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Critique de film

L'histoire

La Vierge d’or navire en provenance de Hollande et portant à son bord des immigrants en route pour le nouveau monde, mené par le capitaine Laurent Van Horn, s’échoue sur les côtes de la Nouvelle Grenade, territoire espagnol. Don Alvaredo, qui mène l’île d’une poigne de fer depuis Carthagène, ne porte pas secours aux naufragés mais au contraire en fait des esclaves. Il jette Van Horn en prison en attendant sa pendaison. Là, Van Horn rencontre trois prisonniers qui deviendront ses meilleurs compagnons. Ensemble ils parviennent à fuir les geôles de Carthagène. Cinq ans plus tard, le Barracuda, terrible pirate, sillonne les côtes de Nouvelle Grenade. Il fait prisonnier la fille du vice roi de Mexico, envoyée à Carthagène pour devenir l’épouse de Don Alvaredo. Le Barracuda se révèle être Van Horn, ivre de vengeance. Il force la demoiselle à l’épouser en échange du salut offert à son escorte.

Analyse et critique

Paul Henreid, baron austro-hongrois devenu acteur, est à l’origine du Pavillon noir. Souhaitant briser son image de Casablanca et élargir son panel de rôles, il trouve dans le personnage de Laurent Van Horn l’ambivalence qui sied aux grands acteurs. Il essuie un refus de Warner et se tourne alors vers la RKO. La société, échaudée par des échecs commerciaux, souhaite renouer avec le succès, et décide de faire appel pour la première fois depuis dix ans (1) au flamboiements du technicolor. Les films de pirates sont alors sollicités par le public (L’Aigle des mers de Michael Curtiz, Le Cygne noir d’Henry King) et le projet d’Henreid tombe à pic. Maureen O’Hara est contactée, désireuse également de relancer sa carrière après un an d’inactivité, et c’est elle qui demande Frank Borzage.

Choix qui peut paraître étonnant car Borzage, le chantre de l’amour fou, n’est pas un spécialiste des films de genre. Il a certes débuté sa carrière en tournant de nombreux westerns, dont il était le plus souvent également l’interprète, mais le champ d’investigation de Borzage ce sont des histoires de couples que rien ne peut séparer. L’Adieu aux armes ou Secrets, ne sont pas des films de guerre ou des westerns, mais des mélodrames exacerbés. Borzage retrouve la grandeur de sa période muette lorsque les films de genre qu’il réalise voient les drames humains et amoureux prendre le pas sur l’intrigue. Il ne met pas en scène de véritables comédies (Desir en 1936 est réalisé sous la houlette de Lubitsch) bien que ses films soient bourrés d’humour. Cependant depuis le début de la guerre il met en scène pour la MGM de plus en plus de films de genre, des musicals, des comédies, des westerns, et ce à un rythme stakhanoviste (douze films entre 1940 et 1945). S’éparpillant ainsi, à la fin de la guerre, la réputation de Borzage est celle d’un artiste qui a perdu la flamme, dévoré par les grands studios. Il convient cependant de remarquer que très tôt, si Borzage réalise des films sociaux (la dépression dans Ceux de la zone), ou politiques (la montée du nazisme dans Trois camarades ou Mortal Storm), il ne rechigne pas aux fastes hollywoodiennes (Sur le velours en 1935, L’Ensorceleuse en 1938, Désir…).

Pavillon noir est une réussite en demi teinte. Le film se veut rythmé, trépidant, et accumule dans cette optique de nombreux rebondissements. Las, force est de constater que le résultat n’est pas à la mesure de notre attente. Les scènes de combat naval manquent à susciter l’intérêt du spectateur, notamment car Borzage ne fait que trop rarement coexister les belligérants dans le même cadre. Il se contente de simples champs / contrechamp (un coup de canon, une explosion dans l’eau ou sur un mat…) , ne parvenant pas à imprimer une quelconque tension dans ces joutes maritimes. Les duels qui ponctuent le film sont également poussifs, platement chorégraphies. L’intérêt du film réside dans les personnages, portés par les dialogues savoureux d’Herman Mankiewicz. Très allusifs et érotiques dans les scènes entre Van Horn et la contessa Francesca , ils donnent du sel à la relation très classique d’amour / haine qui les caractérise. Hilarants, ils font de Don Juan Alvarado (Walter Slezak en grande forme) un méchant bigger than life qui vampirise l’intérêt du spectateur. Car si Maureen O'Hara et Paul Henreid voyaient Le Pavillon noir comme un véhicule pour leur carrière, ils se font constamment voler la vedette par Walter Slezak, suivant le vieil adage hitchcockien (« plus le méchant est réussi… »).

Six ans plus tard, Jacques Tourneur réalisera avec la magnifique Flibustière des Antilles un pendant féminin du Pavillon noir au motif inversé. Anne Providence y reprend le rôle de Van Horn, Louis Jourdan remplace Maureen O’Hara et Anne Bonney (personnage historique qui inspire lui même Anne Providence) devient Blackbeard. Pour l’heure, la R.K.O. a rempli son contrat et Pavillon noir est un grand succès. Mais soixante ans après sa réalisation, le film de Borzage est tombé dans l’oubli alors que le Tourneur brille toujours de ses mille feux.

(1) La R.K.O. fut en 1935 la première société à produire un film en technicolor avec Becky Sharp .