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Critique de film

L'histoire

En 1831, le Docteur McFarlane (Henry Daniell) dirige l’Ecole de médecine d’Edimbourg. Donald Fettes (Russell Wade), élève de MacFarlane, souhaite soigner une petite fille victime de paralysie. MacFarlane se laisse convaincre mais a besoin d’un cadavre afin de préparer l’opération. Il fait alors appel aux services de John Gray (Boris Karloff)...

Analyse et critique

1944 est une année phare pour Robert Wise. Monteur reconnu pour son talent et son efficacité, il est propulsé réalisateur sur le plateau de La Malédiction des hommes-chats où il remplace Gunther Von Fritsch. Il signe une œuvre maîtrisée et, dans la foulée, la RKO lui confie la mise en scène de Mademoiselle Fifi, adaptation peu glorieuse de Maupassant avec la troublante Simone Simon. Val Lewton, en charge des séries B pour le studio et avec lequel il avait déjà collaboré sur La Malédiction des hommes-chats, lui propose ensuite la réalisation du Récupérateur de cadavres. Adaptée d'une nouvelle de Robert Louis Stevenson, l'histoire a comme origine un terrifiant fait divers survenu à Edinbourg en 1827 : deux immigrants irlandais, William Burke et William Hare furent les auteurs de dix-sept homicides. Ils revendaient ensuite les corps de leurs victimes au Collège de Médecine de la ville. Le film produit par Lewton est la première adaptation de cette nouvelle. Elle inspirera ensuite L’Impasse aux violences (John Gilling, 1960), Le Docteur et les assassins (Freddie Francis, 1986) et plus récemment Burke and Hare, le nouveau projet de John Landis.

C’est donc sous la houlette de Val Lewton que Robert Wise démarre sa carrière. A la fois producteur et co-scénariste du film (qu'il signe sous le pseudo de Carlos Keith), Lewton est à l'origine de deux grands succès du cinéma fantastique des années 40 : La Féline (Jacques Tourneur, 1942) et Vaudou (Jacques Tourneur, 1943). Lewton s'est fait une spécialité du film fantastique à petit budget. Des productions sans grandes stars où l'économie de moyens est compensée par une inventivité visuelle et scénaristique de tous les instants. Ses films, particulièrement rentables pour la RKO, sont aujourd’hui admirés par les cinéphiles de tous horizons. Si Val Lewton est un producteur avisé, la RKO ne l’est pas moins ! Les dirigeants du studio le prouvent ici en imposant au producteur deux "monstres" du cinéma fantastique : Boris Karloff et Bela Lugosi. Bien que Lewton émette quelques réticences à cette idée, il finit par se plier aux exigences du studio. Le rôle de John Gray (le récupérateur de cadavres) va à Karloff et celui de Joseph (l’assistant du Docteur MacFarlane) à Lugosi. Karloff est particulièrement motivé par son rôle. Dans un entretien (1), Wise déclara : « Boris pensait que le rôle était pour lui une chance de prouver qu’il était plus qu’un monstre destiné à effrayer le public, qu’il était un acteur ! »

Le tournage du Récupérateur de cadavres commence le 25 octobre 1944 aux studios RKO de Gower Street (Hollywood). L'équipe utilise à cette occasion le plateau et les décors du Bossu de Notre-Dame (William Dieterle, 1939). Robert Wise maîtrise son plan de tournage et le film est achevé dans les temps impartis, le 17 novembre 1944. Il n'y a p as grand-chose de pertinent à signaler pendant ce tournage si ce n’est que Bela Lugosi était malade. Wise limita donc ses interventions, ce qui explique le peu d’importance de son personnage...

Aujourd’hui considéré comme un classique du film fantastique, Le Récupérateur de cadavres affiche d’indéniables qualités. L’histoire tout d’abord : à la fois effrayante et fascinante, elle constitue un excellent matériau de base pour le film. Effrayante, car elle décrit une sorte de "serial killer" au service d’une institution publique. Un homme chez qui le crime devient une obsession dévorante. Déconnecté de la réalité, attiré par le mal, il sombre peu à peu dans la folie. Ses actes, sa folie et son caractère imprévisible suscitent évidemment la peur. Mais cette histoire est également fascinante car elle évoque les dérives de la médecine. Une science qui, au cœur du XIXème siècle, devait progresser rapidement et coûte que coûte. Ici, le docteur MacFarlane est un brillant médecin, dont les recherches nécessitent l’observation et la dissection des corps. N’ayant plus assez de cadavres à sa disposition, il doit faire face à un dilemme sordide : patienter et ralentir le progrès, ou transgresser la loi et la morale religieuse en achetant des cadavres volés ou en fermant les yeux sur des meurtres... Il est donc question ici de morale individuelle et d’éthique scientifique, des thèmes intemporels souvent développés au cinéma.

C’est donc sur la base de cette histoire saisissante que Lewton bâtit son scénario. Un script solide que Robert Wise met en scène avec un savoir-faire déjà évident. Alors certes, on est loin du tour de force d’un West Side Story (les moyens ne sont pas non plus les mêmes) mais le cinéaste exploite son équipe et ses décors de la meilleure des façons. Les cadrages, la composition des plans et les mouvements de caméra sont millimétrés. On sent ici, une légère influence de l’expressionnisme allemand avec quelques jeux sur les ombres et un contraste poussé du noir et blanc dans les scènes nocturnes. La séquence finale (dans la voiture à cheval) est un grand classique du genre fantastique avec apparitions de morts, cascades sous l’orage et voix d’outre-tombe. Avec cette scène où il accélère brutalement le récit, Wise prouve une nouvelle fois ses qualités de monteur.

Outre l’histoire et la mise en scène, le film repose sur l’interprétation géniale de Boris Karloff. Comme évoqué précédemment, Karloff était ravi de jouer ce rôle "humain". Un personnage à la frontière entre l’homme et le monstre et auquel il donne beaucoup de caractère. Un caractère à la fois tendre (lorsqu’il explique à la petite fille qu’elle se lèvera en entendant son cheval) et terrifiant (quand il s’apprête à commettre un crime). Son jeu est outrancier et dans la grande tradition du cinéma fantastique, mais Karloff impose son charisme et force ainsi le respect.

Les trois piliers du Récupérateur de cadavres sont donc son histoire, sa mise en scène et l’interprétation de Karloff. Néanmoins, l’enthousiasme de certains pour ce film doit être tempéré. Tout d’abord, parce que le film est beaucoup trop bavard : si l’abondance de dialogues peut-être une qualité dans le domaine de la comédie (on pense aux screwball comedies), il n’en est rien dans le domaine du fantastique et de l’horreur. Un genre où le "non dit" génère beaucoup plus d’émotions que tout autre artifice. Un genre qui fonctionne sur l’imaginaire du spectateur. C’est aussi pour cette raison que les films de Val Lewton réalisés par Jacques Tourneur (La Féline et Vaudou en particulier) étaient des chefs-d’œuvre. Ils n’imposaient jamais la peur, ils la suscitaient... En dehors de ce caractère bavard du film, on peut également regretter le manque de fulgurances visuelles. Certes le final est réussi mais jusqu’à cette séquence, il n’y a pas grand-chose de surprenant à se mettre sous la dent ! On l’a dit, Wise et Lewton avaient peu de temps et ont fait "au mieux". Mais encore une fois la comparaison avec Tourneur est difficile. Avec un budget similaire, La Féline ou Vaudou font preuve de beaucoup plus d’inventivité. Les images de Tourneur surprennent et envoûtent le spectateur. Et c’est peut-être ici la différence entre Robert Wise, que l’on pourrait qualifier (et sans la moindre condescendance) d’admirable artisan du cinéma, et Jacques Tourneur, authentique créateur de formes cinématographiques.

Enfin, la tête d’affiche du Récupérateur de cadavres s’avère une déception, voire une escroquerie ! Car si Karloff est au rendez-vous, Bela Lugosi ne fait malheureusement que de la figuration. On sait qu’il était malade pendant le tournage et que d’autres films donnèrent aux deux acteurs l’occasion de partager l’écran (Le Rayon invisible de Lambert Hillyer en 1936, Le Chat noir d’Edgar G. Ulmer en 1934 ou Le Fils de Frankenstein de Rowland V. Lee en 1939) mais cela ne suffit pas à compenser notre déception. Car il s’agit ici du dernier film où ils partagent l’affiche. Et en guise de dernier duel entre ces deux monstres sacrés du cinéma fantastique, on aurait aimé un tout autre affrontement...

Au final, Le Récupérateur de cadavres s’impose comme un classique du genre fantastique. Il n’y a rien à enlever à ses qualités évidentes. Mais, dans la courte carrière de Val Lewton au sein de la RKO, on lui préfèrera nettement les films réalisés avec Jacques Tourneur. Quant à Robert Wise, s’il fait preuve ici d’un savoir-faire évident, il prouvera toute l’étendue de son professionnalisme dans des productions d'une toute autre envergure. Wise n’a alors que 31 ans et l’avenir est devant lui...

  

(1) Robert Wise on his Films

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