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Critique de film
Le film

Le Privé

(The Long Goodbye)

L'histoire

Le détective Philippe Marlowe n’a pas de chance. Pendant qu’il accompagne son ami Terry Lennox au Mexique, la femme de celui-ci est retrouvée morte. De retour à Los Angeles, Marlowe est bouclé pour complicité de meurtre, puis relâché lorsqu’on apprend le suicide de Lennox qui a rédigé des aveux. Bien décidé à innocenter son ami défunt, Marlowe se lance dans une enquête effrénée qui le conduira à côtoyer un alcoolique notoire, un gardien de parking spécialiste en imitations ringardes, un caïd patibulaire et toute une galerie de personnages plus cinglés les uns que les autres. Mais pire que tout : le chat de Marlowe s’est fait la malle…

Analyse et critique

The Long Goodbye fait partie de ce "revival" du film noir auquel on assista dans les années 70. Bien sûr la donne avait changé, le contexte global (mondial) et local (Hollywood) conditionnant profondément l’esthétique de ces polars amers qui reprirent la figure du privé à leur compte. La Fugue (Night Moves) d’Arthur Penn, The Drowning Pool (La Toile d’araignée) de Stuart Rosenberg et une poignée d’autres films incandescents distillèrent leur humeur noire dans une indifférence quasi générale. Dommage car  au même titre que leurs glorieux aînés, ces films noirs méritent une attention toute particulière.

Mais j’entends déjà les protestations du lectorat : « Quoi ?! The Long Goodbye… Et nulle trace de The Big Sleep !!!! ». « Ah, encore un qui n’a jamais lu du Raymond Chandler ! », etc... Il est vrai que le film de Robert Altman a provoqué un vif émoi lors de sa sortie, s’attirant notamment les foudres des aficionados de Chandler (dont je suis, d’ailleurs). Difficile pourtant de tenir rigueur à Altman et à sa scénariste - la regrettée Leigh Brackett, ex-collaboratrice de Hawks... pour The Big Sleep notamment - tant The Long Goodbye tient de l’adaptation miraculeuse. Adaptation au sens strict du terme d’ailleurs, puisque le projet consiste à prendre un personnage très marqué culturellement, en l’occurrence le mythique détective Philip Marlowe, et à le projeter dans un contexte particulier : le Los Angeles du début des années 70.

En situant l’action dépeinte dans le roman originel (The Long Goodbye donc, dont je ne saurais trop recommander la lecture) dans une période contemporaine au tournage (le film date de 1973), les auteurs ont réussi a éviter le piège de l’académisme, quitte à choquer les adeptes de la fidélité à toute épreuve. Tel un jazzman de la "West Coast" qui s’approprierait sans vergogne un standard des années trente pour en donner une version fortement personnelle, Robert Altman n’hésite pas à malmener Marlowe, l’incontournable figure de la littérature "noire" devenue, avec le temps, une icône cinématographique. La métaphore mélomane ne paraît pas exagérée tant Altman peut être considéré comme un cinéaste musical. Après tout n’est-il pas un des grands spécialistes du film "choral" ? Amateur éclairé de jazz, auditeur attentif du monde environnant, il soigne particulièrement la dimension sonore de ses films, un aspect de son travail trop souvent négligé par la critique, au profit de son savoir-faire scénographique (bien réel).

Pourtant tout le long du film qui nous préoccupe ici, la bande-son décline de nombreuses variations de la chanson The Long Goodbye, comme pour illustrer, non sans malice, la teneur du projet. Les dialogues, eux, fusent sur un rythme d’enfer, tandis qu’une caméra constamment mobile suit les faits et gestes d’un privé swinguant, superbement incarné par le charismatique Elliott Gould (un habitué du cinéma d’Atlman qui promènera d’ailleurs sa dégaine nonchalante dans son film suivant, le méconnu, mais tout aussi indispensable, California Split). Si au début l’air paraît nonchalant, il se fait entraînant, avant que la mélodie ne prenne un tour mélancolique. Car au-delà de son aspect sophistiqué, vaguement dandy, The Long Goodbye pose quelques questions essentielles et douloureuses.


Qu’arrive-t-il à l’Amérique ?

Nous sommes en 1973, les idéaux des années soixante se sont pris la guerre du Vietnam de plein fouet. La société change, elle devient plus cynique, impitoyable même. Robert Altman filme un Los Angeles ou coexistent quelques rescapés des décennies précédentes (l’écrivain alcoolique campé par Sterling Hayden, les voisines babas de Marlowe, Marlowe lui-même et son code d’honneur périmé) et les nouveaux cyniques d’une société déphasée. Le portrait est acerbe, mais jamais dénué d’humour ni de fantaisie (la vision de ce brave Arnold Schwarzenegger arborant un slip "moule-burnes"’ de très bon goût risque d’ailleurs de marquer les esprits durablement).

Quand au final éblouissant, qui fit s’étouffer une bonne partie des "chandleriens" évoqués plus haut, il enfonce le clou définitivement, condamnant sans appel une époque et une société déliquescentes, obligeant ses héros à ranger leur éthique surfaite au placard pour espérer survivre.

Les temps changent… et les héros avec. "It’s ok with me" dirait le Philip Marlowe version seventies, comme pour se convaincre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les bookmakers

DATE DE SORTIE : 28 juin 2017

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En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Chérif Saïs - le 28 mars 2003