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Critique de film
Le film

Le Père Noël a les yeux bleus

Analyse et critique

Cinéaste qui toujours voulut parler du peuple de France, au peuple français, Eustache ouvre Le Père Noël a les yeux bleus par une dédicace à Charles Trenet (autre narbonnais fameux). Soucieux de représenter l’irreprésenté du cinéma de son pays, son premier plan va à deux Noirs hyper-stylés. Daniel (Jean-Pierre Léaud) envie son duffle-coat à l’un d’entre eux. Manquant du pécule nécessaire à l’achat de l’accessoire dont l’effet de marquage social fera, il l’espère, tomber les filles, il accepte le petit boulot consistant à se déguiser en Père Noël pour les poses photos durant la période des fêtes à Narbonne. L’habit faisant le moine, il découvre les formidables licences que lui permet son accoutrement à barbe blanche avec les demoiselles. S’enhardissant, il va dans le feu de l’action jusqu’à proposer un rencard à l’une d’entre elles. Las, sans son costume de super-héros du réveillon, Daniel ne fait pas le poids, face aux boloss du coin. Avec sa veste nouvellement acquise et ses potes, ils n’ont plus qu’à aller : « Au bordel ! Au bordel ! Au bordel ! Au bordel !»

Eustache et Jacques Rivette ont collaboré ensemble à l’élaboration d’un Cinéastes de notre temps sur Jean Renoir, le Patron. De cette expérience, ils tireront chacun un modus operandi contradictoire - « Ne rien écrire, ne jamais parler de soi, tout inventer » pour Rivette, « tout écrire, ne parler que de soi, ne rien inventer » pour Eustache (se targuant de n’avoir aucune imagination) - qu’ils se répéteront de façon complice à chacune de leurs rencontres. Le Père Noël a les yeux bleus constitue le premier volet d’une trilogie autobiographique, dont il serait chronologiquement le segment « du milieu », où Eustache ausculte son évolution de l’enfance pessacienne, à l’adolescence narbonnaise, puis l’installation parisienne. Il y reconstitue la période passée à écumer les terrasses dans le Midi, vivoter de divers expédients, nourrissant l’espoir d’emballer les pépées – avec un succès plus que relatif, à ce qu’il nous est permis d’en juger.


A la fois hautement conscient de ne pas être issu du sérail et rétif à la facilité qui consisterait pour se protéger à stylistiquement forcer le trait plouc-popu, Eustache est en quelque sorte l’antithèse du traître à sa classe désireux de montrer comme il sait mieux que les humbles qui l’ont vu grandir. Sous l’œil de sa caméra, la vie provinciale n’apparaît ni pathétiquement dramatique, ni folklorique à l’excès, juste éminemment prévisible et routinière, oscillant entre la facilité des contacts de proximité, sa cartographie impitoyable (« je n’avais jamais osé aller au France ») et la mesquinerie inhérente à un patelin où « tout le monde connaît tout le monde », voire une paranoïa de la malveillance de quartier (« il payait des détectives privés pour donner de mauvais renseignements sur moi »). Désagrément pour un garçon dans la force de l’âge, en matière d’économie sexuelle l’offre et la demande n’y coïncident que rarement.


Le film se fait grâce à l’aide de Jean-Luc Godard, qui détournera la pellicule non-usitée sur Masculin/Féminin (Léaud, encore lui) pour en faire don à son confrère. L’hiver dans le Sud, cet oxymore résume au mieux le ton d’un film où la chaleur des rapports cède vite place à la froideur, où les personnages n’ont droit qu’à une version appauvrie de la grande vie qu’ils entendraient mener.La voix-off y importe plus que le dialogue, en un commentaire aigre-doux sur les déambulations d’une jeunesse quelque peu désœuvrée, flirtant avec la petite délinquance genre vol à l’étalage (on retrouve Jeanne Delos en libraire qui regarde ailleurs). Eustache trouve ici une certaine qualité blanche, faisant la nique à une imagerie dépressive trop attendue - comme si boutiques de centre-ville et trottoirs verglacés ensoleillés étaient suffisamment cafardeux pour eux-mêmes. Le Père Noël a les yeux bleus installe un ton grinçant, amusé, où le désabusement des personnages donne encore lieu à une chute plus comique que tragique (la virée chez les putes). Les séquences où Daniel profite de sa tenue de bon papa noël pour peloter les passantes sont ce qu’Eustache a tourné de plus pur en termes de comédie. Si le fond de son œuvre est d’une tristesse certaine, on oublie trop souvent de souligner à quel point ses films peuvent être d’une extrême drôlerie. Celui-ci, loin d’échapper à la règle, en serait le meilleur exemple.

Commence ici, pour reprendre les mots de Léaud  dans La Maman et la Putain, une exploration des « puissances du faux » (les étranges pouvoirs d’un costume de Père Noël), corrélative d’une déception du réel (la scène profondément mélancolique du chassé-croisé silencieux dans le café où la fille renie Daniel), que le cinéaste relancera de films en films. « Au revoir la ville entière, la visite est finie. » (Trenet, Narbonne, mon amie). De son adolescence narbonnaise, Eustache ne tire un souvenir ni nostalgique, ni traumatisé, simplement d’une affligeante… banalité.

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Par Jean-Gavril Sluka - le 25 août 2014