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Critique de film
Le film

Le Piège

(Shiiku)

Partenariat

L'histoire

Eté 1945. La guerre du Pacifique vit ses derniers jours. Une bande de villageois ramène dans un village reculé un aviateur américain (Hugh Hurd) qu’ils ont fait prisonnier. Celui-ci est très vite confronté au racisme primaire des villageois. Tandis que les enfants le regardent comme une bête curieuse, pour les adultes ce « nègre » n’est rien de plus qu’un bétail qu’ils se voient obligés de nourrir. (1) Cette charge imposée par le maire aura tôt fait de semer la discorde parmi ces paysans qui ont déjà bien du mal à nourrir leur famille.

Analyse et critique

En 1961, Ôshima est en conflit avec la Shokiku qui a retiré son précédent film (Nuit et brouillard au Japon) de l’affiche après seulement quatre jours en prétextant l’échec commercial. Le cinéaste sait que les raisons de ce retrait sont tout autres, plutôt de nature idéologique et politique. Il a volontairement caché le scénario à la compagnie jusqu’au dernier moment, sachant que le brûlot qu’il tenait risquait de se faire rejeter par les décideurs du studio. Il est approché par la Toei pour réaliser Le Révolté, mais un accord entre les principales compagnies interdit à un réalisateur de travailler pour une autre compagnie tant qu’il est en conflit avec l’une d’entre elles. (2) Ôshima fonde alors sa propre maison de production, Sozosha, afin de pouvoir travailler librement en totale indépendance vis-à-vis des studios. Mais la nouvelle structure n’a pas encore les reins suffisamment solides pour supporter les coûts d’un long métrage, et il se voit obligé pour tourner d’accepter la proposition d’une petite compagnie indépendante, Palace Film, d’adapter un récit de Kenzaburo Oe (3), Shiiku. Ce film de commande n’offre pas à Ôshima toute la liberté dont il aurait rêvé en s’affranchissant des studios, il se voit notamment imposer l’équipe de tournage, mais le cinéaste arrive cependant en dépit des difficultés à livrer un œuvre réussie dont il ne sera pourtant pas totalement satisfait.


A travers cette histoire de prisonnier noir, Ôshima pointe tout d’abord du doigt le racisme primaire dont pouvait souvent faire preuve une grande partie du peuple japonais. Pour le villageois, ce « nègre » (4) imposé par l’autorité vaut moins qu’une tête de bétail. Il ne rapporte rien et nécessite qu’on l’entretienne. Ce peu de respect pour l’altérité n’est pas une première dans l’histoire du Japon et justifiera parfois les pires exactions. L’Empire ne traitera guère autrement les Coréens par exemple, ou les Chinois qu’il n’hésitera pas à utiliser comme rats de laboratoire à grande échelle (voir la tristement célèbre "Unité 731" ou les expérimentations bactériologiques pratiquées au Mandchoukouo).

L’arrivée de l’aviateur dans cette petite communauté fermée va servir de révélateur pour toutes les petites mesquineries, jalousies et trahisons qui animent les villageois depuis des années et qui sont forcément inévitables dans ce type de communauté repliée sur elle-même. D’abord considéré avec curiosité pour sa couleur, c’est tout naturellement qu’il servira de bouc émissaire à ces paysans trop heureux de trouver dans ce « nègre » le coupable idéal, pire l’occasion rêvée, l’excuse tant attendue pour se venger de l’offense passée tout en se dédouanant sur le dos d’un autre. La moindre rancune va dès lors tourner au règlement de comptes. Voir cette scène ahurissante où l'un des villageois se venge d’une autre attaché à un poteau en le giflant avec la main même du prisonnier ! Incapables de se remettre en cause jusqu’au bout, les villageois rejetteront la responsabilité sur d’autres. Après tout, « Qu’est-ce qu’on a fait de mal ? On lui a donné du riz blanc pendant qu’on mangeait des pommes de terre. Il a même bu du lait de chèvre ! Que pouvions-nous faire de plus ? » Et quand le prisonnier ne sera plus, sans états d’âme ils trouveront un autre bouc émissaire. « On l’a gardé en vie jusqu’à ce que tu nous dises d’agir à notre guise ! » C’est toute la question du report de la responsabilité que le cinéaste questionne. Seuls les enfants de par leur innocence semblent observer les faits de manière neutre, voire dans l’incompréhension. A noter que la nouvelle adoptait le point de vue des enfants. S’ils sont omniprésents dans le film, Ôshima perd un peu ce point de vue, même s’il en fait les témoins privilégiés de la tragédie.

Le Piège et un film à part dans la filmographie d’Ôshima, tout comme le sera le film suivant. D’un point de vue thématique, tous deux s’éloignent de la problématique contemporaine qui occupera presque tous les films de l’auteur à l’époque pour se tourner vers le passé. Ils se démarquent également d’un strict point de vue stylistique. Délaissant un temps les explorations formelles, qu’il poussera à leur paroxysme dans les films de la fin de cette décennie, le cinéaste livre deux films linéaires, plus classiques dans leur mise en scène où il privilégie la technique du plan-séquence. « Une méthode pour ne pas interrompre le flux de conscience de l’auteur et pour faire un plus grand cas du temps réel. » (5) Tournés dans un magnifique CinemaScope, les plans composés développent généralement de très beaux mouvements de caméra et le cinéaste n’hésite pas à utiliser des angles de prise de vues inhabituels. L’alternance de longs plans larges, étirés, et de courts gros plans sur les visages expressifs des acteurs venant ponctuer de manière dramatique les scènes donne une sorte de respiration au film et en accentue le réalisme. Ôshima gère efficacement cette montée en tension progressive, sans jamais relâcher inutilement la pression, soulignant le caractère inéluctable de la machine mise en marche par l’arrivée du prisonnier. Malheureusement, malgré ses qualités certaines, écarté du réseau de distribution des majors en raison de l’accord cité plus haut, le film sera un échec qui coulera la petite compagnie.


Tout comme Le Révolté tourné l’année suivante, même s’il est supérieur à celui-ci, le film souffre d’une mauvaise réputation non justifiée et a souvent été considéré comme mineur par une certaine critique pour des raisons tenant à mon sens plus du snobisme qu’autre chose. Si on est loin de la fulgurance de certaines œuvres à venir, Ôshima offre malgré tout et malgré les contraintes une oeuvre objectivement tout à fait honorable. La mise en scène est cohérente, sobre et efficace. Il démontre en outre qu’il est un formidable metteur en scène de l’enfance. Il parvient à tirer le meilleur de ses jeunes acteurs, le reste du casting ne déméritant pas. Tout en justesse, offrant même par instants de très beaux moments d’émotion, il arrive à faire passer cette escalade de violence sans jamais basculer dans le sur-jeu ou une certaine hystérie. Des écueils pas toujours évités dans le cinéma nippon. Certes, le film est moins "typé Ôshima". Certes, le film est relativement facile d’accès, mais il serait malheureux de bouder son plaisir devant cette adaptation intelligente (6) bien que moins personnelle d’un classique de la littérature nippone.


(1) « Shiiku », le titre original du film et de la nouvelle dont il est l’adaptation signifiant d’ailleurs littéralement en japonais : nourrir un animal d’élevage.
(2) Il est intéressant à ce sujet de lire « Ma vie, mes films », un court texte d’Ôshima reproduit dans « Nagisa Ôshima » de Louis Danvers et Charles Tatum Jr. aux éditions Cahiers du Cinéma - Collection « Auteurs ».
(3) Né en 1935, Oe commence a carrière littéraire en 1957. « Shiiku », publié l’année suivante, est son deuxième roman. Il lui permet de remporter à 23 ans le prestigieux Prix Akutagawa, une des plus hautes distinctions littéraires au Japon. Il reçoit le Prix Nobel de littérature en 1994. La nouvelle est disponible en Folio 2€ ou dans le recueil « Dites-nous comment survivre à notre folie » dans la collection Folio de Gallimard.
(4) « Si l’Américain avait été blanc, il aurait pu malgré tout susciter un sentiment d’admiration, voire du respect. Car les Japonais considèrent inconsciemment que l’homme blanc leur est supérieur. » Ôshima dans un entretien avec Ian Cameron dans la revue Movie - Cité dans « Nagisa Ôshima » de Louis Danvers et Charles Tatum Jr.
(5) Ôshima cité dans le livre de Max Tessier « Le cinéma japonais au présent » - Editions Lherminier.
(6) Et ce malgré le fait que selon Tadao Sato, des disputes aient éclaté entre Oshima, ses scénaristes et Kenzaburo Oe. En résulterait selon Danvers et Tatum un script un peu confus dont Ôshima aurait eu des difficultés à extraire une « logique narrative intelligible. »

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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 25 mars 2015