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Critique de film
Le film

Le Passé ne meurt pas

(Easy Virtue)

L'histoire

Surprise avec son amant peintre par un mari alcoolique, Larita Filton (Isabel Jeans) assiste à la lutte des deux hommes aboutissant à la mort de l’époux. Pour fuir ce scandale passé en procès, elle s’installe sur la Riviera où elle fait la rencontre d’un prétendant de bonne famille (Robin Irvine). Partant avec lui pour une demeure anglaise, elle ne lui a cependant pas fait mention de son passé...

Analyse et critique


« Virtue is its own reward, they say - but "easy virtue" is society’s reward for a slandered reputation. » En un carton introductif, Alfred Hitchcock révèle déjà tout son scepticisme quant à une morale récompensée. Est-on vertueux car on est aimé des dieux ? Est-on aimé des dieux parce que l’on est vertueux ? Hitch tranche méchamment : ni l’un, ni l’autre. La motivation intrinsèque à une conduite morale n’intéresse pas franchement cet enquêteur des âmes humaines qui ouvre son film sur un tribunal moins divin qu’humain, trop humain. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne s’embarrasse pas ici de transitions : nous sommes lancés à toute allure dans un procès nous révélant les faits dont on accuse une femme innocente (le meurtre de son mari alcoolique par son peintre d’amant), certes relâchée par la justice mais découvrant, déjà, les méfaits d’une presse à scandale qu’elle fuit vers la Riviera. Elle (Isabelle Jeans) y rencontre ni une ni deux un nouveau prétendant (Robin Irvine), qu’elle accompagne vers son manoir anglais, accueillie froidement par une belle-famille suspicieuse. Elle n’a pas fait mention de son passé. Le pot aux roses est assez rapidement révélé.


Les mélodrames hitchcockiens se distinguent dans son œuvre par une absence d’humour, surprenante chez ce maître du burlesque noir qui en parsemait bien au-delà de ses comédies à suspense. Ils ont toutefois la sécheresse, la rigueur de trait qui, à sa place dans des moments d’effroi tendant à l’abstraction, avion ou douche, détonnent dans un genre plus enclin à l’épanchement. Hitchcock n’est résolument pas un lyrique, ou alors, pas de la manière sentimentalement attendue. Trop anglais pour ça. Easy Virtue (Le Passé ne meurt pas) prolonge au féminin la thématique du faux coupable. Officiellement innocentée de ses charges, une jeune femme déclarée "de petite vertu" n’en reste pas moins coupable aux yeux de tous, poussée auparavant dans ses retranchements par une époque ne tolérant pas le divorce. Le film adapte une pièce de Noel Coward, auteur réputé pour son empathie avec des femmes mises au ban de la période (que l’on pense à Brève rencontre et son sidérant traitement d’un vrai-faux couple adultérin). Il introduit deux motifs majeurs de l’œuvre à venir, intimement reliés l’un à l’autre : celui d’abord de la mère oppressive (nul besoin de penser à Psychose, elle est même chez elle dans La Mort aux trousses), celui ensuite du mauvais mariage, qui de Rebecca à Marnie et Soupçons en passant, sous l’angle biaisé de l’espionnage, par Notorious, pullule dans l’œuvre. Au vu du panel, on comprend la Melanie Daniels des Oiseaux de se méfier, sinon de son prétendant, de sa candidate au poste de belle-maman.


Easy Virtue n’est pas à proprement parler un grand muet dans l’œuvre de Hitchcock : trop rapide dans l’exposition, trop lent dans les tergiversations de couloirs, pas assez de larmes en compensation de l’habituel suspense. La tension installée quant au qui-quand-comment de l’infamante révélation l’intéresse à l’évidence plus que la subséquente rupture en éclats des conventions, dont les conséquences sont traitées avec une désinvolture inattendue de la part de ce grand maniaque. Belle-maman en passionaria, échec au rabibochage, bal de la honte, retour face au même juge à perruques au procès public. Père des empiristes anglais, Hume réduisait le bon et le mauvais à ce qu’on loue et ce qu’on blâme en société. Hitch, lui, pense dès lors que certaines, et ce qui est tragique c’est que ça n’a jamais été leur faute, seront toujours à blâmer. Ne reste qu’à savoir quand, si elles se sont faites discrètes sur ce que, pour la paix des ménages, on appelle un mauvais passé. Seulement en jugeant, les bonnes gens se jugent. Digne et éplorée face caméra, Isabelle Jeans de jeter sur le parvis l’anathème sur ce simulacre de justice : « Shoot ! There is nothing left to kill ! »

PS : A ceux pour qui commenter Hitchcock serait d’abord, voire uniquement, affaire de décorticage d’un grand style. Rassurez-vous, la Riviera est bien filmée.

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 22 octobre 2014