dans lequel il fait littéralement l'éloge de la folie dans ce qui est souvent considéré comme son chef-d'œuvre mais qui constituera aussi l'un de ses plus cuisants échecs commerciaux (et échecs critiques en France).


L'histoire se déroule à la fin de la Première Guerre mondiale dans le village français de Marville sous occupation allemande. L'envahisseur, sentant le vent tourner, décide de partir mais non sans avoir piégé les lieux avec une bombe qui doit tout détruire le lendemain à minuit. L'armée britannique, prévenue à temps, décide d'envoyer son élément le moins qualifié mais qui a le mérite d'être le seul à parler français, Charles Plumpick (Alan Bates). Surprise pour notre soldat arrivé sur place : le village est désert, si ce n'est les troupes allemandes en embuscade, et la seule aide qu'il peut espérer obtenir est celle des pensionnaires de l'asile local. Ceux-ci vont transformer la ville en un immense terrain de jeu, insouciants au danger qui les menace, au grand dam de Charles. Le message du film peut se résumer en deux moments clés. Tout d'abord celui où Alan Bates, traqué par les Allemands, se réfugie dans l'asile et se voit forcé de se mêler aux pensionnaires déjantés en s'autoproclamant "Roi de Cœur" afin de ne pas être démasqué. Il échappe à une mort certaine tout en étant adopté par les pensionnaires, qui prendront ce titre au pied de la lettre pour en faire réellement le souverain de ce royaume des fous. L'autre scène cruciale nous introduisant dans cet univers décalé sera celle où Micheline Presle, qui interprète une malade anonyme, découvre sa blouse d'hôpital, ses traits pâles et fatigués en se regardant dans un miroir et opère à coup de maquillage et de costume une saisissante transformation en la bien plus flamboyante Madame Eglantine, extravagante tenancière de maison close. La folie semble par ces deux exemples constituer une protection face à un monde trop laid et dangereux, que ce soit par un subterfuge qui ne demande qu'à se concrétiser pour Alan Bates ou alors un déguisement et une armure plus "consciente" de la part de Micheline Presle.


Alan Bates (dont les premiers rôles anglais ne laissaient pas supposer un tel goût pour la fantaisie, on aurait plutôt imaginé ici un Albert Finney) est absolument parfait en Roi de Cœur, partagé entre une nervosité le rattachant au réel de sa mission et un regard lunaire dans lequel on devine une bienveillance (puis une certaine envie) envers l'insouciance de ces compagnons azimutés. Philippe de Broca fait reposer l'ensemble de l'intrigue sur un suspense artificiel où Charles cherche l'emplacement du détonateur de la bombe dans le village, mais le véritable enjeu est bien sûr de voir notre héros adopter la cause et la philosophie de vie des fous. La description totalement loufoque et de type bande dessinée des deux armées entre clichés locaux et totale incompétence (les trois soldats lancés à la suite d'Alan Bates sont géniaux d'idiotie et de couardise) désamorce toute notion de danger et rend cette folie latente poreuse, annonçant le final azimuté. De Broca replace enfin dans un contexte moderne la Fête des Fous (grande fête païenne et parfois religieuse du Moyen Âge, où chacun se plaisait à endosser un rôle et inverser les statuts sociaux en place dans la réalité) durant laquelle les malades adoptent dans un grand tourbillon de fantaisie le rôle de notables déjantés du village. Le casting est extraordinaire et s'en donne à cœur joie dans les performances outrancières : Michel Serrault en coiffeur précieux (et qui semble préparer les débordements de La Cage aux folles), Pierre Brasseur en Général Géranium, Jean-Claude Brialy élégant et distingué Duc de Trèfle ou encore un hilarant Julien Guiomar en homme d'église, le bien nommé Monseigneur Marguerite. A travers le personnage d'Alan Bates, le regard sur les fous se fait d'abord distant, puis amusé et enfin attendri, notamment par le personnage à la troublante candeur joué par la jeune Geneviève Bujold. Sous le charme dès le premier regard, Charles, comme pour signifier sa résistance au lâcher prise de la folie douce, voit chaque moment intime avec la belle Coquelicot (Bujold) interrompu par une péripétie quelconque.



Le rythme ralentit, l'arrière-plan guerrier se fait oublier et l'ensemble de plonger dans une douce fantaisie. Le regard se fait lointain une dernière fois lorsque Charles a l'occasion de sauver sa peau mais se refuse à abandonner les fous à leur sort. Des fous qui dans leur égarement gardent pourtant une certaine lucidité quant à leur temps et espace d’expression lorsqu’il ne suivent pas Charles à l’extérieur de la ville et comprennent à la fin que la fête est finie en rentrant d’eux-mêmes à l’asile sur l’entêtant thème principal de Georges Delerue, qui alterne mélancolie et envolées pétaradantes avec brio. Visuellement, Philippe de Broca offre l'une de ces œuvres les plus abouties. Les compositions de plan sont absolument somptueuses, laissant s'exprimer un surréalisme décalé dans sa nature anachronique et où peuvent s'inviter de purs moments de poésie, à l'image de cette scène où Coquelicot rejoint le bâtiment où se trouve Charles en traversant une rue sur un fil d'équilibriste. On retrouve souvent ce côté aérien qui faisait l'attrait du Farceur, voyant le héros surplomber les toits de cette ville fantôme (comme le Paris désert des aurores pour le Jean-Pierre Cassel du Farceur) de toute sa légèreté d'esprit. Le cadre de Senlis avec ses ruelles anciennes, ses remparts gallo-romains et médiévaux et sa cathédrale gothique sont magnifiquement mis en valeur par de Broca, la photo de Pierre Lhomme nous plongeant dans une atmosphère bariolée et rêvée qui offrent des confrontations déroutantes avec le réel lorsque surgissent les engins militaires.



On devine également l'amour que portait très certainement le réalisateur à La Kermesse héroïque (1935) de Jacques Feyder dans sa façon de désamorcer les clivages par la farce et la bonne humeur durant le final paillard et dionysiaque avec les soldats britanniques. Mieux vaut cette folie euphorique que la violence perpétuelle des hommes semble nous dire de Broca, l'asile constituant un inattendu foyer et havre de paix dans la magnifique conclusion. Assumant pour la première fois la production d'un de ses films pour cette œuvre très personnelle, le réalisateur sera très marqué par son échec public dont il offrira une relecture plus "acceptable" avec Le Diable par la queue (1968). Pourtant le film sort l'année suivante aux Etats-Unis où il connaîtra une bien plus grande reconnaissance et y deviendra un film culte - ce pays sera  longtemps le seul à en proposer une édition vidéo et connaîtra même une transposition en comédie musicale.


DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS

DATE DE SORTIE : 25 JANVIER 2017

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 27 janvier 2017