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Critique de film
Le film

Le Prêteur sur gages

(The Pawnbroker)

Partenariat

L'histoire

Sol Nazeman (Rod Steiger) a vu disparaître sa femme et son fils dans les camps de la mort. Rescapé de la Shoah, il a quitté l'Allemagne et vit aujourd'hui à Harlem où il exerce le métier de prêteur sur gages. C'est un homme froid, sans émotion, que ce soit dans ses affaires qu'il mène avec un détachement glacial ou dans ses relations aux autres. Sol est en fait accablé par les souvenirs des camps, par la culpabilité du survivant. Son cœur détruit a besoin d'un électrochoc pour recommencer à battre. Celui-ci va venir de son jeune commis qui essaye maladroitement, ne sachant rien de son passé, de le sortir de sa carapace...

Analyse et critique

C'est avec ce film que Sidney Lumet s'aventure pour la première fois dans le domaine de l'expérimentation formelle en travaillant sur l'irruption de violents et impromptus flashbacks qui viennent scander le parcours de Sol Nazeman. S'il est l'un des premiers à utiliser cet effet de montage - qu'il réutilisera régulièrement par la suite et notamment de façon magistrale dans The Offence - dans un film américain, ce n'est pas par affèterie mais bien parce que ce procédé est une réponse au questionnement moral inhérent à ce projet. Lumet refuse en effet d'utiliser des images d'archives pour figurer l'Holocauste, conscient de l'ambiguïté qu'il y aurait à mêler ainsi fiction et documentaire. Il préfère donc la reconstitution mais, conscient des questions morales qu'un tel type de représentation suppose, il cantonne celle-ci à quelques flashs venant violemment interrompre le cours du film. Ces flashs mémoriels qui accablent Sol sont une formidable manière de nous faire ressentir le poids des souvenirs, leur violence, leur présence toujours aussi vivace dans la vie de ce rescapé de la Shoah. Il évite ainsi le piège de la représentation des camps, de la fictionnalisation, l'abomination concentrationnaire étant écartée du cœur d'un récit qui se concentre uniquement sur la façon dont le survivant voit sa vie entière conditionnée par l'horreur de ce qu'il a vécu. Lumet intercale au départ quelques photogrammes, à la limite du champ de perception de l'œil, puis joue sur l'augmentation de leur nombre au fur et à mesure que les souvenirs prennent possession des pensées de Sol. Le cinéaste transmet ainsi la sensation physique d'un souvenir qui vient d'un coup heurter l'esprit, puis qui s'installe et envahit peu à peu les pensées jusqu'à l'obsession.

Ce n'est pas la seule expérimentation formelle d'un film très riche qui s'impose comme l'une des œuvres charnières de la carrière de Lumet. Ce dernier travaille ainsi sur les courtes focales, filmant ses personnages de manière déformée ou selon des perspectives torturées, renforçant ainsi l'aspect cauchemardesque et halluciné du film. Lumet aime à répéter que, pour lui, l'essentiel de la mise en scène passe par les focales : c'est leur choix qui définit le film, le point de vue, le style et le discours d'un film. Autre nouveauté, il tourne de nombreuses séquences dans les rues de New York à l'aide d'une caméra portative et en son direct, imprimant à son film un sentiment d'urgence et de réalité que l'on retrouvera dans nombre de ses œuvres ultérieures. Lumet filme New York comme personne : il sait capter les différentes ambiances de la ville, sait trouver le tempo propre à chaque quartier ou communauté, sait jouer de la variété des architectures que lui offre cette cité cosmopolite. Nombre de ses films reposent sur tel ou tel quartier, le style des bâtiments, la configuration de son espace devenant alors de véritables outils de mise en scène, au même titre que la lumière ou la couleur. Lumet utilise ici les murs, les rues, les façades des immeubles pour cerner son personnage, l'espace de la ville reflétant l'enfermement et la psychose de Sol. Le format serré (du 1.33) vient encore renforcer cet effet, tout comme l'espace clos et grillagé qui caractérise sa boutique. Que Sol soit derrière son comptoir ou dans les rues de New York, il est cerné par les grilles, les barrières, les perspectives écrasantes des immeubles... autant d'effets qui ne sont pas sans rappeler ceux utilisés par Welles dans Le Procès réalisé deux ans auparavant, une comparaison loin d'être écrasante tant Lumet les maîtrise parfaitement, même dans leurs excès.

C'est un cliché que de dire cela, mais la ville est ici un personnage à part entière, un personnage issu de l'inconscient de Sol. Elle n'est pas montrée comme dangereuse ou étouffante en soi, elle le devient car Sol projette sa psychose sur son environnement. Lumet utilise l'architecture de la ville pour cloisonner l'espace car c'est ainsi que vit Sol, terré derrière des barrières mentales qu'il a érigées entre lui et le monde. Sol est seul, il se sent mort à l'intérieur. Accablé par la culpabilité du survivant, il souffre de n'avoir pas disparu avec les siens. Du fait de son métier, il est constamment confronté au désespoir de ses semblables, mais il reste sourd aux appels à l'aide car plus rien d'autre n'a de vérité que son propre malheur. Le monde n'est plus pour lui qu'un cloaque putride, un enfer. The Pawnbroker frappe par sa crudité, notamment par un usage de la nudité très audacieux pour l'époque. Le film est produit par un indépendant et distribué par une petite compagnie, ce qui donne à Lumet une grande liberté qu'il utilise pour briser des tabous qui paralysent encore le cinéma américain. Le monde change plus vite que le cinéma, et la violence crue du film répond à ce besoin de nombre de cinéastes américains de bousculer un art encore arc-bouté sur des formules de plus en plus archaïques et désuètes. La démarche de Lumet est si radicale que son film mettra trois ans à sortir aux Etats-Unis en raison de problèmes avec la censure.

The Pawnbroker est un film passionnant qui met à jour à travers un langage purement cinématographique - en grande partie hérité du thriller - l'horreur concentrationnaire et la difficulté qu'a l'humanité d'y survivre. Au-delà, Sidney Lumet évoque le racisme et la ghettoïsation de la société américaine. Noirs, Portoricains, Juifs... tous sont placés dans des cases, enfermés dans leur communauté, prisonniers d'un rôle qu'on leur somme de jouer. Une rame de métro se transforme en train de déportés, une prostituée noire de Harlem devient une femme violée par les SS... Lumet ne compare certes pas l'Amérique à l'Allemagne nazie, il montre simplement que la tentation d'humilier, de cloisonner, de briser l'humain existe dans toutes les sociétés.

dans les salles


le prêteur sur gages

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS
DATE DE SORTIE : 9 JUILLET 2014

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 21 octobre 2011