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Critique de film
Le film

Le Raid

(The Raid)

Partenariat

L'histoire

"Ceci est une histoire vraie. Elle commence la nuit du 26 septembre 1864 dans une prison de l'Union à Plattsburgh dans l'État du Vermont, non loin de la frontière canadienne." Un petit groupe d’officiers sudistes, commandé par le Major Neal Benton (Van Heflin), s’en évade. Les sept soldats ont pour mission de s’infiltrer à St. Albans, petite bourgade Yankee située juste de l’autre côté de la frontière, pour en préparer la mise à sac. L’objectif à atteindre, délivré lors d’une réunion au sommet par le Colonel Tucker (Paul Cavanagh), est de disperser les troupes nordistes trop concentrés au Sud autour d’un Général Lee aux abois et de piller l’or contenu dans les trois banques de la ville, manne financière qui permettrait d’alimenter les caisses de la cause confédérée. Benton se fait passer pour un homme d’affaires canadien et vient se faire héberger dans une pension où il doit côtoyer quotidiennement un officier nordiste ayant perdu un bras lors des combats, le Capitaine Lionel Foster (Richard Boone). Avant le jour J, afin de conserver l'anonymat (condition sine qua non pour la réussite des opérations), il devra tempérer les ardeurs meurtrières de certains de ses hommes, et notamment du lieutenant Keating (Lee Marvin). Il éprouve désormais quelques scrupules à mener à bien sa mission de dévastation d’autant qu’il s’est pris d’amitié pour les habitants de la ville et est tombé sous le charme de la veuve qui l’héberge, Katie Bishop (Anne Bancroft) et de son tout jeune fils (Tommy Rettig). Il n'en rêve pas moins dans le même temps de se venger des destructions par les Tuniques Bleues de Savannah et Chatanooga où sa famille s’était faite décimer...

Analyse et critique

The Raid est le troisième et dernier western américain du cinéaste originaire d’Argentine, Hugo Fregonese. Le suivant, il le tournera dix ans plus tard en Yougoslavie ; ce sera une une coproduction allemano-franco-italo-yougoslave, l’un des films de la franchise Winnetou adaptée des romans de l’écrivain Karl May : Les Cavaliers rouges (Old Shatterhand) avec Lex Barker et Pierre Brice. Autant dire que nous ne serons alors plus du tout dans la même veine que celle de ses westerns des années 50 ; cependant ceci ne nous étonne guère de la part d’un réalisateur à la filmographie aussi surprenante qu'éclectique (y compris qualitativement parlant). D’ailleurs, bien avant cela, les spectateurs américains de 1954 avaient déjà dû se demander si, avec The Raid, Fregonese retrouverait la qualité de Quand les tambours s’arrêteront (Apache Drums) ou s’il allait perpétuer la fadeur de Passage interdit (Untamed Frontier). Ne laissons pas trainer le suspense plus longtemps : The Raid n’est pas loin de se situer au niveau de son premier western, la perfection plastique (due en grande partie à Val Lewton) et l’intensité dramatique en moins. Bref, il s'agit néanmoins d'un excellent film de série B qui n’était jamais sorti en France, sa première diffusion dans notre pays ayant eu lieu par l’intermédiaire de l’émission de télévision La Dernière séance présentée par Eddy Mitchell, produite par Gérard Jourd’hui et Patrick Brion ; une émission qui, rappelons le, fut à l’origine pour beaucoup d’entre nous de notre amour pour le cinéma de genre hollywoodien. En tout cas, Patrick Brion nous dit que la diffusion de ce film alors rarissime fut récompensé par un beau succès d'audience.



L’histoire signée Sydney Boehm est donc tirée d’un fait historique réel qui s'est déroulé à la fin de la guerre de Sécession, au moment où la Confédération commençait dangereusement à perdre du terrain, acculée par l’armée américaine et à court d’argent pour poursuivre décemment le combat. Un petit groupe de soldats évadés d’une prison canadienne avait donc été envoyé en mission pour incendier une ville du Vermont, s’emparer de tout l’or de ses banques afin de le reverser dans les caisses de l’armée du Général Lee. Très confiants dans le succès de ces pillages prémédités, ils comptaient même ensuite faire de même dans toutes les autres bourgades alentours. Dans la réalité, seul St. Albans en aura fait les frais sans même que cette attaque n'ait quasiment occasionné de morts ni même d’habitations détruites (même si ce fut planifié ainsi) alors que le western de Fregonese se termine par une mise à sac de la ville à l'aide de bouteilles de nitroglycérine occasionnant l’incendie des principaux bâtiments. Il n'y eut pas non plus comme dans le film de troupe unioniste venue se reposer le temps de quelques journées alors que les espions sudistes étaient prêts à mettre en marche leur attaque. Même si les auteurs du film ont refusé presque tout spectaculaire, le dernier quart d’heure l’est bel et bien, mais avec les moyens du bord qui semblent ici avoir été très modestes. Si le dépouillement sied bien à l’atmosphère créée par le cinéaste et son scénariste, il est évident qu’ils n’ont de toute façon pas eu le choix, le film ayant été tourné pour une toute petite compagnie, la mal nommée Panoramic Productions, The Raid ayant été filmé en format carré alors même que le Cinémascope commençait à fleurir un peu partout ; deuxième paradoxe, le studio distributeur du film, la 20th Century Fox, était justement à l’origine du nouveau format panoramique.



Petite production pour un film assez classique d’aspect voire même quasi théâtral tellement certains décors paraissent nus (celui du hall de la gare par exemple). Ce qui ne nuit en rien à sa vision car, comme je le disais juste avant, les auteurs ont avant tout insisté sur l’écriture, l’aspect visuel passant ici au second plan à l’inverse du premier western de son auteur, Apache Drums. Beaucoup parlent d'originalité à propos de l'intrigue de The Raid déjà par le fait de nous montrer des "héros" sudistes ; c'est assez mal connaître l'histoire du genre comme le précise Bertrand Tavernier lors de sa présentation du film, critiquant avec un peu de condescendance « les internautes incultes » (sic !) ; seulement, avec tout le respect que je lui dois et avec toute l'admiration que je lui porte, quand la seconde d'après il affirme quasiment le contraire, à savoir que le cinéma hollywoodien (et plus précisément le western) a été majoritairement pro-sudiste, cela me semble tout aussi (voire même plus) grossièrement exagéré. A mon humble avis, la balance est assez équilibrée à ce sujet, Fort Bravo étant sorti peu de temps avant pour contredire les premiers alors que d'un autre côté tout un pan du western militaire avait fait des "soldats bleus" ses héros. Qu'il y ait eu de détestables Carpetbaggers dans une multitude de westerns ne change rien à l'affaire ; des profiteurs de guerre, il y en eut dans tous les conflits et à l'intérieur de tous les camps ; les Unionistes ayant été vainqueurs, il s'avère logique que les profiteurs soient venus du Nord. Repensez à Thunder Over the Plains (la Trahison du Capitaine Porter) d'André de Toth : le fait que Randolph Scott, commandant d'une garnison de Tuniques bleues, prenne partie pour ceux qui luttaient contre ces profiteurs n'en faisait pas moins un honorable héros ne reniant pas ses convictions pour autant. Les auteurs sont souvent lucides quant à la situation de l'après-guerre et les conséquences fâcheuses pour les perdants (il y eut toute cette vague de westerns qui mettent en scène les hors-la-loi célèbres, la plupart d'entre eux étant passés du mauvais côté de la barrière pour au départ lutter contre les injustices générées par la défaite des Etats confédérés), mais ce n'est pas pour autant qu'ils récusent la cause et les convictions du Nord.



Bref, à mon avis, ce n'était pas du tout à l'époque "politiquement incorrect" ou très courageux de faire des Confédérés les personnages principaux d'un western, d'autant plus que Sydney Boehm refuse tout manichéisme et que le personnage le plus haïssable porte justement l'uniforme gris. Il s'agit de celui joué par un étonnant Lee Marvin, le Lieutenant Keating, un va-t-en-guerre qui ne pense en arrivant en ville qu'au tas de cendres que représenteront bientôt tout ces beaux bâtiments, qu'aux civils qu'il va pouvoir s'amuser à tuer. Un véritable sociopathe qui met constamment en danger la mission et qui par ce fait est pour une grande part à l'origine de la montée de la tension et du suspense tout au long du film, Van Heflin doit constamment le surveiller afin qu'il ne dévoile pas inopportunément leurs véritables identités aux habitants de la ville. La séquence dans l'église au cours de laquelle Lee Marvin, éméché, se prend la tête entre les mains avant de péter un plomb doit tout au comédien qui prouvait une fois encore qu'il était au cinéma l'un des "bad guys" les plus inquiétants de l'époque. A l'inverse, c'est Richard Boone qui se voit octroyer le protagoniste le plus attachant du film, celui d'un célèbre officier nordiste, un vétéran mis sur la touche après avoir perdu son bras. D'autant plus attachant - et à partir de maintenant, ceux que les spoilers dérangent devraient directement passer au paragraphe suivant - qu'on nous le présentait de prime abord comme un homme acerbe et peu sympathique, prônant la destruction pure et simple des ennemis. On se rendra compte qu'en fait de héros de guerre, il avait cherché lui même à se blesser (sans nécessairement vouloir devenir manchot) afin de fuir le front et ses combats meurtriers. Son sacrifice final lui fera retrouver le respect et la dignité qu'il pensait avoir perdu, et l'on peut dire que c'est le seul personnage qui sortira véritablement grandi de cette histoire.



Car, si l'on pensait que l'officier sudiste joué par Van Heflin allait pouvoir trouver une échappatoire non violente à sa mission après être tombé sous le charme d'une veuve "ennemie" et s'être pris d'affection pour le fils de cette dernière, il n'en sera rien : même s'il est troublé par les conséquences de ses actions à venir, les scrupules qu'il pouvait avoir seront balayés d'un revers de main dès lors que l'opération aura été mise en branle. Alors que le doute et les hésitations s'étaient emparés de sa conscience, alors que cette dernière entamait une âpre lutte entre ses sentiments et son devoir, il finira par choisir tout en ayant pleinement conscience de ce qu’il perd en suivant la voie du patriotisme ; son dernier regard attristé sur la ville qu’il quitte en "tortionnaire" nous fait penser que l'autre alternative délaissée (la vie de famille) va le hanter un bon bout de temps. Une fin assez amère, à l’image de ce film empreint dune belle dignité qui en définitive nous montre sous un jour inhabituel les absurdités d’une guerre civile. Pas nécessairement l’horreur physique mais également l’horreur morale ; comment un même peuple peut-il se déchirer de la sorte, peut-il concevoir une telle haine pour son voisin alors que peu de choses les séparent finalement...

Van Heflin interprète ce rôle pas facile avec justesse et sobriété, se révèle même touchant dans ses relations avec le jeune Tommy Rettig (Rivière sans retour). On peut d’ailleurs ici louer les choix de l’acteur, l’un des rares avec Alan Ladd qui, dans le domaine du western, aura quasiment fait un parcours sans faute. Ils s’étaient d’ailleurs tous deux retrouvés dans Shane de George Stevens ; mais avant cela, Van Heflin nous avait déjà fait forte impression dans Tomahawk de George Sherman après avoir fait une petite apparition dans La Piste de Santa Fe de Michael Curtiz. A ses côtés, son bras droit interprété par un jeune Peter Graves, futur héros de la série Mission : Impossible, une Anne Bancroft peu reconnaissable dont on regrette que Sydney Boehm n’ait pas pris plus de temps pour enrichir son personnage qui, malgré son importance au sein de l’intrigue, manque un peu d’épaisseur, un Lee Marvin qui dévore l’écran dès qu’il est devant la caméra et enfin un Richard Boone qui obtient ici peut-être le rôle le plus intéressant du film. Un beau casting pour une histoire très bien écrite par un ancien journaliste qui aura surtout été célébré dans le domaine du film noir pour entre autres des petites pépites du genre telles La Rue de la mort (Side Street) d’Anthony Mann, Le Mystère de la plage perdue (Mystery Street) de John Sturges, Midi gare centrale (Union Station) de Rudolph Maté, Règlements de comptes (The Big Heat) de Fritz Lang ou encore Les Inconnus dans la ville (Violent Saturday) de Richard Fleischer l’année suivant The Raid. D’ailleurs dans ces deux derniers films, Sydney Boehm s’amusera à planter son action dans le décor d’une petite ville tranquille où la violence va finir par exploser. Ici, il s'agit d'une bourgade qui vit au rythme des événements de la lointaine guerre civile, les nouvelles du front étant annoncées quotidiennement par la cloche de l’église invitant les citoyens à venir lire les dernières dépêches : l’avancée du Général Sherman et sa destruction des places fortes confédérées.



La progression dramatique est implacable, la tension ne cessant de croître au fur et à mesure de l’avancée du film. Connaissant la date fixée par les Sudistes pour le saccage de la ville, chaque journée débutant par l’affichage du nouveau jour, nous savons que l’échéance est proche ; et même si nous ne souhaitons pas l’éclatement de la violence, nous avons dans le même temps envie que les plans de Van Heflin réussissent ! Quand nous assistons à l’arrivée inopinée d’une patrouille Yankee en ville le jour même choisi par les ennemis pour lancer les opérations, nous sommes aussi dépités que ces derniers. Une belle preuve de la grande qualité d’un scénario qui ne laisse rien au hasard. Dommage qu’il lui manque juste un peu d’âme, qu’il soit un peu trop froid et sec et que la psychologie des personnages n'ait pas été encore plus riche ; auquel cas contraire nous aurions pu nous approcher du chef-d’œuvre. En l’état, il s’agit déjà d’une très belle réussite que ce huis clos urbain incisif et assez dense qui ne tombe quasiment jamais dans la facilité du pathos, du sentimentalisme ou du manichéisme, décrivant les deux camps avec nuance et les protagonistes avec intelligence, renforçant ainsi la crédibilité des situations. Sydney Boehm flirte également avec la romance sans jamais s’y complaire, les deux "amoureux" n’ayant même pas l’occasion d’échanger un baiser.



La mise en scène est à l’image de l’intrigue et sert parfaitement son propos : sobre, dépouillée, discrète et refusant tout spectaculaire. La caméra est constamment à hauteur d’hommes, la virtuosité que l’on pouvait trouver dans Apache Drums, la recherche plastique qui était la principale qualité de l’ennuyeux Untamed Frontier étant expressément absentes de The Raid sans que cela ne soit gênant, car c'est avant tout un western dans lequel l’accent a été mis sur l’écriture et l’interprétation. De bons dialogues, une partition efficace signée Roy Webb viennent renforcer la qualité d'un film solidement découpé et dont le message très noble est de nous montrer les conséquences sur le plan humain d'une guerre civile fratricide qui déchire deux camps dont les membres n'ont finalement qu'assez peu de divergences.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 9 novembre 2012