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Critique de film
Le film

Le Père de la mariée

(Father of the Bride)

Partenariat

L'histoire

Stanley T. Banks (Spencer Tracy) travaille dans un cabinet d’avocats et se réjouit de retrouver chaque soir sa femme et ses enfants. Un beau jour il rentre chez lui et apprend que Kay, sa fille (Elizabeth Taylor), a décidé se marier avec un certain Buckley (Don Taylor). Partagé entre son désir de la combler, la peur de la perdre et une certaine avarice Stanley s’embarque dans une folle organisation riche en rebondissements, gags et émotions…

Analyse et critique

Aujourd’hui Vincente Minnelli est surtout reconnu pour ses comédies musicales : de Meet me in Saint-Louis (1944) à An American in Paris (1950) en passant par Brigadoon (1954), le cinéaste d’origine italienne a su créer un style visuel unique et d’une rare élégance. De nombreux critiques comme Bertrand Tavernier, Philippe Coursodon (50 ans de Cinéma américain) ou Erick Maurel n’hésitent pas à parler d’une certaine forme de génie (1). Mais si Minnelli est considéré comme un surdoué du "musical", il ne faut pas pour autant en oublier qu’il fût aussi un formidable touche-à-tout. Certes, il n’a jamais œuvré dans le registre du film de guerre ou du western, mais il est l’auteur de drames inoubliables tels que The Bad and the Beautiful (1952) ou Home from the Hill (1960) ainsi que de comédies à succès, parmi lesquelles Father of the Bride.

C’est en novembre 1949 que le producteur Pandro S.Berman rencontre Minnelli et lui propose un script tiré du roman à succès d’Edward Streeter : Le Père de la mariée. Le cinéaste alors préoccupé par son projet le plus cher, An American in Paris, accepte de lire le roman et, après réflexion, pense en extraire une comédie pleine de peps et rapide à tourner. Frances Goodrich et Albert Hackett qui avaient déjà écrit le scénario du Pirate (1948) pour Minnelli adaptent le roman de Streeter pendant que les préparatifs du tournage commencent à prendre forme dans les studios de la MGM …

La réalisation de Father of the Bride démarre en janvier 1950 et dure 28 jours. Aujourd’hui une période de production et de tournage aussi courte paraît inconcevable. Mais à l’époque, filmer dans la précipitation était assez courant : outre les économies que ces productions apportaient aux studios, elles pouvaient aussi être synonymes de fraîcheur et de spontanéité dans la mise en scène. Et lorsque des réalisateurs de la trempe de Minnelli en prenaient les commandes, il en résultait fréquemment de petits chefs-d'oeuvre idéalement rythmés. Lors de sa sortie, Father of the Bride connaît un succès retentissant et se hisse au cinquième rang du box-office de l’année avec plus de quatre millions de dollars de recettes nettes sur le territoire américain. Ces résultats sont en partie expliqués par le caractère "familial" du film : le public masculin s’identifie à Stanley Banks tandis que les mères et les jeunes filles trouvent leur double dans les rôles de Joan Bennett et Elizabeth Taylor. De plus, la popularité des comédiens, à laquelle vient se greffer le mariage très médiatique d’Elizabeth Taylor pendant la promotion du film, accentue l’engouement du public. Les salles sont combles, le film obtient trois nominations aux Oscars (dont meilleur film et meilleur scénario) et les critiques sont enthousiastes. Dans le New-York Times, Thomas Pryor écrit : "Certainement le film le plus drôle à la ronde ! L’exagération chère à la plupart des comédies est totalement absente du Père de la mariée. Elle n’est pas de mise ici, la vie de famille est déjà un argument de comédie si l’on veut bien le reconnaître…".

A travers cette analyse, Pryor met le doigt sur un des points essentiels du film : en utilisant un canevas très réaliste Father of the Bride touche la majorité des Américains qui se retrouvent dans ce modèle familial type. Les situations vécues par Stanley Banks sont cocasses certes, mais elles n’en sont pas moins crédibles. Qui ne connaît pas un père hésitant à s’acheter un costume neuf pour le mariage de ses enfants ou une jeune fille rêvant d’un mariage de princesse ?

Il faut donc avouer que l’idée du film portait déjà en elle les germes du succès. La preuve en est qu’il fut l’objet d’un remake réalisé par Charles Shyer en 1991 qui connut, lui aussi, une belle carrière au box-office américain. Néanmoins, si cette relecture du roman de Streeter fait preuve de quelques qualités et met en valeur le talent de Steve Martin, l’original, lui, reste gravé dans le cœur de tous les cinéphiles et fait encore partie des films les plus diffusés sur les chaînes de télévisions anglo-saxonnes. Quels sont donc les éléments qui singularisent le travail de Minnelli et font du Père de la mariée version 1950 un classique indémodable ?

Pour commencer, on peut dire qu’une des principales qualités de Father of the Bride réside dans son dynamisme et dans l’enchaînement des scènes de comédie. A partir de l’annonce du mariage, une série d’évènements se succèdent, apportant leur lot de gags et permettant au drame d’avancer crescendo vers le climax de la cérémonie. Minnelli fait alors preuve d’un sens du rythme exemplaire hérité du musical.

Mais si sa comédie ne laisse aucun temps mort, elle est aussi d’une grande élégance. L’introduction du film commence par un long travelling à travers un décor de "lendemain de noces" (vaisselle éparpillée, bouteilles de champagne vidées, cotillons jonchant le sol). De ce magnifique mouvement de caméra naît l’idée du cataclysme qui vient de secouer la vie de Stanley Banks. Lorsque le cadre trouve Tracy, le mouvement s’arrête et lui laisse la parole : "I would like to say a few words about weddings, I’ve just been through one" dit-il en fixant la caméra ! Dès cette intervention, une sorte de complicité s’instaure entre le héros et le public. C’est en ami et confident que Stanley nous invite à partager son histoire. Commence alors un long flash-back de 80 minutes duquel le spectateur sortira le sourire aux lèvres pour retrouver Monsieur Banks avachi dans son fauteuil pour la dernière scène du film. Dans cette séquence dont il est préférable de cacher le contenu, la caméra s’envole avec légèreté dans un mouvement arrière, symétrie parfaite de celui qui introduit le film. Vincente Minnelli crée ainsi un équilibre idéal dans la structure de sa comédie et atteint une forme d’harmonie qui participe à ce que certains appelleront la Minnelli’s Touch !

En dehors de cette admirable gestion de l’introduction et du final, le film offre quelques scènes de toute beauté magnifiées par la photographie de John Alton. La plus marquante reste sûrement celle du rêve de Stanley : la veille du mariage, il peine à s’endormir et lorsqu’il tombe enfin dans les bras de Morphée, nous sommes conviés à partager son imaginaire. Pour mettre en scène cette séquence, le cinéaste fait appel à Salvador Dali qui, cinq ans auparavant, avait imaginé le rêve du docteur Edwardes (Spellbound, Alfred Hitchcock, 1945). Dans le sien, Stanley Banks fait une entrée fracassante dans l’église : ses jambes s’enfoncent dans le sol, son costume se déchire, il n’arrive plus à faire le moindre pas … Pendant ce temps d’autres images se superposent et montrent la famille et les invités hurler devant ce spectacle navrant. Cette vision cauchemardesque est à la fois sublime dans sa composition et efficace d’un point de vue dramatique puisqu’elle met en exergue les angoisses du père avant la cérémonie. Une séquence qui constitue pour beaucoup le sommet du film.

Derrière l’élégance des images et le rythme endiablé du récit, Father of the Bride est un spectacle comique de tous les instants ! Chaque scène apporte son lot de situations hilarantes et le pauvre Stanley Banks nous fait rire malgré lui. Parmi les séquences les plus cocasses, il y a évidemment celle du costume trop court dans lequel il essaie désespérément de rentrer. On peut aussi retenir le sketch (on ne peut qualifier autrement cette scène) du bar lorsque Tracy veut servir ses Martinis et finit arrosé par du soda. Vincente Minnelli joue ici à merveille du comique de répétition sans que cela devienne rébarbatif comme dans un mauvais Laurel et Hardy (2) et prouve à ceux qui en douteraient encore la finesse de sa mise en scène. En dehors ce ces quelques scènes, des dizaines d’autres (dont nous préférons ne pas vous dévoiler le contenu) maltraiteront vos zygomatiques pendant près d’une heure et demi. Pour rappeler quelques souvenirs à ceux qui auraient la mémoire vacillante, on peut citer à la volée la rencontre entre les Banks et la belle-famille, les insomnies de Stanley, les coups de téléphone de Tante Hattie, ou encore le choix des invités … Du rire et encore du rire, que demander de plus à une comédie ?

Mais pour que la mécanique comique fonctionne, il faut non seulement un bon script, une mise en scène astucieuse mais également des comédiens talentueux. Dans Le Père de la mariée, tous les gags reposent sur le personnage joué par Spencer Tracy qui montre ici une des nombreuses facettes de son talent. Ses mimiques, ses coups de colère et ses réparties savoureuses sont d’une efficacité remarquable car non seulement il est un clown redoutable mais il réussit à nous toucher par son paternalisme tendre et sa bienveillance toute naturelle. Dans son autobiographie (3) Minnelli écrit : "Le jeu de Spencer était l’essence même de la comédie, empreint d’une vérité profonde. Et s’il y parvenait si bien, c’est qu’il était lui même sûr de sa force tranquille, de sa sérénité…". Sa performance lui vaudra d’être nominé pour l’Oscar du meilleur comédien (4), fait assez rare dans le domaine de la comédie pour être souligné !

A ses côtés, Joan Bennett interprète une mère de famille tendre et sert souvent de tremplin aux gags de Tracy. Il est amusant de rappeler que Spencer Tracy et Joan Bennett n’avaient pas joué ensemble depuis Me and my Gal de Raoul Walsh en 1932 dans lequel ils finissaient par se marier. Dans Father of the Bride, on les retrouve 18 ans plus tard, dans un foyer prospère et heureux. Rien ne nous le prouve, mais il y a fort à parier que le choix de Bennett était le fruit de cette anecdote !

Pour incarner la mariée, la MGM a l’heureuse idée de proposer le personnage de Kay à Elizabeth Taylor : rayonnante de beauté et de jeunesse elle est une charmante amoureuse et séduit les spectateurs dès la première scène. A ses côtés, Don Taylor avec ses allures de gendre parfait joue le rôle du fiancé tandis que Leo G. Carroll est l’organisateur pointilleux (et drôle !!) de la cérémonie. Tous ces comédiens rivalisent de talent et entourent Spencer Tracy pour le plus grand bonheur du public. Le film connaît un tel succès qu’il est décidé d’en tourner une suite dans les meilleurs délais. Alors qu’il en train d’achever le ballet de An American in Paris, Minnelli s’accorde une courte pause et réalise Father’s Little Dividend (Allons donc papa) en 22 jours avec toute l’équipe du premier film !! Dans cet opus, qui est aussi savoureux que l’original, Monsieur et Madame Banks apprennent que leur fille attend un bébé …

En conclusion, il faut voir ou revoir cette comédie drôle, sensible et élégante ; un film indispensable, vecteur de rire et de bonheur, fortement conseillé pour votre bien-être !


(1) "la panoplie habituelle de ses talents pris dans leur ensemble confine au génie" écrit Erick maurel dans sa critique de Gigi
(2) Xavier Jamet en parle très bien dans sa critique de Laurel et Hardy conscrits
(3) Dans "Tous en scène" (Edition Ramsay Poche, page 231).
(4) Oscar qui sera finalement remporté par José Ferrer dans "Cyrano de Bergerac" (Michael Gordon, 1950)

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Dossier Vincente Minnelli

Par François-Olivier Lefèvre - le 12 mars 2004